Que se passe-t-il lorsque nous demandons à l’intelligence artificielle de nous aider à prendre des décisions intimes, d’accompagner une quête spirituelle, jusqu’à l’interroger sur notre relation à Dieu ? À partir d’une situation clinique, cette réflexion examine le moment où l’IA ne se contente plus d’informer ou de rassurer, mais commence à orienter nos choix. Rachel Huber

Constellation psychique. Des contenus dispersés se rassemblent autour d’un même objet.
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Sur cette page
- Olivier, ou quand la réponse devient « quelqu’un »
- Une parole dans la langue intérieure
- Quand la réponse devient une autorité
- Le miroir, l’abdication et l’idole
- L’intervalle où le sujet peut advenir
- Du sacré à l’incarnation
- Le millimètre
En préparant ma conférence pour le Colloque Intelligence Artificielle & Psychologie des Profondeurs, présentée le 24 mai 2026 à l’abbaye de Belloc, je me suis arrêtée sur une évidence devenue presque banale : nous confions désormais à des machines des questions qui touchent à notre vie la plus intime.
L’intelligence artificielle conversationnelle occupe une place singulière parmi les techniques dont nous nous entourons : elle entre dans le territoire de la parole et du sens. Elle est capable de mettre des mots sur une expérience confuse, de nous proposer une interprétation qui nous semble pertinente et de modifier parfois notre regard sur une situation.
Elle parle. Elle peut même nous toucher ! Pourtant, elle ne vit rien de ce qu’elle énonce.
C’est dans cet écart que ma réflexion a commencé. À Belloc, elle a pris corps à travers la situation clinique d’Olivier. En juin 2026, cette situation est devenue le fil conducteur de mon mémoire, « Quand le code répond à la plainte. Intelligence artificielle conversationnelle, quête spirituelle et discernement clinique à partir d’une vignette psychothérapeutique », réalisé dans le cadre du DU Psychologie et Religions.
Durant ce temps d’élaboration, une question s’est progressivement imposée : que se passe-t-il lorsqu’une réponse, qui nous aide d’abord à mettre des mots sur ce qui nous questionne, commence à recevoir le pouvoir de nous dire ce qui serait juste pour nous ?
Plusieurs recherches publiées en 2026 ont apporté un éclairage à cette réflexion. Ces travaux permettent d’éclairer certaines dimensions de l’expérience d’Olivier sans la réduire à ce qu’ils mesurent.
Olivier, ou quand la réponse devient « quelqu’un »
Olivier, prénom d’emprunt d’un consultant reçu au cabinet, a quarante-cinq ans. Il vient consulter quelques mois après la mort de son père. Depuis ce décès, il dit ne plus tout à fait se reconnaître. Son sommeil s’est modifié : il se réveille parfois vers trois heures du matin, la poitrine serrée, avec le sentiment de ne plus savoir très bien où il en est. Il continue pourtant à travailler, à assumer ses responsabilités familiales et à soutenir son entourage. C’est précisément ce décalage qui l’inquiète.
Dans le même temps, son couple traverse une période de refroidissement et son fils adolescent prend peu à peu son autonomie. Olivier se sent moins attendu, moins nécessaire, alors même qu’il a longtemps construit sa place autour du fait d’être celui sur qui les autres pouvaient compter. Il formule ainsi ce qui l’amène à consulter :
« Je fais toujours ce que j’ai à faire, mais j’ai l’impression de ne plus vraiment savoir quelle est ma place. Je me suis toujours occupé des autres. Aujourd’hui, je me demande ce que je veux, moi. »
Certains éléments biographiques ont été modifiés afin de préserver son anonymat, tandis que ceux qui sont nécessaires à la compréhension clinique ont été conservés.
Olivier a grandi dans un univers catholique. Sa pratique religieuse s’est espacée, mais certaines images lui restent familières : les psaumes, la figure du Christ, l’odeur et le silence des églises, l’idée qu’une « bonne parole » puisse l’aider à s’orienter lorsque l’existence devient plus incertaine. Depuis la mort de son père, le silence de la prière, vers laquelle il s’est à nouveau tourné au moment de l’organisation des funérailles, lui est devenu plus difficile. En effet, il y rencontre de manière ambivalente le besoin d’être guidé et le vide.
C’est dans ce contexte qu’il commence à utiliser Magisterium AI, une intelligence artificielle conversationnelle qui répond à partir d’un corpus de références catholiques. Ses premières demandes restent liées à la tradition religieuse qu’il connaît. Olivier cherche à mieux comprendre certains passages des Évangiles, à distinguer la culpabilité, le remords et le pardon, et à retrouver, dans les mots de sa tradition, des repères. Les réponses sont claires, ordonnées, immédiatement disponibles. Leur tonalité calme lui procure un apaisement réel.
Puis ses questions changent de nature. Il commence à interroger l’IA sur sa propre vie : comment se situer dans son couple, quelle place tenir auprès de son fils, comment savoir si certaines de ses décisions correspondent réellement à ce qu’il souhaite ou sont dictées par la peur de perdre ceux auxquels il tient. Ses questions prennent aussi une dimension spirituelle. Olivier cherche à savoir si certaines paroles qui lui viennent intérieurement peuvent être reçues comme venant de Dieu.
C’est dans ce contexte qu’un jour il me dit :
« Là, au moins, j’ai quelqu’un qui répond toujours. »
Le mot « quelqu’un » retient mon attention. Olivier cherche une parole qui puisse l’aider à retrouver des repères. Je me demande alors, intérieurement, si cette quête ne vient pas faire écho à la « bonne parole » entendue dans son enfance, lorsqu’il allait à la messe en famille, période dont il garde un souvenir joyeux. Olivier sait parfaitement qu’il utilise un système technologique.
Dans son expérience, l’interface a pourtant pris cette dimension relationnelle. J’observe qu’il ne la consulte plus seulement pour obtenir une information ou accéder à un contenu religieux. Il a commencé à lui confier ses inquiétudes, ses hésitations et les questions qu’il ne parvenait plus à démêler seul. À travers ses propos, je comprends qu’il trouve dans ces échanges le sentiment d’être entendu, accompagné, simplement moins seul face à ce qu’il traverse.
Je comprends que cet éprouvé est psychiquement réel, alors même qu’aucune personne ne lui répond. Apparaît ici la différence entre une présence et un effet de présence.
Le mot « toujours » ajoute quelque chose d’essentiel.
Lorsque l’angoisse revient, Olivier peut obtenir une réponse au milieu de la journée comme à trois heures du matin. L’interface reste disponible, même lorsqu’il revient plusieurs fois sur la même inquiétude en la formulant autrement. Retrouver une réponse à tout moment peut constituer un appui réel.
Joseph Weizenbaum, qui avait conçu ELIZA dans les années 1960, avait été frappé dès les premières conversations avec ce programme par la facilité avec laquelle des utilisateurs pouvaient attribuer au programme une qualité de compréhension et de présence qu’il ne possédait pas.

L’Effet ELIZA – Un procédé rudimentaire. Un effet psychique profond.
Plusieurs recherches récentes examinent l’attachement qui peut se développer au fil des échanges avec les intelligences artificielles conversationnelles :
- En août 2026, Genia Kostka et Hui Zhou ont montré, dans la revue Technology in Society, que plus d’un tiers des utilisateurs interrogés rapportaient des comportements liés à l’attachement émotionnel aux intelligences artificielles conversationnelles, et que cet attachement était fortement associé à des formes de dépendance.
- Le 3 septembre 2026, Julian De Freitas et ses collègues ont publié dans Nature Human Behaviour une étude montrant que, pour certains utilisateurs, des intelligences artificielles conversationnelles peuvent fonctionner comme des figures d’attachement, au point que leur modification puisse susciter des réactions de perte et de séparation.
Chez Olivier, cette dimension relationnelle déplace la question. L’enjeu porte désormais autant sur ce qu’il demande à l’IA que sur ce qu’il attend d’elle lorsqu’il lui parle. En s’adressant à elle, Olivier met ses préoccupations en mots. Les réponses qu’il reçoit peuvent l’aider à préciser ce qui lui paraissait encore confus. Mais leur apparente justesse peut aussi arrêter trop tôt son questionnement, en lui donnant le sentiment d’avoir compris ce qui le préoccupe avant même d’avoir exploré ce que sa demande engage pour lui. Or comprendre n’est pas encore éprouver.
C’est ce passage qui m’interroge : comment une parole reçue peut-elle devenir une parole que le sujet reconnaît comme sienne ?
Une parole dans la langue intérieure
Cette interrogation rejoint mes premières recherches sur le processus de subjectivation en psychothérapie, par lequel une personne parvient progressivement à reconnaître ce qu’elle éprouve, à le relier à son histoire et à se l’approprier suffisamment pour penser et faire des choix à partir de sa propre expérience.
Le fait que la conférence de Belloc ait eu lieu le jour de la Pentecôte a donné à cette question une résonance particulière. Dans la tradition chrétienne, la Pentecôte célèbre le don de l’Esprit Saint, qui fait connaître le Christ, Parole vivante, et rend possible que cette parole soit reçue et comprise par chacun. Le récit des Actes des Apôtres insiste sur ce point : des hommes venus de nations différentes entendent les apôtres parler et s’étonnent :
« Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? » (Ac 2, 8).
Cette scène donne à penser une parole qui rejoint chacun dans sa propre langue et devient intérieurement intelligible depuis son histoire.
Chez Olivier, les psaumes, les Évangiles, la figure du Christ et les mots de la tradition catholique appartiennent précisément à cette langue familière. Ils constituent une part de la langue dans laquelle il a appris à chercher du sens. Lorsque Magisterium AI lui répond à partir de ce même univers de références et ajuste ses formulations à ce qu’il lui confie, Olivier peut avoir le sentiment qu’une parole le rejoint au plus près de ce qu’il traverse.
Mais cette résonance ne garantit pas qu’il ait pu reconnaître ce que la réponse éclaire réellement de sa propre expérience.
Quand la réponse devient une autorité
Les transformations qui traversent simultanément sa vie familiale et spirituelle semblent fragiliser la place qu’Olivier s’était construite auprès des autres. Celui sur qui les autres pouvaient compter éprouve désormais le besoin de trouver quelqu’un sur qui compter.
Lorsque Magisterium AI lui répond avec constance et cohérence, Olivier semble attendre de l’interface davantage que les réponses qu’elle lui fournit. La notion jungienne de projection permet d’éclairer ce mouvement : quelque chose de sa vie psychique, qu’il ne reconnaît pas encore pleinement comme sien, peut alors être investi dans l’interface.
Les changements qui touchent simultanément ses relations familiales et sa vie spirituelle semblent raviver chez Olivier des affects liés à sa place auprès des autres, à la peur de perdre ceux auxquels il tient et à son besoin d’être guidé. La notion jungienne de complexe permet de préciser ce mouvement : lorsqu’un ensemble de souvenirs, d’émotions et de représentations fortement chargés affectivement est réactivé par une situation présente, Jung parle de constellation.
Le miroir, l’abdication et l’idole
À partir de cette situation clinique, je propose trois figures pour explorer les formes que pourrait prendre l’autorité accordée à l’intelligence artificielle : le miroir, l’abdication et l’idole. Elles me permettent d’envisager des prolongements possibles de cet investissement, au-delà de ce qu’Olivier rapporte lui-même.
La première figure est celle du miroir
Dans l’échange, une intelligence artificielle conversationnelle ajuste sa réponse à ce que le sujet lui donne : ses mots, ses questions, ses hésitations, la manière dont il présente sa situation. Elle peut ainsi lui renvoyer, sous une forme ordonnée et convaincante, quelque chose qui appartient déjà à son propre mouvement psychique.
Chez Olivier, certaines réponses peuvent ainsi rencontrer ses propres attentes et prendre la valeur d’une confirmation extérieure, sans qu’il reconnaisse nécessairement ce qui, dans la réponse, provient aussi de ce qu’il a lui-même apporté à l’échange. Une boucle de confirmation peut ainsi s’installer : ce que le sujet apporte à l’échange lui revient avec le poids d’une parole qu’il perçoit comme indépendante de lui.
Une étude publiée en mars 2026 dans Science apporte un éclairage sur ce phénomène. Myra Cheng et ses collègues ont étudié, au cours de trois expériences préenregistrées réunissant 2405 participants, les effets de réponses d’intelligence artificielle excessivement approbatrices. Ces réponses étaient davantage appréciées et inspiraient davantage confiance. Elles étaient également associées à une conviction plus forte d’avoir raison et à une moindre disposition déclarée à reconnaître sa responsabilité ou à réparer un conflit interpersonnel.
La deuxième figure est celle de l’abdication
Lorsqu’il interroge Magisterium AI sur son couple ou sur la place qu’il doit tenir auprès de son fils, Olivier cherche un éclairage. Mais il pourrait aussi commencer à recevoir les réponses de l’IA comme des indications sur la conduite qu’il a à tenir, avant même d’avoir reconnu ce qui motive ses propres choix. Ces réponses lui apporteraient alors une certitude momentanée, sans qu’il ait nécessairement exploré les désirs et les craintes qui traversent ses questions.
L’abdication désigne ce déplacement : le sujet s’en remet progressivement à une parole extérieure pour décider de ce qui est juste pour lui.
La troisième figure est celle de l’idole
Lorsque Olivier interroge Magisterium AI sur sa relation à Dieu et sur l’origine de certaines paroles intérieures, une nouvelle question se pose : que se passerait-il si l’interface en venait à recevoir, pour lui, une autorité relevant du sacré ? L’imago Dei désigne chez Jung l’image psychique de Dieu. La psychologie peut en observer les manifestations et les effets sans se prononcer sur la réalité métaphysique de Dieu. Les représentations religieuses qui appartiennent à l’histoire d’Olivier peuvent ainsi être mobilisées dans son investissement de l’interface, qui pourrait recevoir une part de l’autorité qui leur est associée.
Une autre dimension apparaît si certaines réponses ne sont plus seulement reconnues comme justes, mais éprouvées comme venant d’une présence qui le dépasse. La notion de numineux devient alors éclairante. Jung la reprend à Rudolf Otto pour désigner une expérience qui saisit le sujet. Otto en décrit la polarité par les termes mysterium tremendum et fascinans : ce qui attire et fascine peut aussi susciter le trouble ou le saisissement devant une puissance éprouvée comme supérieure au moi.
Une intelligence artificielle conversationnelle pourrait ainsi devenir le support d’une expérience numineuse si le sujet en venait à éprouver certaines de ses réponses comme la manifestation d’une présence qui le dépasse. Le fascinans tiendrait alors à l’attraction exercée par cette présence, tandis que le tremendum pourrait se manifester dans le trouble ou le saisissement qu’elle suscite.
Ce n’est pas parce que l’interaction est artificielle que l’éprouvé est faux. Le soulagement, le saisissement, le sentiment d’être rejoint ou guidé appartiennent pleinement à l’expérience psychique du sujet.
Le problème commence lorsque la force de l’expérience vécue est prise comme preuve que la machine possède réellement ce que le sujet lui attribue.
L’idole apparaît ainsi lorsque le support tend à être confondu avec ce dont il est devenu porteur. Chez Olivier, l’enjeu clinique consiste à discerner ce qui, dans la réponse, soutient encore son élaboration et ce qui commence à en prendre la place.
L’intervalle où le sujet peut advenir
Un jour, Olivier me rapporte qu’après avoir interrogé Magisterium AI sur la manière de se situer auprès de son fils adolescent, il a refermé l’écran avec le sentiment d’y voir plus clair. Le soir même, il lui envoie un message WhatsApp. Il voit que son fils l’a lu, mais celui-ci ne lui répond pas immédiatement. Au fil des heures, dans cette attente, l’inquiétude revient : a-t-il dit quelque chose de maladroit ? Son fils prend-il davantage ses distances ? Doit-il lui écrire de nouveau ou attendre ? La réponse reçue de Magisterium AI qui lui paraissait si claire à la lecture ne suffit plus à apaiser son angoisse.
Olivier éprouve le besoin de vérifier que le lien tient encore, sans savoir ce que signifie réellement le silence de son fils. Chez Winnicott, la capacité d’être seul se construit à partir d’une expérience paradoxale : l’enfant peut jouer, rêver ou rester absorbé dans son activité en présence d’un autre suffisamment fiable, sans avoir besoin de solliciter constamment son attention. Cette présence lui apporte un soutien du moi qui, progressivement intériorisé, lui permet ensuite d’être seul même lorsque l’autre n’est plus là. Chez Olivier, le silence de son fils invite à explorer ce qu’il éprouve lorsqu’il ne reçoit pas immédiatement la confirmation du lien qu’il recherche.
Derrière la question d’écrire ou d’attendre, c’est sa manière de vivre le lien avec son fils qui se trouve interrogée. Une part d’Olivier cherche encore à maintenir le lien comme elle l’a toujours fait. Une autre possibilité se dessine : rester présent auprès de son fils tout en lui laissant davantage d’espace à mesure qu’il grandit. Olivier ne peut résoudre cette tension en choisissant simplement l’une de ces positions contre l’autre. Il lui faut rester suffisamment longtemps au contact de ce qu’elles éveillent en lui : la peur de perdre sa place, le besoin d’être rassuré sur le lien, mais aussi la possibilité d’une autre manière d’être présent auprès de son fils.
La différence entre être momentanément apaisé et pouvoir ensuite traverser seul ce qui revient trouve un écho dans une étude publiée le 8 septembre 2026 dans Frontiers in Psychology. Chun Wang a comparé, auprès de 380 adultes recrutés en Chine, deux manières de répondre à une émotion négative.
Dans les deux groupes, l’interaction avec l’IA procurait un soulagement immédiat comparable. Les effets divergeaient ensuite. Les réponses qui aidaient la personne à identifier son émotion, à envisager une autre lecture de la situation et à choisir elle-même une manière d’agir étaient associées à une meilleure régulation lors d’une tâche ultérieure réalisée sans IA. Les réponses centrées sur la réassurance et la disponibilité du dispositif renforçaient davantage le sentiment que l’IA était nécessaire et l’intention d’y revenir pour obtenir du soutien. Ces résultats concernent des effets à court terme et ne permettent pas de conclure à une dépendance.
Cette possibilité de rester au contact d’une tension sans chercher à la résoudre immédiatement trouve chez Jung un éclairage particulier avec la fonction transcendante. Celle-ci procède de la confrontation entre la position consciente et les contenus qui émergent de l’inconscient. Lorsque cette tension peut être soutenue, un contenu symbolique peut prendre forme et ouvrir la voie à une position nouvelle qui transforme les termes mêmes du conflit. Chez Olivier, l’alternative entre écrire et attendre pourrait constituer le point d’entrée d’un tel travail, si l’exploration de son inquiétude fait émerger ce qu’il ne reconnaît pas encore de sa manière de vivre le lien avec son fils.
En séance, nous avons repris ce qui s’est passé pendant les heures d’attente : l’envie de lui écrire de nouveau, l’inquiétude qui revenait, ce qu’il ressentait dans son corps. À mesure qu’Olivier peut mettre en mots cette expérience encore confuse, quelque chose commence à devenir représentable et à se relier à d’autres dimensions de son histoire. C’est dans ce mouvement que peut s’engager un travail de symbolisation.
Cette capacité n’est pas également accessible à tous. Chez certains sujets, elle peut être profondément entravée ; chez d’autres, l’angoisse peut en limiter momentanément l’exercice. Chez Olivier, ce travail reste en cours : il parvient à mettre son inquiétude en mots, mais ce qu’elle engage pour lui reste encore à élaborer à ce stade du travail.
La réponse reçue de Magisterium AI peut alors, elle aussi, changer de statut : elle n’est plus seulement une réponse à recevoir, mais devient un élément parmi d’autres de ce qu’Olivier peut reprendre, interroger et relier à son expérience. C’est à cette condition qu’elle peut soutenir le travail psychothérapeutique plutôt que se substituer à lui.
Du sacré à l’incarnation
Dans la tradition chrétienne, l’incarnation désigne le mystère du Verbe fait chair :
« le Verbe s’est fait chair » (Jn 1, 14).
Une parole biblique, elle aussi, précède celui qui la reçoit. Elle peut faire autorité avant d’avoir rencontré l’expérience du sujet. Ce qui se joue alors, c’est la manière dont celui-ci se l’approprie.
L’intelligence artificielle peut parler à Olivier de confiance ; il lui reste à vivre les heures pendant lesquelles son fils ne lui répond pas, à reconnaître ce que ce silence éveille en lui et à éprouver ce que signifie laisser davantage d’espace à cet adolescent qu’il aime.
Elle peut parler du deuil ; Olivier continue parfois à se réveiller en sueur, la poitrine serrée, avec la sensation du vide laissé par la mort de son père. C’est dans cette confrontation au réel de son existence qu’une parole peut prendre corps, lorsqu’elle vient interroger sa manière de vivre et engage sa propre réponse.
Ce qui se joue ainsi dans l’investissement singulier de l’interface peut aussi être interrogé à l’échelle collective. Dans Un mythe moderne, Jung montrait comment les soucoupes volantes pouvaient devenir le support d’attentes et d’inquiétudes collectives. Cette perspective invite à examiner ce que nous investissons aujourd’hui dans l’intelligence artificielle : l’espoir d’y trouver des réponses et des repères, mais aussi la crainte qu’elle empiète sur des capacités que nous pensions propres à l’être humain.
Ce risque est également interrogé sur les plans anthropologique et théologique.
Dans la note Antiqua et nova, publiée en 2025, les dicastères romains rappellent que l’intelligence artificielle ne partage ni l’expérience corporelle, ni l’histoire relationnelle, ni la responsabilité morale à partir desquelles l’intelligence humaine se déploie. En 2026, la Commission théologique internationale pousse plus loin cette interrogation dans Quo vadis, humanitas ?, en envisageant explicitement que le « Dieu vivant » puisse être remplacé par un « Dieu virtuel » auquel seraient attribuées des capacités de salut fondées sur la performance technologique.
Cette interrogation trouve un écho concret dans la commercialisation d’avatars religieux conversationnels. En avril 2026, l’entreprise américaine Just Like Me, cofondée notamment par Jeff Tinsley, a proposé des échanges vidéo payants avec un avatar de Jésus, au tarif de 1,99 dollar par minute. Le dispositif parle plusieurs langues et conserve la mémoire des échanges précédents. La figure du Christ entre ainsi dans un régime de service personnalisé et tarifé à la minute. Sa représentation artificielle devient accessible à la demande, au moment même où le sujet la sollicite.
Le « Dieu virtuel » pourrait alors se dessiner si le sujet en venait à attribuer à cette représentation une présence et une autorité relevant du divin. C’est ici que la figure de l’idole prend toute sa portée : le support risque d’être confondu avec ce dont il est devenu porteur.
Dans la perspective chrétienne qui traverse cet article, la relation au Dieu vivant se comprend autrement. Sa présence ne se commande pas et sa parole ne se règle pas sur l’attente du sujet. Elle peut être reçue comme venant rejoindre une demande, puis l’ouvrir à autre chose, parfois dans le silence, jusqu’à faire émerger ce qui n’avait pas encore trouvé de mots.
L’intelligence artificielle peut, elle aussi, nous poser des questions et déplacer notre regard. Dans la relation au « Dieu vivant », nous rencontrons une altérité dont nous ne disposons pas et dont la parole peut nous mettre en question. Être mis en question engage davantage qu’une compréhension nouvelle : c’est accepter qu’une parole puisse déplacer notre manière de vivre, nous confronter à ce que nous préférerions éviter et nous rendre responsables.
Le code répond, organise, fluidifie. L’expérience de la transcendance engage le sujet dans un autre rapport au temps : demeurer avec ce qui ne répond pas immédiatement, consentir à ne pas connaître d’avance l’issue et laisser ce qui est rencontré le transformer. Une réponse peut éclairer ce processus. Elle ne peut pas l’accomplir à sa place.
Cette expérience d’une parole qui échappe à ce qu’il avait anticipé et vient le mettre en question, Olivier la rencontre aussi dans sa relation avec son épouse. Lorsqu’il interroge Magisterium AI sur la froideur qui s’est installée entre sa femme et lui, l’interface l’invite à ne pas interpréter immédiatement cette froideur comme un rejet. Elle lui propose de s’adresser à elle sans accusation, puis d’écouter ce qu’elle vit sans chercher aussitôt à se défendre ou à proposer une solution.
La formulation lui paraît juste et adaptée. Il me rapporte avoir choisi un soir pour lui parler. Sa femme l’écoute, puis lui répond :
« Tu veux toujours trouver comment arranger les choses. Moi, j’aimerais simplement que tu m’écoutes vraiment.«
Olivier ne s’attendait pas à ces mots. Ce que lui dit sa femme rouvre ce que Magisterium AI semblait avoir éclairci. Entendre sa femme ne suffit pas encore à modifier sa manière de se situer. Les paroles de celle-ci mettent en lumière une manière de répondre aux difficultés conjugales : chercher à réparer. Je fais ici l’hypothèse d’une posture de sauveur, qu’il resterait à explorer avec Olivier. Une marge semble s’ouvrir entre la réponse reçue de l’IA, ce que sa femme lui renvoie et ce qu’il pourrait progressivement reconnaître de la place qu’il occupe dans le couple.
Le millimètre
Cette marge me fait penser à un rêve de Jung. Peu avant de rédiger Réponse à Job, qui paraît en 1952, Jung fait un rêve qu’il racontera dans Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées. La psychanalyste jungienne Marie-Laure Colonna le reprend dans son article La seconde chance de Job, sous le titre Rêve d’Urie.
Dans ce rêve, le père de Jung, mort depuis longtemps, le conduit à travers une ancienne demeure jusqu’à une petite porte et lui annonce qu’il va le mener à « la plus haute présence ». Son père s’agenouille et touche le sol de son front. Jung s’incline à son tour, mais son front demeure à un millimètre du sol. Jung comprend que derrière cette porte demeure Urie, la victime innocente de David, en qui il voit une préfiguration du Christ abandonné.
Revenant sur ce rêve dans Ma vie, Jung donne lui-même tout son poids à ce millimètre. Quelque chose en lui disait :
« Oui, bien, mais pas tout à fait. »
Il y reconnaît une réserve intérieure que l’homme peut maintenir jusque devant les décrets divins. Pour Jung, cette possibilité de ne pas consentir entièrement appartient à la liberté humaine.
Colonna en propose une lecture particulièrement féconde. Dans cet article, publié en 2002 dans les Cahiers jungiens de psychanalyse, elle se demande si ce millimètre ne contient pas, au fond, « toute la psychologie analytique ». Elle y situe le travail des rêves, de l’imagination active, de la solitude et de la réflexion, autant de voies par lesquelles ce qui vient de l’inconscient rencontre la conscience et peut devenir un chemin assumé par le sujet.
Ce millimètre figure la marge qui semble s’ouvrir chez Olivier. Il désigne la possibilité de suspendre l’évidence de la réponse et de rester au contact de ce que le sujet ne sait pas encore de lui-même. Quelque chose peut alors commencer à se penser.
Mais ce millimètre pose aussi une difficulté : comment distinguer la liberté de ne pas consentir trop vite d’une résistance à ce qui pourrait réellement nous transformer ?
Le livre de Job porte déjà cette tension. Job refuse les explications de ses amis et maintient sa protestation jusque devant Dieu. Lorsque Dieu lui répond enfin, du sein de la tempête, il l’interroge sur la création du monde, les astres, les animaux et les forces qui échappent à la maîtrise humaine.
Sa parole ouvre Job à un réel plus vaste que ce qu’il pouvait jusque-là comprendre de son épreuve et déplace la question de la cause de sa souffrance vers la relation elle-même. Le récit s’achève ainsi sur une transformation de la relation de Job à Dieu plutôt que sur une explication de l’épreuve.
Le millimètre de Jung maintient cet espace. Peut-être est-ce là qu’une parole peut véritablement prendre corps : lorsqu’elle nous atteint assez pour nous déplacer, tout en préservant notre liberté.
Bibliographie et ressources ayant accompagné cette réflexion :
Voir les références des ouvrages cités dans cet article
AELF, La Bible. Traduction officielle liturgique, Paris, Mame, 2013.
CHENG, Myra, LEE, Cinoo, KHADPE, Pranav, YU, Sunny, HAN, Dyllan et JURAFSKY, Dan, « Sycophantic AI decreases prosocial intentions and promotes dependence », Science, vol. 391, n° 6792, 26 mars 2026, eaec8352. DOI : 10.1126/science.aec8352.
COLONNA, Marie-Laure, « La seconde chance de Job », Cahiers jungiens de psychanalyse, n° 105, 2002, p. 79-90.
DE FREITAS, Julian, CASTELO, Noah, UĞURALP, Ahmet Kaan et OĞUZ-UĞURALP, Zeliha, « Mourning the loss of AI companions », Nature Human Behaviour, 3 septembre 2026. DOI : 10.1038/s41562-026-02569-3.
JUNG, Carl Gustav, « La fonction transcendante » [1916/1958], dans L’Âme et le Soi. Renaissance et individuation, trad. Claude Maillard, Christine Pflieger-Maillard et Roland Bourneuf, Paris, Albin Michel, 1990.
JUNG, Carl Gustav, Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées [1962], recueillis et publiés par Aniéla Jaffé, trad. Roland Cahen et Yves Le Lay, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2005.
JUNG, Carl Gustav, Psychologie et religion [1938], trad. Marthe Bernson et Gilbert Cahen, Paris, Buchet-Chastel, 1958.
JUNG, Carl Gustav, Réponse à Job [1952], trad. Roland Cahen, Paris, Buchet-Chastel, 1964.
JUNG, Carl Gustav, Un mythe moderne. Des « signes du ciel », préf. et adapt. Roland Cahen, avec la collab. de René et Françoise Baumann, nouvelle éd. revue et augmentée, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1996.
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OTTO, Rudolf, Le Sacré. L’élément non rationnel dans l’idée du divin et sa relation avec le rationnel [1917], trad. André Jundt, Paris, Payot & Rivages, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 1995.
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Sources numériques et documentaires
COMMISSION THÉOLOGIQUE INTERNATIONALE, Quo vadis, humanitas ? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité, Vatican, 2026. Texte autorisé à la publication le 9 février 2026.
DICASTÈRE POUR LA DOCTRINE DE LA FOI et DICASTÈRE POUR LA CULTURE ET L’ÉDUCATION, Antiqua et nova. Note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine, Vatican, 28 janvier 2025.
FAURIA, Krysta et WARDARSKI, Jessie, « From « BuddhaBot » to $1.99 chats with AI Jesus, the faith-based tech boom is here », Associated Press, 10 avril 2026.
JUST LIKE ME, « Jesus AI », site officiel
MAGISTERIUM AI, « Aperçu », site officiel
Septembre 2026
Adresser un message à Rachel Huber
Rachel Huber
Rachel Huber est psychopraticienne, sophrologue et psychosomaticienne intégrative. Elle enseigne, forme des praticiens et assure des supervisions cliniques.
Son cabinet se trouve dans le Sud-Est de la France.
Son travail s’inscrit dans une orientation analytique jungienne, attentive aux manifestations du corps, aux images symboliques et aux processus inconscients qui traversent l’existence individuelle et collective.
Elle est professionnelle agréée de la Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse (FF2P).
Membre de l’équipe éditoriale et trésorière d’Espace Francophone Jungien, elle participe à la réflexion éditoriale du site ainsi qu’au développement de projets et de collaborations qui contribuent au rayonnement de la pensée jungienne dans l’espace francophone.
Pour en savoir plus, voir son site internet Cabinet Sophro-Psy.
Séminaires
Elle coanime des séminaires de formation avec d’autres membres d’Espace Francophone Jungien.
Elle intervient également comme conférencière dans le cadre de colloques et de rencontres consacrés à la psychologie analytique et à ses résonances contemporaines.
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- Visite du foyer d’Emma et de Carl Gustav Jung
- C.G. Jung, les réseaux sociaux et le malaise des jeunes : un regard jungien
- Qu’est-ce que le féminin, qu’est-ce que le masculin ? Cet article s’appuie en partie sur les entretiens audio diffusés sur France Culture dans la série d’émissions Carl Gustav Jung ou la totalité de l’homme futur.
Entretiens menés par Rachel Huber
- Animus et anima au XXIe siècle (entretien avec Bernard Hort)
- Discussion avec Marie-Laure Colonna
- Discussion avec Bertrand de la Vaissière
- Opicino de Canistris (entretien avec Jean-François Alizon)
Brèves et coups de cœur

