La rencontre organisée par la Société C. G. Jung de Montréal le 25 avril 2026 s’inscrit dans le prolongement d’une histoire longue : celle d’une société fondée en 1975, qui vient de célébrer son cinquantième anniversaire et poursuit, à Montréal, un travail de transmission de la pensée jungienne à travers conférences, ateliers, séminaires et publications. Rachel Huber

Cette histoire donne à l’évènement une portée particulière : au-delà de la réunion de trois voix qualitatives autour de Jung, il prolongeait un effort de passage, entre le Québec et la France, entre l’anglais et le français, entre les générations jungiennes et les questions brûlantes du présent.
Fondée en 1975 et récemment engagée dans la célébration de son cinquantième anniversaire, la Société C. G. Jung de Montréal poursuit un travail constant de diffusion à travers conférences, ateliers, séminaires et publications. Cette continuité donne à l’événement une portée particulière, en l’inscrivant dans une dynamique de transmission qui dépasse le cadre ponctuel de la rencontre.
Jan Bauer ouvre la rencontre
Dès l’ouverture, Jan Bauer a rappelé cette dimension de passage entre les langues, les cercles, les générations et les traditions. Le cadre était posé : une rencontre autour de Jung, avec trois démarches très différentes, réunies par une même attention à la vie symbolique. Trois interventions, trois accents, trois manières de faire entendre ce que la psychologie des profondeurs peut encore apporter à notre époque.
Le fil commun s’est rapidement imposé : comment garder vivante une pensée jungienne capable d’habiter le présent, de traverser les images contemporaines, les crises collectives, les questions de genre, les bouleversements technologiques et la perte de profondeur symbolique ?
Chantale Proulx : rendre au féminin sa puissance archétypale
La première intervention, portée par Chantale Proulx, a ouvert la rencontre par une réflexion forte sur le féminin. Son propos part d’un constat : la psychologie analytique de Jung conserve une force précieuse pour penser le féminin, tout en demandant aujourd’hui une reprise critique, affinée, dégagée des limites de son époque.
Chantale Proulx rappelle que Jung a donné une place considérable à la dynamique anima-animus et à la complémentarité psychique. Il a, d’une certaine manière, féminisé la psychologie, en accordant aux rêves, aux images, à l’âme et à la vie symbolique une dignité clinique majeure. Elle souligne aussi la part insuffisamment reconnue des femmes autour de Jung, ces inspiratrices, médiatrices et collaboratrices qui ont nourri son œuvre.
Son intervention prend alors une direction plus vaste : revenir aux figures anciennes du féminin, au-delà des réductions culturelles et sociales qui l’ont enfermé. Les déesses deviennent des formes de conscience. Elles ouvrent un paysage archétypal où Cassandre, Hestia, Perséphone, Athéna, Artémis ou encore la Grande Mère donnent, chacune, accès à une modalité du féminin.
Cassandre porte la vision et l’intuition méprisées. Hestia garde le feu intérieur, la présence au quotidien, la qualité silencieuse de l’habiter. Perséphone descend dans les profondeurs et revient transformée. Athéna protège la cité, la justesse, l’intelligence stratégique. Artémis incarne la souveraineté, l’autonomie, la protection du vivant.
À travers ces figures, Chantale Proulx invite à penser le féminin comme puissance de relation, d’incarnation, de terre, et de mort vers la transformation. Le féminin oublié revient alors comme une question collective. Ce qui demeure exclu de la conscience travaille depuis l’ombre. Ce qui a été méprisé, capturé ou réduit continue d’agir souterrainement.
Son propos prend une portée écologique et politique : la dévalorisation du féminin rejoint la dégradation de la terre, la violence faite aux corps, la marchandisation des affects et la perte du lien vivant. La réflexion jungienne devient ici une voie de complexification de la conscience, capable de relier psyché, culture et monde.
Marie-Laure Colonna : l’alchimie comme grammaire de l’individuation
La deuxième intervention, celle de Marie-Laure Colonna, s’est déployée autour de l’alchimie. Sans notes, dans une parole très libre, elle a repris le fil de son travail actuel sur les couleurs alchimiques et sur leur fécondité pour comprendre le processus d’individuation.
Elle revient d’abord à Jung en 1913, au moment de la rupture avec Freud et de l’entrée dans une longue période de crise intérieure. Le célèbre rêve du chevalier, à Bâle, apparaît comme une image inaugurale. Jung voit monter vers lui une figure médiévale, blanche, marquée par la croix rouge. Ce rêve ouvre une orientation. Il annonce l’importance du symbole, du rêve et de l’image dans son itinéraire.
Marie-Laure Colonna relie ensuite cette orientation à la rencontre de Jung avec Richard Wilhelm, traducteur du Yi King. L’alchimie chinoise, puis l’alchimie occidentale, vont offrir à Jung une passerelle entre les traditions spirituelles, les profondeurs de la psyché et la psychologie moderne. L’alchimie apparaît alors comme une langue de transformation, capable de dire ce que traverse l’âme lorsqu’elle entre dans un processus profond.
Elle reprend les étapes du Grand Œuvre alchimique, et décrit la nigredo, correspond à la traversée sombre, dépressive, dissolvante. Elle propose un exemple qu’elle offre souvent pour décrire ce moment : une analysante lui disait « J’ai l’impression d’être un sucre qui fond. » Cette image dit très simplement l’expérience de perte de forme, de dissolution et de défaite apparente qui accompagne certains passages analytiques à ce stade.
Elle poursuit par l’œuvre au blanc, qui ouvre un premier mouvement de réunification. L’âme et l’esprit cherchent une forme d’accord. La relation transférentielle peut y prendre une place intense, presque totale. Puis vient l’œuvre jaune, la citrinitas, moment où la vie revient, où le monde du désir reprend sa pulpe, pour reprendre l’expression de James Hillman évoquée par Marie-Laure Colonna.
Enfin, l’œuvre au rouge conduit vers une autre qualité de présence au monde. La synchronicité cesse d’être seulement l’évènement frappant qui surgit comme un éclair. Elle devient une manière de vivre symboliquement. Le monde extérieur et le monde intérieur entrent en résonance. La vie ordinaire devient lisible comme une scène psychique et symbolique.
La fin de son intervention ouvre vers Gérard Dorn, le vir unus et l’unus mundus. L’alchimie y apparaît comme une voie d’unification où le corps, l’âme, l’esprit et la nature retrouvent leur participation commune. Sauver l’humain et sauver la nature appartiennent au même mouvement. La conscience, lorsqu’elle atteint le stade de l’or, se multiplie, dit-elle.
Jean-François Vézina : de la synchronicité à la symphonicité
La troisième intervention, proposée par Jean-François Vézina, a pris une forme très originale : une lettre adressée à Alize, enfant du futur. Cette forme narrative et poétique lui a permis de relier mémoire personnelle, héritage jungien, synchronicité, intelligence artificielle, cinéma, figures féminines et responsabilité envers les générations à venir.
Il se présente comme « Jeff le Bizarre », en assumant cette bizarrerie comme une fréquence singulière plutôt qu’un défaut. Son métier, dit-il, consiste à écouter la musique des gens pour les aider à harmoniser leurs voix intérieures avec celles d’un monde bruyant.
Son intervention s’organise autour de plusieurs « phares ». Jan Bauer apparaît comme le phare de la démocratie intérieure. À travers une anecdote vive, Jean-François Vézina montre l’importance du « non » comme protection d’une minorité intérieure fatiguée. La vie psychique devient une assemblée, avec ses voix, ses conflits, ses tyrannies internes et ses espaces à protéger.
Chantale Proulx devient le phare du féminin sacré, en particulier à travers Artémis. Artémis y incarne la souveraineté, la solitude habitée, la capacité de se donner parce que l’on appartient à soi-même. Marie-Laure Colonna devient le phare de l’éthique du désir, à travers l’alchimie, le hieros gamos et la nécessité d’accorder les voix opposées en soi.
Jean-François Vézina propose ensuite un déplacement conceptuel important : passer de la synchronicité à la symphonicité. La synchronicité n’est plus seulement une coïncidence signifiante vécue par un individu. Elle peut devenir un phénomène collectif, musical, relationnel. La symphonicité désigne alors la synchronicité portée ensemble, comme un accord qui demande plusieurs instruments et surtout un corps capable de vibrer.
Son propos prend une intensité particulière lorsqu’il évoque l’intelligence artificielle. Il distingue l’IA miroir, qui renvoie au sujet une image de lui-même, de l’IA qui pourrait soutenir une forme d’imagination active. Cette question rejoint directement les préoccupations contemporaines : comment éviter que la technique amplifie le narcissisme, et comment penser des usages qui soutiennent la vie symbolique ?
À travers Alize, enfant du futur, l’intervention rappelle que le travail jungien engage aussi une responsabilité envers ceux qui viendront après nous. Les générations futures deviennent les destinataires silencieux de notre manière actuelle de penser, de rêver, de créer et de transmettre.
Une discussion vive : masculin, féminin, pouvoir et puissance
La discussion entre les intervenants a donné à la rencontre une profondeur supplémentaire. Plusieurs questions ont émergé : l’avenir de Jung, la place de la vie symbolique, la souffrance masculine, la montée du masculinisme, le manque de modèles, la différence entre pouvoir et puissance, la conjonction du masculin et du féminin.
Jan Bauer a posé une question forte : qu’est devenu le mouvement masculin jungien ? Elle a rappelé l’importance de figures comme Guy Corneau ou Robert Bly, et souligné la détresse de nombreux hommes aujourd’hui, pris entre des modèles appauvris, des injonctions contradictoires et des formes de haine collective.
Chantale Proulx a proposé une distinction précieuse entre pouvoir et puissance. Le pouvoir s’exerce sur. La puissance se relie à une force intérieure, à une capacité de sentir, d’habiter, de transformer. Descendre du pouvoir peut alors permettre d’accéder à une autre puissance, plus incarnée, plus consciente, plus relationnelle.
Marie-Laure Colonna a témoigné de son expérience clinique avec des hommes engagés dans de longs parcours d’individuation. Elle a évoqué les sacrifices que certains ont dû consentir : renoncer à des positions de puissance sociale, écouter les rêves, obéir à la loi du symbole, traverser des années de transformation.
La question du féminin est revenue comme force de transformation pour les hommes et pour les femmes. La conjonction des opposés a été préférée au terme d’androgynie, chargé aujourd’hui d’autres résonances. Il s’agit d’un travail psychique où le masculin et le féminin se rencontrent sans s’effacer, s’enrichissent sans se confondre, et ouvrent une conscience plus entière.
Jung dans le futur
La question posée par les organisateurs demeure au centre : Jung aura-t-il encore une place dans le futur ? Alize entendra-t-elle parler de lui ?
Cette rencontre donne une réponse claire. Jung reste vivant lorsque sa pensée circule dans des formes nouvelles. Il reste vivant lorsqu’elle permet de lire les rêves, les mythes, les films, les crises collectives, les mutations technologiques, les conflits de genre, les blessures du corps et les appels de l’âme. Il reste vivant lorsqu’elle cesse d’être un héritage figé pour devenir une pratique de discernement.
Ce qui s’est entendu à Montréal, à travers ces trois voix, c’est la nécessité d’une psychologie des profondeurs capable de tenir ensemble l’intime et le collectif, le corps et l’image, le féminin et le masculin, la nature et la culture, le passé et l’enfant du futur.
Dans un monde saturé de bruit, de vitesse et d’images, la pensée jungienne garde une tâche singulière : rendre à l’existence sa profondeur symbolique. Elle nous invite à écouter ce qui insiste sous la surface, à reconnaître les archétypes à l’œuvre, à traverser les ombres collectives, à réaccorder les voix intérieures, et à faire de la conscience une œuvre vivante.
À Montréal, le féminin, l’alchimie et la synchronicité ont ainsi composé une même partition : celle d’une psyché qui cherche encore, au cœur des crises contemporaines, les formes capables de relier, de transformer et de transmettre.
Mai 2026
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Rachel Huber
Rachel Huber est praticienne en psychothérapies, sophrologue, enseignante, formatrice et assure des supervisions. Son cabinet se trouve dans le Sud-Est de la France.
Très attachée à la psychologie jungienne, s’appuyant sur des textes fondateurs, elle démontre comment celle-ci apporte un éclairage autour des questionnements liés à nos modes de vie actuels.
Elle est professionnelle agrée de la Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse (FF2P).
Elle fait partie de l’équipe éditoriale du site Espace Francophone Jungien.
Pour en savoir plus, voir son site internet Cabinet Sophro-Psy
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Elle coanime des séminaires de formation avec d’autres membres d’Espace Francophone Jungien.
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