Pourquoi certains dirigeants paraissent-ils à la fois rationnels et aveugles ? Comment une pensée structurée peut-elle devenir imperméable à la réalité ? Lorsqu’un jugement devient unilatéral, il ne dévie pas : il se ferme. Ariane Callot

Les jugements aberrants des hommes de pouvoir
Je ne pense pas être la seule à m’exclamer, face à certains jugements émanant de ceux qui sont au sommet du pouvoir : C’est absurde ! C’est délirant ! Quelle erreur de jugement !
C’est penser trop vite car ce qui frappe, si l’on s’interroge vraiment, ce n’est pas l’absence de logique mais, au contraire, sa présence trop exclusive. Une cohérence qui ne se laisse jamais entamer par ce qui la contredit. Ils tracent droit leur sillon dans l’exercice de leur puissance d’agir.
Il ne s’agit donc pas de délire. Ces hommes possèdent une pensée structurée, argumentée, parfois même brillante. Comment alors leur jugement peut-il les conduire à des positions aussi rigides, aussi imperméables à la réalité mouvante ?
On a parfois l’impression que leur jugement, au lieu d’être un instrument de médiation entre le réel et la décision, s’est transformé en système autonome qui se valide lui-même.
Dans ce glissement, le jugement perd sa fonction médiatrice. Il cesse d’être un lieu de mise en relation pour devenir un principe d’affirmation. Lorsqu’une telle configuration psychique s’articule à une position de pouvoir, la certitude se confond avec la légitimité et la cohérence interne avec la vérité.
C’est ainsi que se manifeste l’unilatéralité du jugement : ne voir qu’un seul aspect des choses.
C. G. Jung et l’unilatéralité du jugement
Puisque la pensée jungienne est le socle sur lequel je construis ma réflexion, je vais l’interroger sur ce qui fait qu’un homme disposant d’un grand pouvoir de gouvernance peut devenir sourd à tout autre jugement que le sien.
Dans L’Âme et le Soi, Jung rappelle que le caractère ferme et orienté du conscient est une acquisition tardive du Moi. Il constitue le garant de la régularité, de l’orientation et de la continuité du processus psychique.
Peut-on penser sans exclure ?
Sans stabilité, pas de science, pas de technique, pas de civilisation. Les nécessités de l’existence exigent que le processus psychique soit relativement stable.
Mais cette stabilité a un prix.
Sont alors écartés les éléments qui semblent contrarier la direction choisie. Ils apparaissent sans intérêt puisqu’ils ne servent pas l’orientation adoptée.
Le jugement, qui privilégie une possibilité au détriment des autres, ne peut donc se référer qu’à l’expérience déjà acquise.
Le jugement peut-il entendre l’inconscient ?
Le processus n’a pas la possibilité de s’appuyer sur des acquis issus de l’inconscient car ceux-ci ne sont généralement pas accessibles à la conscience.
C’est pourquoi le processus psychique orienté souffre inévitablement d’unilatéralité.
Comme l’écrit Jung :
« L’unilatéralité est une propriété inévitable parce que nécessaire dans le processus orienté, car orientation équivaut à unilatéralité. »
L’Âme et le Soi (p. 153)
Et si le masque devenait le visage ?
J’ajouterai, toujours inspirée par Jung, que chez certains hommes pétris de toute puissance la persona, c’est-à-dire le masque social, finit par devenir leur véritable visage.
L’identification à la persona peut devenir catastrophique. On vit alors selon ce que l’on veut donner à voir et l’on juge dans le sens qui correspond à cette image.
Chez certains hommes de pouvoir, cela peut aller jusqu’à calquer son existence sur ce que l’on dit de vous. Pour les plus mégalomanes, il s’agit d’imposer son jugement afin de laisser à tout prix une trace dans l’Histoire. Ils rêvent déjà à leur statue dans les villes.
Un jugement peut-il devenir imperméable ?
On pourrait dire, pour résumer ce premier bilan jungien, que le jugement peut s’identifier à une valeur unique centrée sur un Moi devenu imperméable à l’expérience. S’y ajoute une logique qui tend à s’immuniser contre la contradiction.
Le dirigeant au jugement unilatéral
Quand la logique devient-elle une forteresse ?
Le trait le plus caractéristique du jugement unilatéral est sa fermeture. Il fonctionne comme un système qui n’intègre plus les informations susceptibles de le transformer.
Les événements ne servent plus à ajuster la conduite mais à confirmer ce qui est déjà décidé. Chaque difficulté devient la preuve qu’il faut persévérer davantage, chaque opposition la preuve qu’il faut s’endurcir.
Une telle structure ne supprime pas l’intelligence. Elle la met au service d’une orientation unique.
Les capacités d’analyse, d’anticipation ou de stratégie peuvent rester intactes mais elles cessent d’explorer plusieurs possibles. Un seul scénario est joué, encore et encore.
C’est pourquoi le comportement de certains dirigeants peut paraître simultanément rationnel et déraisonnable : rationnel dans ses moyens, déraisonnable dans ses finalités.
La logique n’est pas absente : elle est captive.
Que se passe-t-il lorsque l’on devient sa fonction ?
Chez certains hommes investis d’une autorité considérable, le jugement finit par se confondre avec l’identité même. Ils ne jugent plus en tant que personnes occupant une fonction : ils deviennent la fonction.
Décider, trancher, imposer ne sont plus seulement des actes nécessaires à l’exercice du pouvoir. Ils deviennent l’expression de ce que le sujet croit être.
Toute contestation atteint alors non seulement leurs décisions mais leur être même.
Dans ces conditions, le jugement ne vise plus tant à comprendre la situation qu’à préserver la cohérence du sujet avec l’image qu’il a de lui-même.
Reconnaître une erreur devient psychiquement plus coûteux que de persévérer dans une orientation inadéquate.
Pourquoi devient-il impossible d’avoir tort ?
Se sentir tout-puissant ne procède pas nécessairement d’une force exceptionnelle. Cela peut résulter d’une organisation psychique dans laquelle le Moi ne rencontre plus de limite intérieure.
Investi d’une fonction décisive et exposé à des enjeux considérables, il se rigidifie pour maintenir sa cohérence. Hésiter devient dangereux, reconnaître une erreur plus encore.
Peu à peu, se construit comme une instance qui doit avoir raison parce qu’elle ne peut plus se permettre d’avoir tort.
Le jugement fonctionne alors sur un mode sélectif : il retient ce qui confirme l’orientation adoptée et écarte ce qui la mettrait en question.
Le réel est simplifié jusqu’à devenir compatible avec la ligne de conduite choisie.
Comment naît un « tyran » ?
De l’unilatéralité du jugement résulte une fermeture progressive du système psychique. Les événements ne sont plus interprétés pour ajuster la conduite, mais pour confirmer la nécessité de poursuivre dans la même direction.
Lorsque cette configuration intérieure coïncide avec un pouvoir effectif, aucune instance ne vient rappeler au sujet sa relativité. L’absence de limite subjective se double alors d’une absence de limite pratique.
Ce n’est pas tant que cet homme se croit tout-puissant : c’est que plus rien ne vient durablement contredire cette impression.
Le « tyran » ne se vit pas comme arbitraire. Il se vit comme nécessaire et sa certitude intérieure tient lieu de preuve.
Le danger du jugement unilatéral des hommes puissants
L’unilatéralité du jugement est une nécessité psychique ordinaire. Sans elle, aucune décision ne serait possible.
Mais, lorsque cette unilatéralité se combine avec un pouvoir considérable, les mécanismes correcteurs deviennent rares.
Le dirigeant n’est plus seulement celui qui décide : il devient celui dont les décisions organisent la réalité autour de lui.
Dans ces conditions, l’unilatéralité naturelle du jugement peut se transformer en fermeture durable.
Jung a souvent souligné le danger psychique que représente une position de pouvoir prolongée. L’individu peut alors connaître une inflation du Moi : il s’identifie progressivement à la fonction qu’il exerce et aux forces collectives qu’elle mobilise.
Ce qui devrait rester relatif devient absolu.
À partir de là, le jugement cesse peu à peu d’être un instrument de relation au réel pour devenir l’expression d’une certitude intérieure.
Lorsque les moyens d’action sont immenses, cette configuration peut devenir redoutable car, lorsque la certitude subjective se confond avec la réalité objective, la contradiction n’apparaît plus comme une information utile mais comme une menace.
Certains dirigeants semblent alors portés par une certitude intérieure devenue incontrôlable. C’est souvent à ce moment que l’Histoire commence à s’accélérer.
Il n’est sans doute pas nécessaire de chercher bien loin pour en percevoir aujourd’hui des manifestations concrètes.
Avril 2026
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