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Jung / Nietzsche : le côté positif/négatif de la maladie

Fuite, refuge, mais aussi instrument de progression, la maladie est omniprésente dans la vie de C.G. Jung et F. Nietzsche. L’un et l’autre se positionnent différemment face à la maladie : précieuse expérience pour Jung, elle détruira Nietzsche.

La maladie considérée comme une précieuse expérience

Jung et Nietzsche ont une commune vision de l’existence qui intègre la souffrance. Cette souffrance est loin d’être considérée comme la punition d’une quelconque faute originelle mais fait tout simplement partie de l’existence au même titre que la jouissance.

Non seulement la maladie est acceptée mais ils considèrent tous deux qu’elle peut être positive pour leur cheminement et la genèse de leur œuvre.

L’attitude de Jung vis à vis de la maladie est principalement développée dans son autobiographie Ma vie et dans sa Correspondance. Nietzsche fait à ce sujet de longs développements dans Ecce Homo mais on peut dire que, à la limite de l’obsession, maladie et bonne santé sont pour lui un perpétuel sujet d’intérêt.

Les maladies réelles ou imaginaires de Jung enfant

Jung entretient, dès son plus jeune âge, une relation très ambiguë avec des maladies réelles ou imaginaires.

Enfant, non seulement il souffre d’angoisses nocturnes et d’un eczéma généralisé mais il est très maladroit ce qui entraîne des accidents tels que culbute dans un escalier, heurt violent contre un poêle. Ajoutons qu’il manque tomber du haut d’un pont dans le Rhin et nous aurons le tableau d’un enfant mal dans son corps et dans sa tête.

Il est fort probable que ce malaise généralisé était provoqué par l’ambiance familiale pesante.

Phobie scolaire et fuite devant la vie ordinaire

Vers l’âge de douze ans, Jung lui même dit qu’il développa une névrose. Cela est un bien grand mot et je pense que l’on dirait maintenant qu’il souffrait d’une phobie scolaire. L’origine de cette phobie était probablement due au fait que, trop intelligent et mal à l’aise avec lui même et les autres, il voulait être seul avec ses pensées.

L’occasion se présente lorsque, bousculé, il fait une violente chute et sa tête heurte le bord d’un trottoir. Pendant qu’il tombe, une pensée fulgurante le traverse : maintenant tu ne seras plus obligé d’aller à l’école !. Il se remet mais, chaque fois qu’il doit aller en classe, ou travailler, il tombe en syncope …

Maintenant il est libre de penser, de créer. Les crises disparaitront quand il se rendra compte qu’il est un fardeau pour sa famille. Il devient alors très consciencieux et travailleur.

Ce comportement de Jung devant la lourdeur et les désagréments de la vie ordinaire se reproduit durant sa grave maladie de 1944, alors qu’il a près de 70 ans. Dans un état semi comateux, peuplé de visions, il se trouve bien, loin de la vie ordinaire et met plus de trois semaines avant de se décider à retourner vers la « grisaille » du quotidien.

Les malaises et le désir de bonne santé de Nietzsche

Nietzsche enfant ne semble pas avoir eu une relation particulière avec la maladie. Adulte elle devient pour lui un sujet indispensable car elle est l’autre face de son obsession, la bonne santé. Sa correspondance et l’un de ses derniers ouvrages Ecce homo recèlent un impressionnant catalogue de ses maux.

Nietzsche désire presque maladivement bien se porter mais s’attarde souvent sur ses malaises. Cette recherche de la « grande santé » fait qu’il se considère presque comme un philosophe médecin. Pour lui, ce qui affecte le corps affecte l’esprit.

Nietzsche, les tripes et le génie !

Nietzsche pense qu’il a longtemps mangé mal et négligé les éléments indispensables à la bonne santé. Il théorise sur ce que doivent être l’alimentation, le climat du lieu où on vit, le choix des délassements. Pour ces derniers la musique et surtout la lecture sont à privilégier. Il pense, par exemple, que Stendhal est un grand remède.

Alimentation, climat, distractions, tout cela est important mais rien n’est aussi essentiel que la bonne santé des intestins qu’il appelle les tripes. Il faut, selon ce qu’il écrit dans Ecce homo, avoir le ventre joyeux et non des tripes affligées, sinon on peut avoir de gros problèmes et se trouver en proie à des souffrances provoquées par la secrète rancune des tripes.

Il va encore plus loin et déclare que le bon fonctionnement des intestins est tellement primordial que :

« Une certaine paresse, si légère soit-elle, tournée en mauvaise habitude, suffit complètement à faire d’un génie quelque chose de médiocre … »

Le corps comme creuset alchimique

Il semble que chez Nietzsche et Jung le corps, en particulier le corps souffrant, soit un lieu privilégié d’élaboration et de transformation.

Pour Nietzsche, la recherche du sens et du dire de ce sens met la chair à l’épreuve comme si c’était au sein de cette passion que, comme dans le creuset des alchimistes, s’élaborait l’œuvre.

Jung, dans une lettre de 1946, évoque la possibilité que la maladie soit une zone intermédiaire entre le physique et le psychologique, une étape au sein du processus d’individuation. La guérison serait comparable à la pierre des alchimistes.

La maladie source de création chez Jung

Après sa grande maladie de 1944, quand Jung se décide à admettre qu’il est important d’accepter de vivre encore car il doit continuer à transmettre son expérience, son travail et la force de sa pensée sont des plus fertiles. Il écrit dans une lettre de la même année que cette maladie a été pour lui extrêmement précieuse.

Il pense que les périodes de maladie diminuent les défenses du conscient. L’importance des problèmes liés à l’image (ce qu’il appelle la persona) que l’on souhaite présenter à la société est relativisée.

Cela est confirmé par le fait qu’il produit, après sa guérison, des ouvrages majeurs comme Aïon, Mysterium conjunctionis, etc.

C’est aussi parce qu’il ne se soucie plus de ce que l’on pense de lui qu’il écrira un livre très controversé : Réponse à Job.

Enfin, comme quand il était enfant, Jung avait tendance à s’abriter derrière la fatigue, la maladie, la vieillesse quand il voulait fuir les contraintes. Par exemple excuser des retards dans sa correspondance.

La maladie stimule Nietzsche

Comme pour Jung, la maladie, chez Nietzsche peut être un moyen d’échapper à l’ennuyeuse quotidienneté de l’existence. Elle excuse des manques ou des ruptures.

Cependant, pour Nietzsche cela va beaucoup plus loin. Il fait d’un état quasi morbide une sorte d’issue à l’exaltation où s’épuisent les forces créatrices et les dépenses excessives d’énergie. La maladie le ramène à la raison et éclaircit ses idées. Il écrit dans Ecce homo :

« Au milieu même des tortures qu’inflige un mal de tête ininterrompu de trois jours, accompagné de pénibles vomissements de pituite, je bénéficiais d’une clarté de dialecticien par excellence et je méditais à fond de sang froid des questions pour lesquelles, dans des circonstances meilleures, je ne suis pas assez escaladeur, pas assez raffiné, pas assez froid. »

La maladie pour Nietzsche est donc une source de progression mais c’est aussi, chez cet être excessif et fragile, un élément destructeur qui le conduira à la dissolution et à la folie.

Jung fait la différence entre le philosophe et l’homme

Jung considère Nietzsche comme un grand philosophe, à l’origine de thèmes fondateurs de sa propre pensée, mais il est beaucoup plus réservé en ce qui concerne l’homme.

Pour lui, la philosophie, comme la psychologie, ne relève pas de la pure spéculation intellectuelle. Il fait à Nietzsche le grand reproche de ne pas avoir appliqué ses théories à sa propre vie. Il pense que, s’il s’en était tenu aux bases mêmes de l’existence humaine, s’il n’avait pas été aussi exubérant, excessif, il ne serait pas tombé hors du monde. Il se voulait un philosophe-médecin mais ne maîtrisait pas sa propre santé.

L’analyse du cas Nietzsche

Dans Psychologie de l’inconscient, Jung consacre une dizaine de pages à l’analyse du cas Nietzsche sur le plan de la névrose et de la folie des dix dernières années de la vie du philosophe. On le sent très concerné par ce qui est arrivé à cet être envers lequel il a ressenti une grande admiration mais aussi une sorte de rejet dû à la crainte d’avoir avec lui une quelconque ressemblance sur le plan de la fragilité psychologique.

Il parle de Nietzsche de la manière la plus directe, avec une pointe de pitié envers celui qui, comme il est dit dans le Zarathoustra, s’est lapidé de ses propres mains.

Au moment où le philosophe fut confronté avec son ombre qui était la volonté de puissance, il n’a pas su la reconnaître. Son Moi ne pouvait supporter la présence de cet Autre en lui que Jung aussi connaissait bien.

Mais Jung a vu clair en lui alors que pour Nietzsche toutes les manifestations de l’inconscient sont devenues suspectes. Préoccupé par un besoin d’héroïsme, déraciné des forces vitales, il n’était plus assez fort pour conserver sa cohérence et son identité. Il devint deux, éprouva une sensation d’écartèlement et perdit ensuite sa cohérence mentale.

La maladie destruction ou progression

Pour Jung comme pour Nietzsche la maladie peut être une fuite, un refuge, mais aussi un instrument de progression. Précieuse expérience pour Jung, elle finira par détruire Nietzsche. Ils étaient tous deux fragiles mais il y a une dissemblance manifeste entre le comportement de Jung et celui de Nietzsche.

Jung aimait les plaisirs de la vie. Il fumait, était amateur de bonne chère et de bon vin. Il eut femme et enfants et résistait difficilement à la beauté et à l’intelligence féminines. C’est pourquoi il est en accord avec Nietzsche sur un certain côté positif de la maladie mais regrette chez le philosophe ce qu’il considère comme une personnalité maladive.

Malgré toute son admiration pour certains aspects de la pensée de Nietzsche, Jung lui reproche une sorte de dévoiement de l’instinct et le fait qu’il ne s’est pas appliqué à assumer la totalité de la Vie.

Ariane Callot, mars 2021

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