Derrière les manifestations cutanées, la frilosité et le pessimisme caractéristiques de Psorinum se dessine une problématique plus profonde. À la lumière de l’homéopathie et de la psychologie analytique, ce remède évoque la souffrance d’un être séparé de lui-même comme du monde.

Gustave Doré, Les Saltimbanques (1874), détail. Domaine public.
Origine de psorinum
Provenance de psorinum : la matière séro-purulente contenue dans la vésicule de gale a été utilisée pour les pathogénésies de Hahnemann.
Le mot psorinum provient du grec psora, ψώρα, la gale.
La gale ou scabiose est une maladie infectieuse de la peau causée par un parasite de type acarien, le sarcopte (Sarcoptes scabiei).
On trouve la pathogénésie de psorinum d’abord dans les Arzneimittelprüfungen de Stapf :
« Les symptômes les plus importants de l’une des substances médicamenteuses les plus efficaces, et donc les plus bénéfiques, dont les archives doivent la communication à la bonté de Mr le conseiller aulique Hahnemann, ont été décrits par deux observateurs très perspicaces et dignes de confiance, M. le Dr S.. r. à L., et M. DU. R. à P., la plupart du temps sur eux-mêmes, et ce après l’ingestion répétée de quelques granules imprégnés par la trentième dynamisation de psorinum (Psorin ou psoricum dans le texte allemand), et ont été enregistrés de la manière la plus fidèle et la plus consciencieuse..».
Gesammelte Arzneimittelprüfungen aus Stapfs Archiv für die homöopathischen Heilkunst, Heidelberg : Haug Verlag, 1991, p. 749.
La peau frontière du visible et de l’invisible
La peau est une frontière, une barrière entre le monde extérieur conscient et un monde intérieur parfois ressenti au travers de douleurs ou de sensations, imaginé à partir d’un corps dont la plus grande part demeure inconsciente.
Il existe une perception directe de l’environnement par les cinq sens : vue, audition, odorat, toucher, goût. Cette perception peut être agréable, désagréable ou neutre, et varie selon chaque individu. La perception de l’espace intérieur de l’organisme est le plus souvent barrée et ses manifestations peuvent toutefois être plaisantes mais sont aussi souvent inquiétantes ou angoissantes.
La peau constitue ainsi une limite entre la perception consciente directe et un monde inconscient plus ou moins déformé par la sensation personnelle et l’imaginaire. Elle est le siège d’une perception angoissée d’un monde enfoui d’où peut surgir un monstre redoutable.
Psore, miasme et diathèse
Hahnemann, à partir de son ouvrage les Maladies Chroniques, va définir une théorie miasmatique médicale, rejoignant ainsi les conceptions diathésiques antérieures.
Selon Littré le miasme est un terme de médecine : émanations qui proviennent de substances organiques et qui, se répandant en l’air et pouvant s’attacher à certains corps, exercent sur les animaux une influence pernicieuse. Effluves qui proviennent de certaines maladies contagieuses. Miasmes varioliques, pestilentiels. Le terme vient du grec μίασμα, de μιαίνειν, souiller. Il s’agit au départ d’une souillure de provenance exogène. A propos des miasmes, on peut lire avec profit l’ouvrage très complet de Marc Brunson, Les miasmes revisités.
Hahnemann définit le premier miasme le plus universel : celui de la psore qui serait dû à la suppression d’une gale supprimée et intériorisée. Cette conception exposée dans Les Maladies Chroniques s’oppose à la première approche synchronique inductive du remède unique choisi sur les symptômes caractéristiques du patient ; Hahnemann propose une théorie déductive diachronique basée sur l’observation de nombreux cas traités et sur le contact du malade avec des miasmes.
« J’en étais arrivé là lorsque mes recherches et mes observations sur les maladies chroniques non vénériennes me firent reconnaître, dès le premier abord, que l’impossibilité de guérir homœopathiquement certaines affections qui s’offraient comme des maladies particulières et jouissant d’une existence indépendante, ne paraissait que trop tenir, dans la plupart des cas, à une gale dont le sujet avait été atteint jadis ; qu’ordinairement même la date de tous les maux qu’il avait éprouvés depuis remontait jusqu’à l’époque de cet exanthème. »
Doctrine et traitement des maladies chroniques, traduction Jourdan, tome premier, 2e édition, Paris, Baillière, 1846, p. 10.
Viennent après Hahnemann de nombreux auteurs qui firent évoluer petit à petit la notion de psore vers une origine endogène. Ainsi ont écrit J. H. Allen, Ghatak, Roberts, Ortega, Masi, Sankaran, Brunson. qui vont élaborer des théories très diverses, les unes faisant intervenir la fonction cellulaire, les autres plus psychiques, en insistant sur le côté angoissé, le sentiment de culpabilité, voire même une composante théologique ; enfin on a vu s’accumuler dans les années récentes les miasmes au gré du panorama nosologique : aigu, lépreux, mycosique.. !
Quant aux conceptions postérieures à Hahnemann, est-il toujours judicieux de les appeler toujours miasmes (souillure) ? Le terme de diathèse, cher à l’école française, souvent rejeté par de nombreux homéopathes, terme ancien et antérieur à Hahnemann, n’est-il pas préférable ?
Diathèse : Disposition générale en vertu de laquelle un individu est atteint de plusieurs affections locales de même nature. Διάθεσις, disposition, de διὰ, et θέσις, position (Littré).
Je trouve particulièrement intéressant de rappeler la conception qu’eut la médecin dermatologue Marie Berthet qu’elle nous avait exposée lors d’une réunion de notre groupe de travail à Montpellier au sujet des 3 miasmes d’Hahnemann (voir le Lexique de l’homéopathie) :
- la psore étant en lien avec le derme (allergie, défense, barrage)
- la sycose avec les muqueuses (construction, dépôts)
- la luèse avec le sang (destruction)
Ce schéma simple semble très efficace et correspondre clairement aux trois types réactionnels principaux du phénomène vivant :
- défense
- anagenèse
- catagenèse
Le Moi-peau et ses prolongements symboliques
Le psychanalyste Didier Anzieu (1923-1999) a développé le concept de Moi-peau (Le Moi-peau, Paris : Dunod, 1995), fondé sur l’idée que le développement psychique s’appuie sur des bases corporelles, en particulier sur le rôle de la peau. Il décrit 8 fonctions du Moi-peau :
- fonction de maintenance du psychisme
- fonction contenante
- fonction protectrice
- fonction d’individuation
- fonction d’inter-sensorialité
- fonction de soutien de l’excitation sexuelle
- fonction de stimulation du tonus sensori-moteur
- fonction informative
La peau peut être une passoire et le sujet vit une angoisse de vidage, du fait qu’il vit l’échec de sa fonction contenante. La peau peut aussi devenir carapace, empêchant tout échange.
Françoise Dolto dans L’image inconsciente du corps, souligne le lieu de contact pré-verbal entre la mère et l’enfant, et comment elle porte la mémoire de nos premières relations.
Psorinum est un galeux esseulé, frigorifié, pollué et coupable. Sa barrière cutanée fonctionne mal. Il se sent avili, esseulé et frigorifié. De là à y percevoir l’angoisse existentielle du péché originel, il n’y avait qu’un pas que certains ont franchi de façon un peu audacieuse.
Jung écrit dans Ma vie :
« Lorsqu’il y va du vécu intérieur, lorsque pointe ce qu’il y a de plus personnel dans un être, la plupart sont saisis de panique et beaucoup s’enfuient ».
A propos du péché, il écrit en 1952 à un jeune membre du clergé :
« Je trouve que toutes mes pensées tournent autour de Dieu comme les planètes autour du soleil et qu’elles sont irrésistiblement attirées par Lui comme les planètes par le soleil. Je ressentirais comme le plus gros des péchés de vouloir opposer une résistance à cette force ». (ibid. p. 17)
Mais ce « gros péché », cette souillure ressentie n’est-elle pas l’ignorance du Soi ou la crainte de son irruption ? N’oublions pas (pour revenir à la psore galeuse) que, comme le disait Valéry : « La peau est ce qu’il y a de plus profond » ; elle a pour origine embryologique l’ectoderme comme le système nerveux. Elle évoque de façon directe l’écho de l’inconscient.
Certes, on peut parler du Moi-peau, mais on pourrait également penser à l’Ombre-peau, au Persona-peau et au Soi-peau.
Un galeux
La gale et ses démangeaisons.
Psorinum est inséparable de la peau. Psorinum, issu de vésicule de gale, ne peut ignorer un contexte scabieux ou qui évoque la maladie :
- Sa peau est malsaine, sèche, malodorante.
- Il est sujet aux parasitoses, aux pédiculoses, aux dermatoses vésiculaires.
- Ses sécrétions ont une fâcheuse tendance à la fétidité, voire même à sentir le pourri : selles, écoulements, sueurs, transpiration des pieds.
- Il présente une otorrhée très nauséabonde, purulente, avec un pus fétide, brun, nauséabond.
- Il peut avoir des selles jaillissantes, horriblement putrides, d’une odeur pénétrante, se propageant dans l’entièreté de la maison.
- Son odeur corporelle peut être désagréable à tous les étages.
C’est un remède d’éruptions diverses : eczéma, psoriasis, éruptions avec des croutes, urticaire etc.. La peau est rugueuse, gercée, malsaine, comme si on ne l’avait pas lavée. Le sujet souffre de démangeaisons à la chaleur du lit. Il se gratte au sang, il est aggravé par la chaleur et notamment la chaleur du lit et par le contact de la laine.
Psorinum a un aspect débraillé, négligé.
Qu’en pense Jung ?
Psorinum aurait intérêt à « changer de peau ». Le changement de peau évoque un changement de personnalité. Jung dans Les racines de la conscience (p. 269) écrit que :
« Les rites d’écorchement ont en général la signification d’une métamorphose, d’un passage d’état défectueux à un autre plus parfait, donc d’un renouvellement, d’une nouvelle naissance ».
Dans le Livre Rouge il écrit (p. 510) :
« Mais je te promets de te soumettre à la question des brodequins et de t’arracher la peau, je vais te donner l’occasion de muer… »
Viens ici, je vais te coudre un lambeau de peau neuve, pour que tu sentes l’effet que ça produit ».
Chair de poule
Psorinum est fragile, maladif, frileux.
L’image de psorinum n’est pas très reluisante. Le sujet souvent amaigri, qui, bien que mangeant plus ou moins abondamment, ne grossit pas et peut même perdre du poids.
Le sujet est pâle, d’aspect maladif. ll est sujet aux refroidissements. Il peut manquer de réaction après une maladie débilitante et au cours de maladies chroniques. Psorinum est surtout indiqué dans les constitutions faibles qui répondent aux symptômes du remède et qui ne réagissent pas aux remèdes apparemment bien choisis.
Il a une très grande sensibilité au froid. Psorinum est frigorifié, il est capable de s’envelopper dans une fourrure même en été. Il est fatigué. Il peut présenter un syndrome de Raynaud.
Un symptôme particulier : il a faim ou est inhabituellement bien avant de tomber malade, comme s’il devait faire des réserves en vue de l’épreuve à venir, pour compenser. Il a faim, à tout moment, même la nuit, mais s’affaiblit ; il s’épuise vite. Au moment des repas, ou le soir, il ressent des bouffées de chaleur brûlantes dans tout le corps, suivies de transpiration profuse et débilitante.
Le fait d’intérioriser la maladie va occasionner des dégâts divers. C’est ainsi qu’on pourra trouver de nombreuses affections respiratoires, allergies, rhinite, asthme, bronchites. Il respire mal et son souffle est amélioré allongé sur le dos, les bras en croix, comme le crucifié qu’il semble être. On rencontrera également des vertiges, des migraines, des ophtalmies, des troubles ORL, buccaux, des dérèglements digestifs, des désordres articulaires etc..
Peau de chagrin
Les aspects rejetés de la persona vont glisser dans l’inconscient personnel, où nous allons les retrouver comme éléments formateurs de l’ombre du Moi. Cette personnalité refoulée aura naturellement des tendances opposées à celles du conscient et sera à l’origine de phénomènes d’inadaptation ou de coexistence de personnalités absolument opposées.
La poussée de l’inconscient est implacable. Elle provoque une angoisse considérable, avec un sentiment de culpabilité.
La sensation de dépréciation envahit ses rêves : il rêve d’être sur les toilettes, d’excréments. Comme sulfur, il peut ne pas être un adepte forcené du bain, qu’il va par ailleurs possiblement désirer.
Psorinum désespère. Il peut être d’un pessimisme noir. Il pense qu’il est très malade, alors qu’il ne l’est pas, il pense qu’il va mourir. Son malaise, sa maladie sont désespérément chroniques. Il est sans espoir de guérir, sans espoir pour l’avenir. Psorinum se sent abandonné. Psorinum peut aussi avoir une image du corps perturbée. Il se perçoit double, ou bien il a l’illusion que sa tête est séparée de son corps, de même pour ses bras, ou que des parties de son corps sont absentes.
Une impasse
John Henry Allen (1854-1925), professeur au Hering Medical College de Chicago, pensait que la psore était le salaire du péché. Il ajouta ainsi à ce miasme une connotation morale et religieuse, témoignant ainsi de son époque et de son lieu de vie.
Il existe indéniablement chez psorinum un sentiment très fort de culpabilité. Cet être au physique déchu est pétri d’angoisse. Lui, le misérable, se sent damné, son péché est impardonnable. Il est extrêmement pessimiste, a des idées de mort qui le hantent. Il a l’illusion d’être pauvre. Il a honte. Sa vie est un fardeau. Il peut se réfugier dans une religiosité rassurante. Tout est coincé, comme si une barrière empêchait tout échange ; la peau fait obstacle entre le Moi et le Soi. Psorinum est dans un cul-de-sac, dans une impasse.
Ses peurs sont multiples : il a peur de tomber et, curieusement, peur de tomber dans le feu et, en marchant à côté, il chancelle et tombe dedans. Peur du feu et que tout s’enflamme, une sorte d’allégorie infernale.
Le sujet broie du noir, tout lui fait souci. Il anticipe. Il a peur de l’échec, du démon, des fantômes, que quelque chose arrive, de la maladie, d’une affection cardiaque, peur des chats, de l’orage, en voiture, de la pauvreté, il est claustrophobe. Il a l’impression qu’on se moque de lui, qu’on l’empoisonne ; il manque de décision. Il a peur des maladies contagieuses, il se sent malade, a l’impression de ne pas pouvoir guérir.
Tout cela n’empêche pas que son état semble positif lors de phases compensatoires. Alors il peut devenir loquace et plus extraverti, rire et plaisanter dans un accès joyeux.
La peau comme frontière
Psorinum est un galeux pessimiste et frigorifié. Il est enfermé dans un personnage pitoyable, dans une peau de chagrin malsaine, marquée par une chronicité désespérante.
Au-delà de la clinique homéopathique, sa peau apparaît comme une frontière fragile entre le monde extérieur et un monde intérieur chargé d’angoisse. Elle évoque aussi cette difficile relation entre le Moi et le Soi, dont Jung a montré toute l’importance.
Psorinum demeure ainsi l’image d’un être qui souffre d’être séparé de lui-même.
Juin 2026
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- Le Répertoire homéopathique des maladies aiguës complète utilement cet ouvrage.
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