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De la force à la pensée artificielle

Des outils qui décuplent la force à l’Intelligence Artificielle, nos inventions surpassent les capacités humaines. Mais quelles dynamiques inconscientes sont à l’œuvre dans cette évolution technologique ? Quels risques soulève-t-elle ? Que nous en dit l’inconscient ? Claire Droin

Force a pensée artificielle

Des personnages dans la bouche d’une baleine, illustration du rêve ci-dessous dans le style d’une enluminure

L’être humain n’a cessé d’étendre ses capacités par des inventions qui, peu à peu, évoluent :

  • l’outil et la machine ont décuplé sa force,
  • l’automatisation et la robotisation ont prolongé son action,
  • et l’IA générative amplifie son expression.

Nos innovations répondent à des besoins conscients, mais elles peuvent aussi être influencées par des structures archétypiques inconscientes.

L’archétype à l’œuvre

Selon l’approche jungienne, l’inconscient se manifeste dans les créations (et les destructions) de l’humanité :

« Il est évident que si tous les hommes ont hérité de type de comportement affectifs et intellectuels qui leur sont communs (que Jung a appelés archétypes), il est naturel que leurs produits (fantasmes symboliques, pensées ou actes) apparaissent dans tous les domaines d’activité humaine. » M.-L. von Franz , L’homme et ses symboles, p. 304

Spontanément, je mets en face de ces évolutions techniques les différents stades de l’archétype de l’animus. Celui-ci étant par définition une personnification masculine de l’inconscient chez la femme, il n’est pas exclu que ce qui suit dans cet article soit à l’image de mes projections personnelles.

Mais cette démarche ne prétend pas à l’absolu, elle invite à une lecture métaphorique des dynamiques psychiques à l’œuvre dans notre rapport à la technologie. Et bien que la description conventionnelle de l’animus et de l’anima soit aujourd’hui remise en question, ces concepts restent des outils utiles pour explorer les processus psychiques, au-delà du simple cadre genré.

Les différents stades de l’animus ont été décrits par Emma Jung en ces termes :

« Le premier stade correspond à la force, puis vient l’action, ensuite le verbe, et finalement le dernier stade la pensée. […] Comme nous pouvons le voir cette quaternité qui décrit le principe du Logos présuppose une part de conscience sans laquelle l’on ne peut concevoir ni volonté, ni action, ni verbe ni pensée. » Emma Jung, Animus et Anima, p.19

Le rapprochement que je propose est donc simplement une analogie entre l’évolution d’une externalisation de capacités humaines et la transformation d’une structure de la psyché suivant le principe du Logos (du grec : logique, raison, parole) :

  • L’homme a inventé la machine qui crée une force extérieure à son corps. Grâce à elle, l’homme peut agir sur la matière avec une puissance qui dépasse largement ses capacités physiques. C’est la force artificielle.
  • Puis viennent l’automatisation et la robotisation. La machine est alors capable d’accomplir une action selon un programme. Une partie de l’activité humaine peut lui être confiée. C’est l’action artificielle.
  • Avec l’arrivée de l’Intelligence Artificielle générative, un nouveau palier est atteint. La machine communique, exprime et reformule ce que l’homme voudrait pouvoir dire, mais plus rapidement que lui. Le langage, qui semblait être l’un des privilèges du genre humain, devient une capacité que l’homme peut externaliser. C’est le verbe artificiel.
  • Le dernier stade de l’animus est celui de la pensée. Quel serait alors la prochaine étape de l’évolution technologique ? La pensée artificielle ?

La pensée artificielle

En 2026, grâce à une puissance de calcul considérable, des systèmes d’IA ont trouvé des solutions à des problèmes mathématiques qui paraissaient insolubles à l’échelle de l’humain seul. Mais la pensée est autre chose que le calcul dans un objectif donné.

La pensée est, selon moi,  la capacité de mettre en relation des idées, d’en examiner les rapports et d’en dégager une compréhension qui permet de donner un sens à l’existence. Une « pensée artificielle » serait alors un système capable d’appréhender les choses dans leur globalité, de les interpréter et de définir pourquoi et comment l’homme doit agir, c’est-à-dire d’induire des comportements humains. Ainsi cela pourrait être :

  • Un système qui aide l’humain à penser, interprète les situations et guide ses décisions. Il serait alors capable d’orienter des comportements humains et de les optimiser dans un but défini. Un tel dispositif pourrait tout aussi bien servir à coordonner des secours lors d’une catastrophe qu’à organiser une persécution à grande échelle.
  • Une technologie qui ne se contenterait plus d’exécuter des objectifs humains, mais poursuivrait une logique étrangère à la nôtre, avec une puissance dont nous ne maîtriserions plus les conséquences. Un système qui produirait lui-même ses propres critères de valeur indépendamment et à l’insu des utilisateurs.

Comme la machine décuple la force de l’être humain mais atrophie ses muscles en cas d’utilisation excessive, on imagine aisément qu’une « pensée artificielle » décuplerait les capacité de réflexion de l’être humain, mais qu’un abus diminuerait ses facultés cognitives et ses dispositions à penser et à discerner.

Ces forces qui nous échappent

Ce dernier point, bien que troublant, ne me parait pas du tout illusoire. Et pour saisir la portée de cette évolution, je souhaite partager un rêve qui illustre les tensions et les forces qui agissent :

« Une baleine ou une orque surgit hors de l’eau. Elle s’amuse à secouer une personne qu’elle tient dans sa bouche. Puis elle s’approche du front de mer, ouvre sa bouche dans laquelle se tiennent des gens, debout, entre ses dents. À ceux qui observent la scène, une jeune femme dit : « Je n’ai pas d’explication, mais c’est de l’IA. »

Puis un éclair violet s’élève dans le ciel et redescend violemment frapper le sol où surgissent deux bornes de recharge électrique. Deux hommes, dévoués au créateur de ces bornes, s’enfuient, les chairs à vifs, manifestement brûlés par cet éclair. L’un d’eux porte sur le dos des ailes bombées, grises et brillantes comme des élytres. Ils courent en direction d’un haut grillage et cherchent une issue. »

Quelques motifs de ce rêve interpellent :

  • La baleine rappelle le mythe de Jonas désobéissant à Dieu, happé par un « grand poisson » puis recraché sur le rivage pour y accomplir sa mission ;
  • L’éclair, image d’une intervention suprême, qui se matérialise en une source d’énergie artificielle ;
  • L’homme brûlé, aux ailes grises, évoque Icare qui succombe en voulant trop se rapprocher du soleil ;
  • La tension de la fin, et la recherche d’une issue par des hommes en perdition, bloqués dans leur progression.

Le rêve semble montrer que l’être humain est pris par des forces plus grandes que lui, et que la nature de celles-ci change : une puissance animale venue des profondeurs (la baleine) est remplacée par une puissance artificielle, c’est-à-dire non naturelle (les bornes de recharge).

Cela indique que sa psyché risquerait d’être soumise à des phénomènes qu’il a lui-même contribué à libérer. La disparition des anciennes représentations ne signifie pas nécessairement celle des énergies psychiques qu’elles exprimaient. Jung nous invite précisément à nous interroger :

« Peu importe que l’on déplore ou que l’on salue l’inévitable perte du monde originel. L’important, par contre, serait la question que l’on ne se pose pourtant jamais : Que deviennent ces images et personnages, ces dieux, démons, magiciens, que deviennent les messagers du Ciel, les suppôts des ténèbres […].

Avoir corrigé une illusion ne signifie pas, loin de là, qu’on a fait disparaître l’instance psychique qui produit des illusions et qui en a même besoin. Il n’est pas certain que l’on puisse qualifier de valable notre manière de réviser nos illusions. Si l’on se contente par exemple de prouver qu’il n’existe pas de baleine qui pourrait ou voudrait avaler un Jonas, et que, si elle le faisait pourtant, un humain, dans ces conditions, étoufferait forcément très rapidement et qu’il serait alors impossible qu’il soit recraché vivant, on ne rendra pas justice au mythe. […]

Mais ce que le mythe raconte vraiment, on n’en a aucune idée. Il exprime en effet des phénomènes psychiques, tout comme le fait un rêve classique ou l’idée délirante d’un malade mental. Il décrit sous une forme imagée des processus psychiques dont une simple explication ne suffit évidemment pas à bannir l’existence. Nous avons certes perdu la peur superstitieuse des mauvais esprits et des méchants fantômes nocturnes, mais en échange nous sommes saisis d’horreur à la vue d’êtres humains qui, possédés par des démons, accomplissent l’œuvre terrifiante des ténèbres. Que les auteurs de ces actes ne se voient pas comme des possédés, mais comme des « maîtres», ne change rien au fait qu’ils sont possédés. » C.G. Jung, Inconscient collectif, p.260 et 261

Dans une perspective jungienne, le processus psychique à l’œuvre derrière l’évolution technologique semble donc conduire les humains à une forme de possession. La progression possible vers une pensée artificielle pose ainsi des enjeux éthiques et engage notre responsabilité individuelle et collective.

Et après ?

Le rêve ne dit pas ce qu’il se passe ensuite. Faut-il revenir en arrière ou chercher à passer de l’autre côté du grillage ? Que pourrait-on y découvrir ? Peut-être ce que le développement du Logos nous a fait oublier : l’Eros, principe de relation, et avec lui une autre manière d’évoluer. Peut-être aussi un aspect de l’animus, dans sa dimension positive, que Marie-Louise von Franz décrit ainsi :

« Vous savez, l’animus, dans son essence positive, est un esprit guérisseur, un esprit de vérité. » M.-L. von Franz, Les Modèles archétypiques dans les contes de fées, p. 190

Elle écrit également :

« Les puissances de l’ombre cherchent à rejoindre les puissances de la lumière, ce qui signifie en termes psychologiques, que l’inconscient aspire à être compris. » Id. p.262

Le rêve ne donne donc pas de réponse, mais il laisse entrevoir une possibilité de transformation. L’image des hommes « possédés » par ces forces est inquiétante, mais un détail a retenu mon attention : l’un d’eux porte des « ailes bombées, grises et brillantes comme des élytres ». Ces ailes pourraient-elles figurer, par-delà la souffrance et l’enfermement, la protection et la possibilité d’un autre élan ?

Octobre 2026

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Claire Droin

Basée à Villefranche-sur-Saône, au nord de Lyon, Claire Droin exerce en tant que psychopraticienne et anime des ateliers visant à explorer et approfondir la connaissance de soi.

Claire s’intéresse à la pensée de C.G. Jung et de M.-L. von Franz, à leur vision du monde psychique, trouvant dans leurs ouvrages une source d’inspiration et de compréhension approfondie.

A travers sa pratique et grâce à sa contribution à l’Espace Francophone Jungien, en qualité de secrétaire, Claire a à cœur d’aider l’être humain à mieux comprendre sa nature profonde.

Pour en savoir plus, voir son site internet PBAtitude

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Elle coanime des séminaires de formation avec d’autres membres d’Espace Francophone Jungien.

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