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Qui agit dans le monde numérique ?

Dans un monde où l’image simule le réel et où l’algorithme amplifie nos réactions, qui agit réellement ? La technologie est-elle la cause du trouble ou le révélateur de fragilités plus anciennes ? À l’heure du numérique et de l’IA, la question de la responsabilité s’impose. J-P. Robert

Ces transformations du monde numérique soulèvent une question plus profonde que celle de la seule évolution des technologies. Elles interrogent notre manière d’agir, individuellement et collectivement, dans des environnements où les effets de nos paroles et de nos décisions peuvent se diffuser avec une rapidité et une ampleur inédites.

Pour éclairer ces dynamiques, il est utile de revenir à une réflexion plus ancienne mais toujours actuelle : celle que Jung a consacrée à la question du mal et de la responsabilité de l’agir.

La dimension du Mal

Dans cette perspective, les travaux de Michel Cautaerts apportent un éclairage particulièrement précieux. Psychiatre et psychanalyste jungien, il contribue largement, à travers ses ouvrages et les articles publiés sur le site EFJ, à faire connaître les mécanismes sous-jacents du harcèlement moral et des perversions narcissiques. S’appuyant notamment sur les travaux fondateurs de Paul-Claude Racamier et de Marie-France Hirigoyen, il en approfondit la compréhension en y intégrant une dimension essentielle : celle du Mal, tel qu’exploré par C. G. Jung dans sa réflexion sur l’ombre et la destructivité psychique.

Cette problématique du mal et de l’ombre dans les relations humaines est également abordée par Peggy Vermeesch dans son article Peut-on être envahi par l’ombre maléfique d’un autre ?, qui explore certaines dynamiques de projection et d’emprise.

Cette dimension du mal, souvent écartée au profit d’une lecture purement psychopathologique, ramène à la question centrale posée par Jung : celle de la responsabilité de l’agir. Ariane Callot rappelle, dans sa présentation du livre Psychologie et alchimie, un passage particulièrement éclairant à ce sujet :

Si nous allons partout proclamant que le mal est le mal et qu’il ne saurait y avoir d’hésitation à le condamner, il n’empêche que, dans la vie individuelle, le mal est précisément ce qu’il y a de plus problématique et ce qui exige la réflexion la plus profonde. Ce qui mérite avant tout notre attention la plus pénétrante, c’est la question : « Qui est-ce qui agit ? »
Psychologie et alchimie (p. 45)

Cette question ne concerne pas seulement la vie individuelle. Elle traverse également les dispositifs techniques que nous créons et les espaces numériques que nous habitons.

La chaîne des responsabilités

La tentation est grande d’imputer aux plateformes numériques la responsabilité de l’expression de la violence, de la diffusion de fausses informations et du harcèlement. Cette responsabilité existe bel et bien : les choix de conception, les modèles économiques et les architectures algorithmiques orientent et parfois amplifient les comportements.

De la conception à l’usage, une chaîne d’agirs se déploie. À chaque niveau, une part de décision humaine est engagée. Les responsabilités ne s’excluent pas, elles s’additionnent. La question jungienne conserve alors toute sa force : qui agit ?

Les premiers échanges sur internet, via les forums et les mailing lists, alors que les outils demeuraient encore artisanaux, sans algorithmes de recommandation sophistiqués ni modèle économique fondé sur la captation massive de l’attention, ont très vite révélé que des techniques de harcèlement étaient déjà à l’œuvre.

Les échanges écrits, reposant le plus souvent sur un anonymat partiel au sein de communautés restreintes, ont favorisé le détournement du langage, les inversions accusatoires et les stratégies de disqualification, le tout amplifié par l’effet de meute.

Le numérique a ainsi offert une scène, un effet de distance, un masque et une amplification.

Quand l’apparence simule le réel

L’arrivée des réseaux sociaux, puis le développement rapide de l’IA générative, ont considérablement accru cette dynamique. La possibilité de produire et de diffuser massivement des images, des vidéos ou des textes falsifiés introduit une instabilité nouvelle.

L’image a toujours comporté une part de mise en scène, notamment dans les domaines artistiques ou cinématographiques. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est l’échelle et la diffusion. L’apparence peut désormais atteindre un degré de vraisemblance tel qu’elle échappe à la perception ordinaire et ne cède qu’à une expertise spécialisée. L’image ne se contente plus de représenter : elle simule.

Ce qui importe alors n’est plus tant la vérité des faits que leur apparence de vérité. L’efficacité d’un contenu tient moins à sa véracité qu’à sa capacité à susciter émotion, indignation ou adhésion immédiate.

À titre d’exemple, dans le champ de la psychologie analytique (qui n’est pas le seul concerné), on voit fleurir depuis quelques mois de nombreuses vidéos générées à l’aide de l’IA. Elles utilisent l’image de Jung comme figure d’autorité, dont les titres, fortement incitatifs, jouent sur la séduction, la promesse de transformation ou la révélation exclusive, comme l’illustrent les captures d’écran ci-dessous.

Jeu de captures d’écran YouTube – Champ jungien (mars 2026)

Ces contenus, amplifiés par les algorithmes de recommandation des plateformes, sont proposés de manière ciblée à des internautes manifestant un intérêt pour Jung ou la psychologie analytique. Derrière ces productions, souvent diffusées sous pseudonyme, il est difficile d’identifier clairement les auteurs. Ce flou identitaire, conjugué à une rhétorique émotionnelle et assertive, crée un terrain particulièrement favorable aux mécanismes de captation, d’influence et parfois de manipulation précédemment décrits.

La figure de Jung dans l’économie de l’attention

Un autre phénomène mérite également d’être mentionné. Il ne relève pas nécessairement du harcèlement ni de la perversion narcissique, mais d’une évolution plus diffuse liée à l’économie de l’attention.

La figure de Jung tend aujourd’hui à devenir une référence mobilisée dans de nombreuses productions numériques : vidéos pédagogiques, capsules de formation, séries de contenus diffusées sur les réseaux sociaux ou programmes d’enseignement en ligne. Dans certains cas, Jung est présenté comme s’adressant directement au public contemporain, comme si sa pensée pouvait être incarnée ou reformulée dans un langage immédiatement accessible.

Ces initiatives peuvent répondre à un désir légitime de transmission et de vulgarisation. Mais elles s’inscrivent aussi dans un environnement où la visibilité, la construction d’une audience et la valorisation personnelle jouent un rôle déterminant. L’image de Jung devient alors une figure d’autorité mobilisée dans des stratégies de communication, parfois au risque d’effacer la complexité de son œuvre.

Dans cet espace hybride, situé entre pédagogie, diffusion culturelle et marketing personnel, la frontière devient parfois difficile à tracer. La référence à Jung peut alors fonctionner comme un label symbolique, capable d’attirer l’attention, de légitimer un discours ou de structurer une offre de formation.

Ressorts narcissiques et détournement du langage

L’observation attentive de ces titres met en évidence une rhétorique de promesse, de révélation et de maîtrise qui contraste profondément avec l’exigence de lenteur, de confrontation à l’ombre et de complexité propre à la psychologie analytique. La simplification, la polarisation et l’appel à l’émotion immédiate constituent un terrain propice aux logiques narcissiques.

La rhétorique observée dans ces titres se caractérise notamment par :

  • promesse de transformation rapide,
  • révélation d’un « secret »,
  • polarisation des rôles et simplification extrême des dynamiques relationnelles.

Ces procédés entrent en résonance avec plusieurs mécanismes décrits par Michel Cautaerts et d’autres auteurs dans leur analyse du harcèlement et de la perversion narcissique.

Le premier est le détournement du langage. Le langage n’est plus ici un vecteur d’élaboration symbolique ou de mise en question : il est utilisé pour agir sur l’autre et non pour communiquer. Il ne vise pas la compréhension, mais l’effet. Il ne cherche pas à ouvrir un espace de réflexion, mais à provoquer une réaction immédiate.

Le second mécanisme est la séduction par valorisation narcissique. Les formulations promettent maîtrise, assurance, pouvoir d’attraction ou supériorité relationnelle. L’autre n’est plus rencontré comme sujet, mais envisagé comme objet à conquérir, influencer ou rendre dépendant.

Enfin, la simplification binaire et l’appel à l’émotion immédiate relèvent d’un clivage qui évite toute complexité psychique. Or, comme le souligne Cautaerts, la perversion narcissique repose précisément sur des défenses archaïques telles que le clivage, le déni et l’identification projective.

Il ne s’agit pas d’affirmer que toute production de ce type relève d’une structure perverse, mais de constater que certains ressorts discursifs présentent une proximité frappante avec les mécanismes décrits.

Là où la psychologie analytique invite à la confrontation avec l’ombre et à la reconnaissance de l’ambivalence, cette rhétorique propose des réponses rapides et des identités figées.

Mais pourquoi cette rhétorique agit-elle avec une telle efficacité, et quelles responsabilités engage-t-elle aujourd’hui ? La réponse se poursuit dans la seconde partie de cet article : Pourquoi les contenus numériques nous influencent-ils autant ?

Mars 2026

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Jean-Pierre Robert

Jean-Pierre Robert, fondateur du présent site, assure la mise en ligne des contenus. Il est le rédacteur de plusieurs articles, présentation d’ouvrages, entretiens et assure la mise en page du site.

Il coanime des séminaires de formation avec des membres d’Espace Francophone Jungien.

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