Certaines expériences de maladie confrontent le sujet à une descente vertigineuse dans l’inconscient, vécue comme une glaciation du monde et du sens. Camphora semble incarner cette traversée de la nigredo, telle qu’elle est décrite dans l’œuvre de C. G. Jung.

Le camphre
Le camphre est issu du camphrier du Japon. Le camphre naturel est un corps incolore, d’aspect cristallin, de saveur fraîche et aromatique. Il est excitant du système nerveux central, devenant convulsivant puis paralysant à hautes doses. Il est analeptique, antagoniste de l’arrêt cardiaque. Il provoque la vasodilation coronaire et périphérique, diminue le péristaltisme intestinal. En topique c’est un antiseptique cutané. (Harant et Galan – Pharmacologie médicale – Paris : Maloine ; 1950. p. 337).
Son nom, camphre, fut emprunté au latin médiéval camphora, provenant de l’arabe kāfūr.
Nicolas Lemery dit que
« c’est un grand remède pour apaiser les passions hystériques… qu’il est bon aussi pour les fièvres intermittentes, étant pendu au cou, et cela parce qu’en s’évaporant, il entre insensiblement par les pores… ».
Cours de chymie – Leipzig Dresd – Saueressig – 1734 – Pages 649-650.
Dans son Traité de Matière Médicale homœopathique, Hahnemann décrit la substance :
« Le camphre est extrait par sublimation du bois du Laurus camphora du Japon. Il arrive en Europe dans un état d’impureté qui oblige à le soumettre à une distillation complète. C’est un corps solide, transparent, d’une odeur forte sui generis, très volatil, peu soluble dans ‘eau, beaucoup plus soluble dans ‘alcool. Pour l’usage homœopathique, on prépare une teinture de camphre ; celle-ci doit être conservée dans un endroit frais, afin d’éviter la sublimation. Les dilutions s’obtiennent par les procédés ordinaires ». il ajoute que « le camphre jouit d’une action antidotique des plus remarquables, car il efface les effets trop violents d’un grand nombre de substances végétales très-diverses dans leurs effets et aussi ceux des médicaments tirés du règne animal, comme les cantharides, et même de substances minérales ».
Hahnemann – Traité de Matière Médicale – Traduction L. Simon – Tome deuxième – Paris – Baillière – 1880 – Pages 64-65.
Être ou ne pas être
Lorsqu’on étudie la pathogénésie de camphora ainsi que les cas guéris par le remède, on perçoit qu’il existe un lien entre lui et arsenicum album et même secale cornutum. Ces remèdes font partie du domaine mortel du nigredo, mais on ne pourrait les confondre. Toutefois, dans chacun d’entre eux, on est en présence d’une bile noire, sèche et froide qui glace le sujet.
Camphora paraît être glacé à l’évocation du vide et du néant. Cette descente dans le monde des profondeurs du nigredo évoque ce que Dragana Fabre écrit à propos de « la katabasis (du grec ancien κατάϐασις / katábasis, « descente, action de descendre) qui désigne en psychologie jungienne et en psychologie des profondeurs une descente symbolique dans l’inconscient souvent vécue comme une crise et correspondant à ce que la mystique appelle la « nuit noire de l’âme » et, en alchimie, au nigredo, la phase de noircissement préalable à toute renaissance.
Dans le processus d’individuation, cette descente dans l’inconscient constitue une étape nécessaire : une plongée dans l’inconnu psychique pour récupérer les aspects perdus ou refoulés du soi ». Jung parle de Dante qui a vécu une catabase, une descente aux enfers (Mysterium conjonctionis II. p.119).
Orphée lui-même a connu cette catabase, en allant chercher Eurydice dans les Enfers. Lors de son retour, son anabase, il perdra sa compagne et sa vie, n’ayant pas su faire le sacrifice auquel il aurait dû consentir, voulant saisir l’image disparue de son amour. Il s’agissait plutôt de dissoudre la persona, d’intégrer l’ombre, de plonger dans l’inconscient. Mais Orphée a voulu pétrifier l’ombre pour saisir une image disparue.
Au cours de ce phénomène où l’inconscient peut émerger, camphora semble terrorisé à l’idée d’un vide possible, du néant, de l’abandon, sans doute aussi de l’absurdité du monde et« d’être l’esprit du mal dans un monde abandonné de Dieu ». Cette descente en enfer peut effectivement être considérée soit comme une fin effroyable soit comme une étape vers une anabase qui représente un cheminement vers un renouveau pouvant conduite à l’individuation.
C’est ainsi que, dans de nombreuses civilisations et traditions, la réflexion sur la mort et l’impermanence semble constituer une phase utile, voire nécessaire à une vue plus constructive, moins dramatique, de la condition humaine et du déroulement inexorable de l’existence perçue comme un cycle naturel et continu.
Cette réflexion interroge sur la signification des termes néant et vide.
Qu’est-ce que le vide ?
Qu’est-ce que le vide ? Qui dit vide sous-entend plein. Un verre est plein ou vide, vide de liquide. Nous sommes alors dans un système binaire, dans une dualité entre ce qui est présent et ce qui est absent. L’idée du vide et du néant peut être source d’angoisse : selon Pascal « la nature a horreur du vide » ou bien : « le silence éternel de ces espaces infinis effraie ».
Il y a une sorte de panique existentielle devant l’abîme d’une éternité abyssale, un trou noir d’une immensité et d’une insondabilité effrayantes. D’où une sensation de glace et de froideur intense accompagnée d’un sentiment profond d’abandon, une intolérance à la solitude, particulièrement dans la nuit, cette obscurité qui a dévoré le soleil et qui dissimule la vie.
Mais peut-être ne faudrait-il pas confondre vide et vacuité. La vacuité n’est ni le néant, ni le vide, elle n’est pas du domaine de l’externalisme ou du nihilisme, elle n’est que le résultat de l’impermanence des phénomènes qui sont le jeu continuel des causes et des circonstances innombrables. C’est bien ce qu’avance l’école madhyamaka à propos de sunyata.
De ce fait rien n’existe de façon pérenne. Certes, les phénomènes nous apparaissent mais ultimement, et ils ne sont en aucune façon de la nature où ils nous semblent émerger. Nous saisissons les phénomènes comme des objets stables et nous les figeons. Ainsi la pensée qu’ils puissent disparaître peut nous terroriser. Cette vacuité peut sembler vide, au-delà de la perception des phénomènes éminemment fugaces ; en fait cette vacuité est au-delà de la dualité, elle est simplement une façon d’être.
On peut comparer ces notions à celle de plérôme selon Jung. Le plérôme est un terme d’origine gnostique provenant du grec ancien. Dans les Sept Sermons aux morts Jung précise ce qu’il entend par ce terme :
« Le néant est pareil au plein. Dans l’infini le plein équivaut au vide. Le néant est vide et plein. Vous pouvez aussi bien dire autre chose du néant, par exemple qu’il est blanc ou noir, ou qu’il n’est pas, ou qu’il est. Ce qui est infini et éternel n’a pas de qualités car il a toutes les qualités. Nous nommons le néant ou le plein le plérôme… »
Dans le plérôme il n’y a rien et il y a tout ». (Sermon I)
Le plérôme se situe au-delà de l’antinomie de l’être et du non-être. La créature, c’est-à-dire le monde phénoménal est la face manifestée du plérome. Dieu n’est pas le plérôme car il est aussi créature. Le plérôme est au-delà de la notion de divinité.
Le plérôme est vide et plein ; le vide le néant sont-ils l’expression d’un nihilisme ? en fait les termes sont plutôt proches de vacuité. A partir du plérome, sous l’effet de la différenciation et du principe d’individualisation, la pré-pensée émerge et de là nous apparaissent des archétypes rassurants ou redoutables. Dans le cas de camphora, c’est plutôt l’archétype de la mort redoutable, d’une régression vers le vide qui nous hante et peut nous précipiter vers un état d’angoisse glaçante.
La mort – La glace
Le sujet Camphora est frigorifié. Il se refroidit très rapidement. Il devient glacé, son visage hippocratique, est froid et bleu, ses lèvres, sa peau, ses extrémités aussi bleuissent. Ce tableau semble correspondre à la troisième dissolution des étapes de la mort selon le bouddhisme tibétain, celui de la dissolution des agrégats où le signe extérieur connaît la disparition du constituant feu, avec la diminution de la chaleur corporelle. (Lati Rinpoché et Jeffrey Hopkins – La Mort, l’Etat intermédiaire et la Renaissance. p. 41).
Toutefois Camphora est paradoxal : il a froid, mais a tendance à se découvrir, comme si la froideur venait de l’intérieur et que le fait de se dévêtir pouvait atténuer l’épouvantable sensation en s’exposant à une température plus clémente.
Camphora est un remède de choléra. Il a des selles riziformes, son souffle est froid ; il est parcouru par des spasmes musculaires, des crampes thoraciques, il est cyanosé, son nez est pincé. C’est un état de collapsus. Il a une soif d’eau la plus froide possible ; sa bouche est sèche, il souffre de diarrhée, de nausées, de ténesme.
Le froid, le délire et la chaleur sont souvent entremêlés. De courtes périodes de chaleur l’envahissent, avec des bouffées de chaleur, des douleurs déchirantes et brûlantes.
Le sujet est anxieux, agité. Camphora a l’angoisse de la mort. L’idée du néant, de l’immensité de l’univers, de l’éternité le terrorise. Il a peur du noir, de la nuit, de la mort quotidienne où le soleil disparaît, englouti par le serpent Apophis.
Pour Jung, il s’agit d’une plongée dans le soi :
« Si tu étreins ton soi, il te semblera que le monde est devenu froid et vide. C’est dans ce vide que s’installe le Dieu à venir.
Si tu es dans ta solitude et que tout l’espace autour de toi est devenu froid et infini, alors tu t’es éloigné des hommes, et en même temps tu t’en es rapproché comme jamais auparavant. »
Le Livre Rouge – Page 199
On trouve chez camphora la notion du miroir, accès au monde des profondeurs. Chez Lewis Carroll dans le texte « A travers le miroir », le miroir permet de voir au-delà de la perception habituelle. La traversée du miroir peut aussi terroriser. Elle entraine alors une angoisse face au néant est une peur de l’anéantissement, de la dissolution du moi.
La peur des miroirs, de crainte de pouvoir s’y refléter, caractérise camphora. Le miroir n’est-il pas le moyen d’apercevoir son image, son moi révélé, sous forme de persona ? Le fait de traverser le miroir (comme dans les films de Cocteau) est une issue éventuelle vers le soi qui peut épouvanter.
La solitude – L’abandon
Camphora a un fort sentiment d’abandon. Il ressent une angoisse indéfinissable qui l’agite. Il a le pressentiment de la mort. Il a peur d’être seul, particulièrement la nuit, dans le noir. C’est l’enfant qui réclame la présence de ses parents la nuit, d’avoir les portes ouvertes. Le sujet est la proie de terreurs nocturnes. Il a le sentiment d’être abandonné, par ses parents, sa famille, son conjoint, sa conjointe, ses amis. Il est isolé et sans aide.
Camphora parle :
« J’étais seul dans le grand univers, le dernier des derniers. Mes idées du monde, de Dieu et La religion, me semblaient désormais n’exister que dans mon imagination ; la terre, sur laquelle hier, je vivais et me déplaçais, avait suivi son cours prévu, et j’étais le dernier reliquat solitaire de toute la création. Il n’y avait pas d’autre sentiment dans mon âme que celui de ma damnation sans espoir et sans fin. Je me suis affalé sur le lit, croyant que j’étais l’esprit du mal dans un monde abandonné par Dieu. La foi et l’espoir avaient disparu. Dieu n’était plus, ou plus exactement, l’infini lui-même, comme toutes ses œuvres, avaient cessé d’exister. Ma misère était sans limite ; Le temps lui-même n’existait plus ; en bref, je souffrais d’une angoisse si effrayante qu’on ne peut l’imaginer. Quelle âme pourrait se représenter de demeurer éternellement comme moi, tel comme le Malin, seul dans un vaste univers, sans foi ni espoir, et le cœur brisé à jamais par des tortures inimaginables ? ».
Comment ne pas penser devant ces paroles à celles Christ sur la croix ?
« Vers trois heures de l’après-midi, Jésus s’écria d’une voix forte : « « Eli, Eli, lama sabachthani ? » – c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Évangile selon Matthieu 27,46.
Le néant – Le vide
Camphora connait un désespoir profond. Il est confronté au néant, au vide. Il a le vertige.
Confronté à la maladie et à la mort, on peut imaginer sa réaction tellement humaine. Il est à la porte du soi, d’un inconscient qu’il ignore et redoute du fait de son aspect glacial et définitif. Pour lui, il s’agit d’une issue irrémédiable, totalement inconnue, inimaginable. Il est désemparé, dans le doute absolu devant une mort irreprésentable.
Le passage dans le miroir n’est pas un seuil mais une impasse. Il ne semble pas pouvoir déboucher sur une transformation, sur une continuité. Pour lui, l’impermanence n’est pas synonyme de transformation, d’une continuité possible, de l’interdépendance des phénomènes. Il est ancré dans le moi, dans le monde d’en haut qu’il a saisi pleinement, ignorant le monde des profondeurs.
Il est dans la dualité du bien, du mal, de la vie, de la mort, du conscient et de l’inconscient et il n’en perçoit qu’un aspect. Et cette fracture le terrasse. Il est glacé d’effroi.
Camphora parle :
« Ma pensée répétait sans cesse, comme dans un délire : « Je suis mort ! Non, je ne suis pas mort ! mais en effet, je dois être mort ! … Le monde extérieur n’existait plus pour moi. Mes pensées avaient disparu ; il ne restait qu’un seul être, effrayé ; Je m’imaginais transporté dans un autre monde ; pour moi, tout le reste s’était éteint. Je me redressai dans le lit, mais tout ce qui me concernait avait bel et bien disparu. J’étais seul dans le grand univers…»
« J’ai crié à haute voix : « Et donc je suis bien mort ; cet enfer, auquel j’avais coutume de penser n’est pas une fiction, mais une réalité que je suis condamné à vivre à jamais… Tout mon corps était insensible et sec comme du marbre, et je n’étais pas la moindre conscience d’une chaleur interne ».
Mais camphora se montre dans d’autres circonstances gai et enjoué. Il est alors plein d’entrain, exalté.
La violence – La rage
L’angoisse ressentie par camphora ne le rend pas spécialement agréable. Elle peut engendrer une certaine violence, voire un état délirant.
Il peut se mettre facilement en colère, être particulièrement irascible, avec une tendance à mordre, à détruire. Il devient alors sauvage, violent et injurie volontiers. Il a tendance à se battre. Ce caractère querelleur et rageur le pousse à jeter les choses, à donner des coups de pied et même à vouloir tuer.
C’est un sujet plutôt dogmatique et autoritaire. Il est ambitieux et jaloux.
Camphora peut augmenter l’éréthisme sexuel.
Toutefois, comme la plupart des remèdes, il s’agit de le considérer selon son stade de compensation ou de décompensation car il peut aussi faire preuve de douceur. Effectivement, l’expression des symptômes observés n’est pas univoque, elle dépend essentiellement de l’image archétypale centrale du remède, capable de se manifester de façon parfois fugace dans un état positif, négatif ou neutre. Il faut se méfier de la caricature d’un remède car ses manifestations peuvent être protéiformes et souvent opposées, comme une expression et son ombre en opposition.
Il faut aussi souligner le caractère possiblement délirant de camphora, particulièrement dans des épisodes violents et inquiétants. Il devient précipité, rit et pleure. Il a des comportements insensés, il mugit, se dénude, se roule dans ses ordures, a des paroles hâtives et incohérentes et plonge dans un mysticisme outrancier, prétendant être clairvoyant.
En conclusion
Camphora est frigorifié face au néant qui le terrorise, il se sent abandonné. La plongée vers le soi est une mort à ses certitudes conscientes. Il a un vertige glacial devant l’abime qui s’ouvre sous ses pieds. Il s’écrie ; « Je suis mort ! Non, je ne suis pas mort ! Mais en effet, je dois être mort ! ». Un constat glacial.
Janvier 2026
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