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Carl Gustav Jung, Gérard de Nerval et Aurélia

Les conférences de Jung sur Aurélia de Nerval, dont le sous-titre est De l’art psychologique et visionnaire, n’ont pas été pour moi une simple lecture mais un moyen de découvrir encore plus un Jung secret.

Ariane Callot – Septembre 2020

A la lecture de ce livre passionnant, si interpellant, je suis arrivée à la conclusion qu’il me parlait surtout de Jung et que l’essentiel se trouvait dans la conférence de 1945.

Les réticences de Jung

Quand on s’en tient aux œuvres les plus connues de Jung, celles qui sont sous le contrôle de ce qu’il appelle lui même la persona, on observe une réticence, plus ou moins forte, envers certains sujets.

Il ne se veut surtout pas philosophe, ni artiste et encore moins poète.

Pour ce qui est de la philosophie, cela fait sourire car il a toutes les qualités requises : pensée originale, pratique de la thèse, de l’antithèse et de la synthèse.

Pour ce qui est de l’artiste, il suffit de regarder ses illustrations du Livre Rouge pour être convaincu de son talent.

Reste le sujet qui nous intéresse : Le Jung qui lit Aurélia possède-t-il la compétence et la sensibilité poétique nécessaires ? Je répondrai sans hésiter oui. Même s’il semble avoir une grande pudeur à ce sujet, celui qui écrit les Sept sermons aux Morts, est un poète.

Quand il lisait Gérard de Nerval il dut être fasciné, comme il le fut par le Zarathoustra de Nietzsche. J’ajouterai que, dans sa conférence, il s’efface souvent devant le texte dont il lit, en français, de longs passages. Voici ce qu’il annonce dès le début :

« Je ne peux que rester implicite, car la matière est extraordinairement vaste, si bien que, dans un premier temps, je souhaiterais surtout laisser cette matière s’exprimer et garder mes interprétations à l’arrière-plan ». (p. 105)

Que raconte Gérard de Nerval dans Aurélia ?

Nous sommes en plein Romantisme avec le thème de la femme inaccessible, obsédante, perdue et retrouvée puis encore perdue. De quoi exaspérer Jung qui se voulait certainement plus pragmatique que romantique. S’il n’y avait que cette histoire dans Aurélia, il ne s’y serait jamais intéressé. Pourquoi alors ce récit l’a-t-il interpellé au point de lui consacrer une conférence ?

Aurélia est l’axe autour duquel tournent toutes les obsessions névrotiques de Nerval. Il décrit sa maladie en racontant ses rêves et ses fantasmes puis sa chute dans la psychose qui le conduit au suicide.

Jung ne peut qu’être touché par des thèmes qui le concernent personnellement. D’abord le rêve et les visons qu’il a étudiés toute sa vie. Ensuite, la description d’une fragilité psychique qu’il a lui même ressentie, le double, la porosité de la frontière entre le conscient et l’inconscient, les limites  entre la folie et la bonne santé au sens nietzschéen. J’ajouterai, sur le plan pratique, son expérience en qualité de psychiatre qui l’a confronté à la maladie mentale.

On se trouve donc, dans cette conférence de 1945, devant une lecture d’Aurélia par un Jung très concerné par ce texte. 

Le rêve est une seconde vie

Jung dit, dès qu’il rentre dans le sujet de sa conférence :

« Le texte d’Aurélia s’ouvre sur cette phrase : « le rêve est une seconde vie » À partir de là, l’auteur poursuit en parlant immédiatement de ce que nous appelons aujourd’hui l’inconscient » (p. 106)

Le problème est que, pour Nerval, les rêves et les visions ne sont plus seulement des messages de l’inconscient mais débordent sur la vie réelle. Il le ressent et lutte, comme l’aurait dit Jung, contre ce flot de lave incandescente qui provoque en lui un sentiment de fascination/répulsion.

Au moment où Nerval était sur le bord extrême du gouffre, Jung pense qu’il aurait pu être sauvé par ce qu’il appelle un processus de restauration par les rêves. Voici ce qu’il écrit, pensant probablement à des moments où il avait, lui même, subi des menaces de submersion par l’inconscient et à ce qu’il avait pu observer chez ses patients.

« Plus nous creusons profondément sous la maladie mentale, plus nous atteignons des couches où la restauration est sans cesse à l’œuvre. La vie ne sombre jamais. Elle ne se perd jamais. Dans les rêves, des processus de grande normalité se font jour. Parmi les voix, il y a des voix normales. La vérité normale s’exprime.

C’est aussi le cas chez Gérard de Nerval : au plus fort de sa maladie un processus de restauration est à l’œuvre. » (p. 166/167)

Mais Nerval voulait-il guérir ?

Nerval ne voulait pas guérir

Nerval était conscient de ce qu’il appelait l’orage des pensées. Il écrit dans une lettre citée par Craig E. Stephenson, dans son introduction aux conférences :

« Il y a dans ma tête un orage de pensées dont je suis ébloui et fatigué sans cesse ; il y a des années de rêves, de projets, d’angoisses qui voudraient se presser dans une phrase, dans un mot.  » (p. 33)

Il était conscient d’être ce que l’on appelle différent et même, à certains moments d’être très malade. Il acceptât même de se faire soigner mais, quand on lit le passage cité par Jung dans sa conférence, on comprend qu’il n’avait pas envie de sortir de sa maladie. Il avait peur de perdre sa créativité.

« Je vais essayer de transcrire les impressions d’une longue maladie qui s’est passée tout entière dans les mystères de mon esprit ; et je ne sais pas pourquoi je me sers de ce terme maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant.

Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées ; il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les autres appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir perdues . » (p. 107)

Il y a là un point commun avec Jung sur le côté positif de la maladie. Il s’adresse au Docteur Christine Mann dans une lettre de 1945 :

« En fin de compte cette maladie a été pour moi une expérience extrêmement précieuse, elle m’a donné l’occasion extrêmement rare de jeter un œil derrière le voile ».
C.G. Jung, Correspondance, Tome 2, p. 92

Nerval partageait aussi avec Nietzsche ce besoin de se réfugier dans la maladie pour fuir la vie ordinaire. On peut lire à ce sujet Le côté positif de la maladie chez Jung et Nietzsche où j’ai plus développé le sujet.

Il est troublant de voir que Jung décide de reprendre en 1945, en donnant plus d’importance à la maladie, sa conférence sur l’Aurélia de 1942. En effet, il raconte dans le chapitre Visions de Ma vie sa grave maladie de 1944 pendant laquelle il s’immergea dans un monde de visions et d’hallucinations dont il ne sortit qu’à regret.

L’autre et le double

Le Jung qui écrit dans Ma vie, page 65 : « Au fond, je savais toujours que j’étais deux », ne pouvais qu’être sensible à la terrible sensation de dédoublement jusqu’à l’âme éprouvée par Nerval :

« […] mon âme se dédoublait pour ainsi dire, distinctement partagée entre la vision et la réalité. » (p. 126)

C’est un autre qu’on a libéré, le prenant pour lui, au poste de police. Même ses amis se sont trompés.

Cette impression d’un Autre qui prend sa place perdure tout au long du récit de Nerval. Jung le cite :

« Je m’élançai vers lui, le menaçant, mais il se tourna tranquillement vers moi. Ô terreur ! Ô colère ! c’était mon visage, c’était toute ma forme idéalisée et grandie … » (p. 153)

Il y a un Autre et il ne sait plus lequel des deux il est. Ce qui le perturbe le plus c’est qu’il est question d’un « Mariage mystique » entre lui et Aurélia :

« Aussitôt un transport insensé s’empara de moi. J’imaginai que celui qu’on attendait était mon double qui devait épouser Aurélia. »(p. 155)

Quand les oiseaux parlent

Pour illustrer le texte de sa conférence, on aurait pu s’attendre à ce que Jung propose les illustrations d’Alfred Kubin l’illustrateur de la version allemande. C’est probablement dans cette version que Jung a découvert l’Aurélia et il a plusieurs fois fait allusion à cet artiste fasciné par le fantastique et très « illuminé ». Mais Jung utilise uniquement des images alchimiques.

Il faut dire que le texte de Nerval contient une riche symbolique alchimique qui intéresse vivement Jung.

Citons, par exemple, le fait que Nerval entend parler un oiseau et que les alchimistes disaient s’exprimer en langue des oiseaux pour expliquer certaines obscurités, assonances et jeux de mots. Cela n’a pas échappé à Jung qui, plusieurs fois dans sa conférence propose des interprétations, liées à l’alchimie, des rêves et des visions relatés dans Aurélia.

On peut aussi se demander si, inconsciemment, l’idée du Mariage chymique, de la Mystérieuse conjonction poursuivie par les alchimistes, ne s’impose pas à Nerval.

Nerval a manqué la vie

Là où Jung montre combien il se sent concerné, c’est dans les vifs reproches qu’il fait à Nerval.

Je pense qu’en lisant Aurélia quelque chose en lui frémit en pensant à ce qui aurait pu lui arriver s’il n’avait pas été plus solide psychiquement et si il ne s’était pas accroché à des valeurs telles que la famille et le travail.

Il lui reproche son « esthétisme » et d’avoir lu trop de littérature alors que sa vie était en jeu. Il a manqué la vie et s’est retiré de la réalité :

« Le poète s’est en quelque sorte retiré d’une réalité dans laquelle il aurait pu s’épanouir. Quelque chose qu’il ne peut absolument pas relier à « une personne ordinaire de notre siècle » s’est imposé à lui sous la forme de son Aurélia. » (p. 116)

Pire, il a perdu toute chance de contact et d’aide venant du Soi :

« sans ces actions, le Soi ne peut pas s’épanouir, car le Soi n’apparaît que dans ce que nous faisons. Si nous ne lui donnons aucune action à accomplir, ou trop peu, le Soi reste alors invisible, prisonnier à l’intérieur, et perd son élan. » (p.115) 

L’anima et l’ombre

Nerval avait certainement de graves problèmes avec son anima mais il ne pouvait l’affronter, comme l’a si bien fait Jung, qu’en acceptant de braver son ombre et non de la subir. Dans la discussion qui suit la conférence, Jung dit que l’on a aucune chance de résister à l’anima négative si on n’accepte pas d’abord l’ombre :

 « sinon l’ombre s’enfuit avec l’anima et toutes deux trament un terrible complot contre nous. » (p. 168)

Nerval sentait bien la présence de son ombre mais elle le terrifiait. Il croyait qu’elle lui était uniquement hostile et il a employé beaucoup d’énergie et d’esthétisme pour la rejeter. Elle a alors pris le dessus et l’a poussé à la psychose et à la mort. Ni les rêves, ni les visions, ni la création poétique n’avaient pu le sauver.

Jung faisait de la relation avec son ombre la raison du sordide suicide de Nerval qui se pendit à la grille d’une bouche d’égout. Il termine les deux conférences par ces mêmes mots : 

« Ce fut la fin d’une personnalité qui n’avait pas compris comment briser le cercle étroit du moi personnel et donner accès à l’ombre, ce signe avant-coureur ambigu d’un nouvel ordre des choses. » (p. 159)

Conclusion

J’aurais pu donner une version psychiatrique du texte de Nerval, l’histoire d’une folie racontée par un poète romantique prêt à se suicider. On peut aussi y voir le traitement d’une maladie mentale et les réactions du malade. Tout ceci est très bien étudié dans la longue et très intéressante introduction de Craig E. Stephenson aux conférences de Jung.

Ou alors, établir une relation entre l’Aurélia de Nerval et Le Livre rouge de Jung. Là aussi Stephenson le fait très bien. Pour lui tous deux sont « des vecteurs littéraires écrits dans un but psychologique ». A propos du Livre rouge il écrit :

« Il est particulièrement émouvant d’observer Jung jouer les quatre rôles : médecin, écrivain, homme et narrateur fictif. On pourrait soutenir que c’est l’une des sources de la conception de Jung selon laquelle des images du Soi émergent de la complexité de la personnalité — qu’il existe quelque chose d’irréductible et de plus grand que la somme de ses nombreux composants. » (p. 80)

La lecture de la conférence de 1945 ne m’a pas seulement intéressée d’un point de vue littéraire et philosophique, elle m’a touchée. J’ai eu l’impression de communiquer avec le Jung pour qui certains murs étaient transparents, un Jung qui enrageait de voir un homme de génie sourd aux leçons de l’inconscient. Le « Professeur » Jung à su s’effacer devant les tourments et l’agonie psychique d’un poète avec lequel il se sentait en empathie.

Voir la présentation du livre de C.G. Jung : Conférences sur Aurélia de Nerval, De l’art psychologique et visionnaire.


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