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Carl Gustav Jung et Junichirô Tanizaki font l’éloge de l’ombre

Carl Gustav Jung et Junichirô Tanizaki étaient contemporains. Même si leur nationalité et leur profession sont très différentes, ils se rejoignent dans leur manière de faire l’éloge de l’ombre.

Jung et Tanizaki sont de la même génération

Carl Gustav Jung (1875-1961) et Junichirô Tanizaki (1886-1965) sont nés à la fin du XIXe siècle. Ils sont de la même génération et ont connu un monde sans électricité.

Tanizaki, vit au Japon, il est touché par ce qu’il voit et ce qu’il ressent. Il est très attaché au monde maternel. Sa mère et les femmes qu’il décrit, sont quasiment voilées, les dents noires et le maquillage sombre.

Jung de son coté, vit en Suisse et a fait l’expérience dès les années 1913 de l’imagination active qu’il a soigneusement consignée les années suivantes dans son Livre rouge. Très tôt il a compris la nécessité de baisser le niveau de luminosité ambiant, pour créer une ambiance favorable à l’émergence des contenus de l’inconscient qui, pour la plupart, plongent leurs racines dans les siècles passées.

La tour de Jung, lieu de maturation

Jean-Pierre Robert, lors de sa visite de la tour de Bollingen, un lieu sans eau ni électricité où Jung méditait et travaillait, note immédiatement son atmosphère pétrie d’ombre. Les pièces sont de petite taille, à peine éclairées. La cour intérieure, est à l’abri des regards extérieurs, derrière des murs épais. Mais dès que l’enceinte est franchie, c’est l’immensité du lac, la nature sauvage, les Alpes qui se dévoilent à l’horizon.

Habitués aux grands espaces, les visiteurs Américains sont véritablement surpris de découvrir un lieu qu’ils avaient imaginé différent, à partir des photos qui le représentent, le plus souvent prises à l’aide d’un objectif grand angle, et l’image qui s’était formée en eux de Carl Jung. L’exiguïté des pièces et leur faible luminosité ramènent à plus de modestie, à plus d’humanité.

Pour éclairer ces propos, citons Frederico Fellini relatant à son ami Georges Simenon sa visite de la tour de Jung :

« Nous sommes montés par un petit escalier étroit creusé dans la pierre et nous avons ouvert une petite porte. Il régnait au début une obscurité profonde, puis j’ai vu une pièce minuscule, étouffante, avec deux petites fenêtres gothiques aux épaisses vitres d’albâtre, avec les murs peints par Jung lui-même, les mandalas et une étude de différents mythes, puis des petits objets… »
De son coté, Daniel Baumann (Jung et l’élan créateur), arrière petit fils de Jung, l’évoque en ces termes :
« … je constate que la tour, telle que Jung l’a réalisée durant trente-deux ans de sa vie, est devenue une sorte de « contre-lieu » du Zeitgeist [esprit du temps], un lieu intemporel, un lieu de maturation et favorable à une vie capable de donner du sens à notre être dans sa complétude, où les phénomènes qui nous touchent soient accessibles, de façon causale ou synchronistique. »

En contraste la maison de Küsnacht

Il y a une nette différence avec sa maison de Küsnacht. La présence d’une tour, point d’entrée de l’édifice mais aussi passage d’un étage à l’autre à partir d’un grand escalier, lui donne un air de manoir. C’est dans ce lieu qu’il vivait avec sa famille et recevait ses patients.
 
Elle est décrite dans l’ouvrage The house of C.G. Jung. Il s’agit d’une vaste demeure équipée de tout le confort dont on pouvait disposer au début du XXe siècle. Au sein de celle-ci, au premier étage, Jung s’est réservé un bureau exigu où il reçoit ses premiers patients. En témoigne la photo ci-dessous, datée de 1909, qui figure dans l’ouvrage page 69 :
 
 
Mais très rapidement il investit sa bibliothèque, plus vaste et ouverte sur le lac où il reçoit désormais patients et visiteurs.

La beauté des ténèbres

Tanizaki décrit les ténèbres sous un jour positif :
« Avez-vous jamais […] vu la couleur des ténèbres à la lueur d’une flamme  ? Elles sont faites d’une matière autre que celle des ténèbres de la nuit sur une route, et si je puis risquer une comparaison, elles paraissent faites de corpuscules comme d’une cendre ténue, dont chaque parcelle resplendirait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. » p. 71
Il ajoute, anticipant nos préoccupations actuelles liées à la déforestation :
« Détruire jusqu’à l’ombre des sous-bois au fond des montagnes, c’en est trop, et l’entreprise est stupide. » p. 84

Édition Verdier – 14 x 22 x 0,9 cm – 94 pages

Tanizaki met en avant les différences entre les orientaux et les occidentaux. Gardons à l’esprit que ces propos datent de 1933 et qu’aujourd’hui le Japon, sous bien des aspects, s’est largement occidentalisé :

« Quelle peut être l’origine d’une différence aussi radicale dans les goûts ?

Tout bien pesé, c’est parce que nous autres, Orientaux, nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées que nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente ; nous n’éprouvons par conséquent nulle répulsion à l’égard de ce qui est obscur, nous nous y résignons comme à l’inévitable : si la lumière est pauvre, eh bien, qu’elle le soit !

Mieux, nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre.

Les Occidentaux par contre, toujours à l’affût du progrès, s’agitent sans cesse à la poursuite d’un état meilleur que le présent. » P. 65/66

L’ombre a aussi sa part dans le regard que l’on pose sur un objet d’art et Tanizaki souligne la beauté qu’elle apporte au travail des artisans  d’autrefois :

« [Ils]  tenaient compte de la manière dont elles se détacheraient sur l’obscurité ambiante, et de la mesure dans laquelle elles réfléchiraient la lumière des lampes. Car un laque décoré à la poudre d’or n’est pas fait pour être embrassé d’un seul coup d’œil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse  …  » p. 37

L’ombre selon Jung

Dans un tout autre registre, Jung n’a cessé de donner de l’importance à l’ombre :

« Vous allez sans doute secouer la tête avec incrédulité, si je me hasarde à remarquer que je n’aurais probablement guère été en mesure de formuler le concept d’ombre si l’existence de l’ombre n’avait été une expérience majeure de ma vie, faite non seulement sur les autres mais aussi sur moi-même. […]

Mon ombre est, de fait, tellement grande qu’il m’était impossible de ne pas en tenir compte dans mon projet d’existence, et que je devais même la considérer comme une partie essentielle de ma personnalité, tirer de cette vérité reconnue les conséquences et en assumer la responsabilité. […]

Je ne m’en décharge sur personne pour ensuite me prendre pour un sauveur qui sait toujours ce qui est bon pour autrui. »
Correspondance, tome 4, lettre C.G. Jung du 9 novembre 1955

Luca Governatori, dans son livre Les nuits de Jung, ajoute à propos de l’ombre :

« Peut-être abriterait-elle alors notre mystère, ce que nous retiendrions caché. C’est du moins en ce sens que Jung attrapa son image pour l’adosser à l’inconscient. Métaphore inaugurale de sa psychologie.

Cette part irréductible d’ombre qui se déplacerait avec nous, c’est l’inconscient qui l’hébergerait. L’inconscient couverait notre ombre. » p. 46

Ressentis

Pour Jung et Tanizaki, l’ombre est vivante de tous les possibles. Il y a des fissures dans l’obscurité par lesquelles l’ombre se glisse et le regard qui cherche et devine gagne en acuité. On pense ici à cette porosité ressentie par Jung entre l’inconscient et le conscient. Des messages, on pourrait dire des flashs, lui parvenaient des profondeurs.  

Tanizaki ressentait la même chose d’une manière plus sensible, quotidienne et littéraire.

Sur le plan de la représentation artistique pensons à Pierre Soulage et à son « noir-lumière » ou « outrenoir » qui est un bon exemple de la profondeur d’une ombre rayonnante de lumière.

Ariane Callot et Jean-Pierre Robert – Septembre 2020


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