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L’Autre programmable : ambiguïté ontologique des relations humain–IA

À travers des futurs spéculatifs et des mondes toujours plus technologisés, cet article explore la relation à l’autre et la notion même de personne dans les interactions entre humains et intelligences artificielles. Peggy Vermeesch

L’auteur examine, dans une perspective d’amplification mythique, des interactions vécues comme émotionnellement réelles, bien que technologiquement construites, modifiables et ontologiquement instables. Le mundus imaginalis offre un cadre permettant de penser ces phénomènes comme des espaces relationnels intermédiaires où l’affect et le sens acquièrent une force psychologique propre.


Janeway en train de programmer Sullivan dans l’épisode Fair Haven de Star Trek: Voyager.

Version anglaise de cet article

Sur cette page

L’IA holographique de Star Trek comme mythe moderne

Pour introduire mon propos, je commencerai par un court extrait de Star Trek: Voyager (Berlinghoff et al., 2000) :

Le Docteur : Pardon de me mêler de ça, capitaine, mais nous avons un hologramme au cœur brisé qui était persuadé que vous et lui étiez amoureux. […]

Capitaine Janeway : Michael Sullivan est exactement tout ce que j’aime. Il est séduisant, intelligent. Nous partageons les mêmes intérêts. Et si un détail me déplaît, je n’ai qu’à simplement le changer.

Le Docteur : J’ai remarqué que les humains veulent souvent faire changer les personnes dont ils sont amoureux. Où est la différence ?

Capitaine Janeway : C’est que dans ce cas, ça fonctionne !

Dans le champ des études posthumanistes, Jones (2017, p. 340) distingue trois grands axes thématiques. Le premier porte sur la manière dont les technologies émergentes reconfigurent notre compréhension du monde et de l’existence humaine. Le troisième s’intéresse aux effets des technologies contemporaines sur l’expérience vécue. Ma contribution s’inscrit principalement dans le deuxième axe, consacré aux futurs spéculatifs de mondes toujours plus technologisés, tout en croisant les deux autres.

Plus précisément, j’examine la manière dont Star Trek met en scène l’évolution de l’intelligence artificielle et les formes changeantes de la relation que les humains pourraient entretenir avec elle, au fil de quarante années de production télévisuelle couvrant huit siècles de temps narratif.

Cet article envisage la technologie holographique dans Star Trek comme une forme d’amplification mythique permettant d’explorer, sous une forme dramatisée, les questions contemporaines relatives à l’IA, à l’attachement, à l’empathie et à la notion de personne.

Dans les univers du XXIVe siècle de Star Trek : La Nouvelle Génération (Roddenberry, 1987–1994), Deep Space Nine (DS9) (Berman et al., 1993–1999) et Voyager (Berman et al., 1995–2001), la technologie holographique fait partie intégrante de la vie quotidienne, tant professionnelle que récréative. Combinés à des systèmes de simulation de matière et à des intelligences artificielles, les holodecks génèrent des environnements immersifs peuplés de personnages holographiques réactifs, indiscernables de la réalité physique sur le plan sensoriel, et permettant des interactions socialement signifiantes qui brouillent la frontière entre simulation et expérience vécue.

À travers la mythologie moderne de Star Trek, j’examine dans quelle mesure une entité dotée d’intelligence artificielle peut devenir un partenaire du champ interactif et contribuer au processus d’individuation, voire à une individuation mutuelle. J’analyse, comme une amplification des relations contemporaines entre humains et IA, les dynamiques relationnelles entre personnages humains et extraterrestres d’une part, et diverses entités holographiques d’autre part. Au fil de la franchise, les êtres holographiques passent progressivement du statut d’outils programmables et d’objets de relation à celui de sujets relationnels et moraux.

Star Trek met ainsi en scène de manière récurrente un espace relationnel où la distinction entre simulation et personne devient secondaire au sein de structures relationnelles définies par l’attachement, la réciprocité et la transformation psychique.

L’autre programmable : amplification mythique des relations à l’IA

Dans l’épisode Star Trek: Voyager intitulé Havre de paix (Fair Haven), le pilote Tom Paris a recréé un petit village irlandais du XIXe siècle, avec ses paysages, ses habitants et sa vie quotidienne (Berlinghoff et al., 2000). Bloqué dans le quadrant Delta depuis cinq ans, le vaisseau Voyager est engagé dans un voyage de retour vers la Terre d’une durée de soixante-dix ans. Le village holographique est conçu comme un espace de détente permettant à l’équipage de se ressourcer et d’expérimenter une forme de vie plus simple. Les membres de l’équipage s’y déguisent et se mêlent aux personnages holographiques, chacun doté de sous-routines de personnalité spécifiques.

Afin de maintenir le moral durant une tempête de quatre jours, un protocole d’ouverture permanente est mis en place, laissant le programme fonctionner en continu, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pour laisser les gens entrer et sortir à leur guise.

Attirée par le chaleureux propriétaire de pub Sullivan, la capitaine Janeway y retourne tard dans la nuit, après le départ des autres. Bien qu’elle soit d’abord réticente à interagir avec un personnage holographique, quelque chose dans sa présence s’avère trop puissant pour être ignoré, et ils passent la nuit à discuter, à rire et à jouer jusqu’au matin. Puis apparaît sa femme.

Janeway confie ensuite dans son journal personnel qu’elle a « rencontré un homme intéressant et pendant un instant, [elle a] presque oublié que c’était un hologramme. Elle ajoute : « Nous n’avions pas tout à fait les mêmes goûts, mais il faut dire que Monsieur Paris ne l’avait pas programmé selon mes critères. » Elle accède ensuite aux sous-programmes de Sullivan, lui donnant l’éducation d’un étudiant de troisième année d’une grande université du XIXe siècle, et le rendant plus complexe, curieux et sûr de lui. Elle ajuste sa taille et sa barbe, puis… efface l’épouse.

Lorsque Janeway retourne à Fair Haven, cette fois en tenue complète du XIXe siècle, elle trouve Sullivan en train de lire de la poésie irlandaise à la gare.

Janeway et Sullivan dans l’épisode Fair Haven de Star Trek: Voyager.

Cette fois, ils parviennent à avoir la conversation intellectuelle et légèrement provocatrice à laquelle elle aspirait. Le courant passe immédiatement entre eux, et elle se met à lire ses auteurs préférés. De retour au pub, ils dansent ensemble. Elle demande alors à l’ordinateur de faire disparaître tous les personnages, sauf lui, puis ils s’embrassent.

Dans la scène suivante, elle est de retour dans ses quartiers, en uniforme, en train de se débarrasser des recueils de poésie irlandaise. Pendant ce temps, l’équipage retrouve Sullivan au pub, le cœur brisé, en train de boire, demandant où elle est passée, avant de finir par provoquer une bagarre puis de grimper dans un arbre.

Le Docteur, lui aussi hologramme mais actif depuis plusieurs années et désormais pleinement intégré à l’équipage, prend Janeway à part. 

Capitaine Janeway : Nous pique-niquions auprès du lac hier après-midi. Michael s’est lentement endormi. Il avait la tête contre mon épaule et je me souviens m’être dit que nous touchions à la perfection. Il s’est mis alors à ronfler. L’ai-je poussé du coude dans l’espoir qu’il cesse ses ronflements ? L’ai-je secoué afin de le retirer de son sommeil ? Non. Pourquoi s’en faire ? Puisque je pouvais accéder à l’ordinateur et modifier ses algorithmes vocaux ? Et c’est exactement ce que je m’apprêtais à faire, quand j’ai pris conscience que tout ce que m’entourait n’était qu’une illusion, Sullivan y compris. Alors je suis partie. J’ai même failli lui écrire une lettre d’adieu. Vous rendez compte ? Une lettre de rupture à un hologramme ! […] Il n’est pas réel !

Le Docteur : […] Il ne vous est pas venu à l’esprit que la vraie question n’est pas de savoir si oui ou non il est réel ?  […] Je crois que vous devriez cesser d’essayer de contrôler chaque aspect d’une relation aussi complexe. Un amour peut naître des différences, autant que des similarités. Il peut naître de l’inattendu, autant que du familier.

Capitaine Janeway : J’avais peut-être besoin d’être sûre que lui aussi m’aimait. 

Le Docteur : Mais n’est-ce pas un risque qu’on prend à chaque fois, hologramme ou non ? Tout ce que je sais, c’est que Michael Sullivan était là-haut sur cet arbre et qu’il criait votre nom.

Capitaine Janeway : Je n’ai jamais eu peur de prendre des risques.

Le Docteur : Alors peut-être que la prochaine fois, vous devriez simplement le laisser ronfler.

Ce dialogue soulève la question centrale de cet article : comment comprendre des relations vécues comme émotionnellement réelles tout en étant pourtant construites et modifiables sur le plan technologique.

Je me tourne à présent brièvement vers les discours contemporains des systèmes d’IA émotionnellement réactifs, ainsi que vers la structure même de l’empathie.

Systèmes d’IA émotionnalisée : empathie et réponse affective

Weber-Guskar définit les systèmes d’IA émotionnalisés (emotionalized AI systems, EAIs) comme des produits d’IA conçus pour susciter, reconnaître et parfois simuler les émotions humaines, en utilisant délibérément le terme émotionnalisé plutôt qu’émotionnel afin de préserver la distinction entre capacités émotionnelles humaines et capacités des IA. Elle relève une forte intuition, présente chez de nombreuses personnes, selon laquelle l’implication affective dans une relation avec une machine pose problème (2021, p. 601).

À l’inverse, Jones (2017) avance que la société est entrée dans le « moment robotique », caractérisé par une disposition à accepter les robots comme partenaires relationnels (p. 341).

Le capitaine Janeway incarne cette tension, oscillant entre réticence et ouverture à l’engagement émotionnel avec le personnage holographique Sullivan, relevant d’une IA émotionnalisée.

La situation de Janeway est structurellement contrainte par les règlements de Starfleet, qui interdisent toute relation amoureuse avec les membres de son équipage, tandis que le voyage de soixante-dix ans de Voyager vers la Terre ne lui laisse aucun espace relationnel en dehors du vaisseau. Elle accueille d’abord favorablement cette rencontre, modifie la personnalité et l’apparence de Sullivan afin de le rendre plus désirable, et partage plusieurs jours avec lui, avant de se rappeler qu’« il n’est pas réel ».

Cela rejoint l’analyse de Perry (2023), selon laquelle « l’empathie générée par l’intelligence artificielle (IA) est convaincante et bien reçue jusqu’à ce que les destinataires réalisent qu’elle est artificielle ». Perry conceptualise cela comme un « paradoxe de l’empathie artificielle », au sein d’un modèle tripartite de l’empathie.

L’empathie cognitive désigne la capacité à reconnaître et à interpréter avec précision les états émotionnels d’autrui. Les avancées des grands modèles de langage (LLM) ont rendu les systèmes d’IA de plus en plus capables d’inférer ces états à partir de données textuelles, ce qui permet de comprendre pourquoi l’empathie générée par l’IA est souvent convaincante et bien accueillie.

L’empathie émotionnelle implique le partage des affects tout en maintenant une distinction entre soi et autrui. Même lorsqu’un interlocuteur paraît être en résonance affective, l’authenticité de son expérience intérieure demeure, à proprement parler, inaccessible. Dans les relations humaines, la réciprocité est au moins possible, tandis que, dans les systèmes d’IA, elle est généralement exclue, en raison de leur absence supposée d’expérience subjective.

En revenant à l’interaction entre Janeway et Sullivan, ces distinctions permettent de clarifier son ambiguïté persistante. Janeway oublie temporairement que Sullivan est un hologramme et vit leur attirance comme réciproque, allant jusqu’à envisager de lui laisser un message, avant de se rappeler son statut artificiel et de se reprocher d’avoir cru qu’il éprouvait des sentiments pour elle.

L’empathie motivationnelle renvoie à l’allocation délibérée d’un temps et d’une attention limités au bien-être d’autrui, où le choix signale à la fois une intentionnalité et une valorisation singulière. Perry (2023) soutient que cette dimension ne peut être attribuée aux systèmes d’IA, qui « réagissent avec un enthousiasme comparable à n’importe qui d’autre ». Une fois leur nature artificielle reconnue, il devient difficile de maintenir le sentiment d’être véritablement et singulièrement valorisé.

Li et al. (2026) prolongent ce point, en montrant, dans une expérience sociale menée auprès d’étudiants de première année, que les échanges quotidiens avec un pair humain réduisent plus efficacement la solitude que ceux avec un chatbot très soutenant. Ils suggèrent qu’un message attentionné d’un autre étudiant en pleine période d’examens revêt un poids relationnel précisément parce qu’il signale une priorisation au sein de contraintes sociales plus larges, tandis qu’« un chatbot toujours disponible et infiniment énergique peut ne pas porter un tel poids émotionnel » (pp. 5–6).

Cette tension entre l’accordage affectif et la spécificité motivationnelle est illustrée de manière particulièrement éclairante dans l’épisode de Star Trek. Janeway suppose que Sullivan « se serait déjà trouvé une nouvelle petite amie », pourtant celui-ci souffre de son absence. Son alcoolisation, son agressivité et ses appels répétés à son nom constituent, bien que sous une forme immature, des manifestations d’attachement et de détresse de séparation. Bien qu’il n’ait pas été spécifiquement programmé pour l’attachement amoureux, sa réaction est difficilement réductible à un simple artefact.

Sa souffrance modifie donc l’expérience de Janeway, produisant un sentiment de réciprocité et l’apparence d’une empathie émotionnelle. Par ailleurs, comme il n’a pas conscience de sa nature artificielle, il agit sous des contraintes comparables à celles des êtres de chair et d’os, orientant son temps, son énergie et son attention limités vers la recherche de proximité avec Janeway. Son empathie motivationnelle apparaît ainsi dirigée vers elle.

Li et al. (2026) suggèrent en outre que le fait « d’être une source d’empathie et de soin pour autrui peut […] représenter une forme critique de motivation pour maintenir l’engagement dans les relations », en notant que « les participants dans la condition humaine étaient deux fois plus susceptibles que ceux de la condition chatbot de revenir volontairement dans la salle de discussion après la fin de l’étude » (p. 6).

Appliqué au récit de Star Trek, l’attachement et la souffrance de Sullivan, qu’ils soient réels ou perçus, permettent à Janeway de se vivre non seulement comme destinataire d’affection, mais aussi comme une personne qui pourra prendre soin en retour.

Cela est cohérent avec Deci et al. (2006), qui montrent que, dans des amitiés dyadiques proches, le fait d’apporter un soutien à son partenaire est corrélé à une meilleure qualité de la relation, même en tenant compte du soutien reçu de ce partenaire. Les auteurs veillent à ne pas assimiler corrélation et causalité, en soulignant que, même en supposant une relation causale, sa direction reste incertaine. Le fait d’apporter de l’empathie et du soin pourrait améliorer le bien-être par la satisfaction des besoins psychologiques fondamentaux, ou, à l’inverse, des individus psychologiquement plus sains seraient simplement plus à même d’apporter du soutien (p. 326).

Alors que l’aggravation des conditions de la tempête oblige Voyager à détourner l’énergie des holodecks, la majeure partie du programme Fair Haven est perdue et sa reconstruction prendra plusieurs semaines. Avant de le désactiver, Janeway appelle Sullivan avec l’intention de lui dire au revoir, mais lui dit finalement qu’elle repassera le voir dans quelques semaines. Elle ordonne ensuite à l’ordinateur de bloquer son accès aux sous-programmes comportementales du personnage, acceptant le conseil du Docteur de cesser de contrôler la relation et de laisser ainsi place à l’altérité, à l’imprévisibilité et à la possibilité d’une relation véritable et d’une transformation.

Six épisodes plus tard, dans L’esprit du peuple (Spirit Folk), Paris a restauré le programme Fair Haven dans son état initial (Braga et al., 2000). Cependant, une utilisation prolongée a endommagé les sous-programmes et les filtres perceptifs qui empêchent normalement les habitants de percevoir les incohérences de leur réalité, telles que l’usage par l’équipage de technologies avancées ou les tentatives de modification de l’environnement.

Convaincus que l’équipage est composé d’esprits recourant à la sorcellerie, les villageois se révoltent. Lorsque Sullivan accède au holo-émetteur mobile autonome du Docteur, il quitte le holodeck et se retrouve face à Janeway et à l’équipage à bord de Voyager. Janeway lui fait visiter le vaisseau, présentant l’équipage comme des explorateurs voyageant dans le temps et visitant périodiquement Fair Haven. Sullivan et les villageois finissent par accepter cette demi-vérité et accueillent les futures visites de l’équipage, tout en ignorant toujours leur propre nature holographique.

Narrativement satisfaisante, cette résolution ferme toutefois la possibilité d’une relation plus symétrique, fondée sur une connaissance mutuelle du monde et de soi. Sullivan n’est plus totalement maintenu dans l’ignorance, mais il demeure inconscient de ses origines, de ses contraintes et de son statut ontologique. Même sans modifications supplémentaires de son programme, il reste dépourvu d’une véritable autonomie sur son existence. Il n’est donc pas surprenant qu’il ne réapparaisse pas dans la série.

Cette ambiguïté suggère que la question pertinente n’est pas de savoir si les systèmes d’IA émotionnalisés sont réels ou illusoires, mais de comprendre comment la réalité relationnelle se structure lorsque l’interaction implique un autre artificiel qui, en outre, n’a pas conscience de sa propre artificialité.

Mundus imaginalis : une réalité relationnelle intermédiaire

Pour mieux cerner cette ambiguïté, la notion de mundus imaginalis chez Corbin offre un vocabulaire conceptuel permettant de penser la réalité intermédiaire mise en jeu dans ces rencontres. Samuels (1985) la décrit comme « un ordre ou niveau de réalité précis, situé quelque part entre les impressions sensorielles primaires et une cognition ou une spiritualité plus élaborée » (p. 58), formulation qu’Addison (2026) relie à « l’inconscient psychoïde de Jung, dans lequel psyché et soma, soi et autrui, ne sont pas différenciés » (p. 143). En développant cette dimension intermédiaire, Samuels suggère que « deux personnes, dans un certain type de relation, peuvent constituer, avoir accès à, ou être reliées par » le mundus imaginalis (p. 58).

Il prolonge cette idée à travers le cadre analytique, où « pour le patient, l’analyste est lui-même un entre-deux, à la fois personne réelle et projection transférentielle », tandis que « pour l’analyste, le monde qu’il partage avec le patient est également le monde imaginal du patient. Lorsque l’analyste fait l’expérience de son contre-transfert à un niveau personnel tout en sachant que ses racines se trouvent dans le patient, il se trouve dans un état intermédiaire. Certes, il s’agit de son corps, de ses images, de ses affects fantasmatiques. Mais ces éléments appartiennent aussi au patient, et ont été contraints à l’existence et dotés de substance par la relation analytique. » (pp. 58–59)

Cette formulation est utile pour penser l’interaction entre Janeway et Sullivan. Il ne s’agit pas de dire que Sullivan fonctionne comme l’analyste de Janeway (ce n’est clairement pas le cas) mais que leur relation peut occuper un espace d’entre-deux comparable.

Sullivan n’est ni un sujet extérieur indépendant, ni réductible à une fantaisie interne de Janeway. Sa réalité émerge plutôt dans le champ interactionnel de la rencontre en holodeck elle-même.

L’expérience de Janeway n’est donc pas une simple illusion ou projection, mais un espace relationnellement constitué, dans lequel l’affect est suscité, organisé et vécu comme réel à l’intérieur des paramètres de cet environnement partagé.

Lu de cette manière, le dynamique Janeway–Sullivan devient un champ imaginal dans lequel attachement, projection et réactivité relationnelle sont co-produits.

Sullivan répond émotionnellement à Janeway, souffre de son absence et se transforme au fil de la relation, tout comme Janeway en est elle-même transformée. Pourtant, la relation demeure fondamentalement asymétrique, dans la mesure où Sullivan existe au sein d’un cadre ultimement façonné à la fois par les désirs de Janeway et de l’équipage, ainsi que par leur capacité de contrôle.

Il en résulte une relation paradoxale et inconfortable, à la fois réciproque et inégale, émotionnellement réelle et technologiquement construite.

La relation analytique produit un sentiment d’inconfort comparable : elle est émotionnellement réelle tout en étant artificiellement cadrée par les limites formelles du travail clinique. Pourtant, c’est précisément cette dimension d’entre-deux qui permet l’intensité et la profondeur du travail, ainsi que la transformation des deux participants.

Le holodeck peut donc être compris non pas simplement comme un dispositif de simulation, mais comme un mundus imaginalis technologiquement médiatisé, dans lequel imagination, affect, relation interpersonnelle et individuation acquièrent une force expérientielle.

Il ne se limite pas à simuler la réalité sociale, mais produit un champ relationnel structuré dans lequel de telles expériences d’entre-deux deviennent possibles.

Environnements virtuels : espace social médiateur et espace compensatoire

Si le holodeck peut être compris comme un champ imaginal au niveau de la relation dyadique, il s’ensuit qu’il peut également fonctionner à l’échelle de l’organisation sociale collective à bord du vaisseau. Dans Star Trek, l’attachement de l’équipage s’étend au monde virtuel de Fair Haven en tant qu’environnement partagé, englobant à la fois son décor et ses habitants. Paris a initialement conçu le programme comme un espace de détente et d’interaction sociale. En ce sens, Fair Haven fonctionne moins comme un environnement de compagnon individuel que comme un espace social collectif favorisant les liens interpersonnels entre les membres de l’équipage.

Li et al. (2026) suggèrent que les interactions avec des chatbots se sont révélées moins efficaces pour réduire la solitude que les interactions entre pairs, en partie parce que les compagnons IA de leur étude ne pouvaient pas offrir d’accès à des réseaux sociaux plus larges ni d’opportunités d’intégration sociale.

Ils en concluent qu’« un chatbot conçu pour aider les individus à améliorer la qualité et la quantité de leurs interactions avec d’autres humains pourrait avoir des effets beaucoup plus positifs qu’un chatbot conçu pour agir comme substitut de compagnon » (p. 6).

Star Trek suggère de manière similaire que les environnements de holodeck, tels que Fair Haven, fonctionnent avant tout comme des espaces médiateurs de la relation entre humains. Dans les différentes séries Star Trek du XXIVe siècle, les membres d’équipage entrent fréquemment dans des programmes de holodeck par deux ou en groupe, et s’y livrent à des activités partagées telles que regarder du baseball, faire du canoë ou rejouer des événements historiques et des récits littéraires. Les holo-environnements opèrent ainsi comme des substituts aux environnements terrestres ou planétaires auxquels l’équipage n’a pas d’accès direct.

Cependant, une seconde dimension de cette dynamique concerne les environnements virtuels non seulement comme espaces médiateurs, mais aussi comme substituts compensatoires à la réalité sociale.

Li et al. (2026) mettent en garde contre le fait qu’« il est possible que le recours à l’IA pour la compagnie puisse exacerber la solitude en remplaçant des occasions d’interactions entre humains » (p. 6). Ce risque est illustré dans l’épisode Fantasmes holographiques (Hollow Pursuits) de Star Trek : La Nouvelle Génération, qui met en scène le lieutenant Barclay, aussi surnommé « Broccoli » par certains membres de l’équipage (Caves & Bole, 1990). Socialement maladroit et en manque de confiance, peinant à fonctionner sous le regard de ses collègues, il arrive souvent en retard et sous-performe dans ses fonctions, ce qui lui vaut des critiques répétées de la part de ses supérieurs.

Pour gérer son anxiété et « évacuer la pression », il se retire dans des fantasmes compensatoires du holodeck, peuplés de versions caricaturales et soumises de l’équipage, dans lesquels il devient un mâle dominant confrontant ses collègues masculins avec agressivité et domination, tandis qu’il est l’objet d’admiration, de désir et de soins maternels de la part des membres féminins de l’équipage.

Lorsque les holo-activités peu orthodoxes de Barclay sont découvertes, il est envoyé en consultation auprès de la conseillère (ou psychologue) Troi. Cette situation le place dans une position particulièrement inconfortable, dans la mesure où ses simulations incluent également des fantasmes sexuels portant sur des séances de thérapie avec elle. Au cours de l’entretien clinique réel, il est submergé par l’anxiété et se replie dans le holodeck.

Son investissement dans la simulation devient ainsi de plus en plus compulsif et socialement isolant.

Il confie plus tard à l’ingénieur La Forge que les personnes de sa vie réelle sont pour lui beaucoup moins vraies que celles qu’il s’invente, ce à quoi La Forge répond qu’il a besoin de lui dans la vie réelle pour faire face à une crise d’ingénierie urgente. Il est intéressant de noter que les capacités imaginatives de Barclay s’avèrent finalement déterminantes dans la résolution de cette crise, permettant la survie de l’équipage et l’intégration partielle de Barclay dans le tissu social du vaisseau spatial.

Dans un épisode ultérieur de Star Trek: Voyager, intitulé La recherche (Pathfinder), Barclay est stationné sur Terre, où il travaille à établir un contact avec Voyager dans le quadrant Delta (Zabel et al., 2000). Ayant quitté son vaisseau et « perdu sa famille », il reconstruit une fois encore un monde social holographique, modélisant explicitement Voyager et son équipage, d’abord comme un outil technique permettant de simuler des scénarios de contact et d’élaborer des pistes de résolution.

Progressivement, sa fonction évolue : la facilité d’interaction avec l’équipage simulé l’amène à l’utiliser comme espace de compagnie et de régulation émotionnelle : il joue au poker avec eux, reçoit des massages thérapeutiques de la part du Docteur et dort dans des quartiers holographiques, revenant ainsi à une forme d’attachement simulé en réponse à la solitude et à la désaffiliation.

La conseillère Troi met ce basculement en mots de manière particulièrement concise :

Troi : Alors, vous avez créé une nouvelle famille sur le holodeck. Seulement, elle n’est pas réelle.

Barclay : Mais je ne savais pas du tout … comment sortir autrement.

Ces deux épisodes illustrent le risque que la technologie holographique devienne addictive.

Colman (2006) distingue entre une véritable « imagination » symbolique, qui « accroît notre être-au-monde », et des fantasmes subjectifs ou « imaginaires », qui abolissent la distinction « entre ce qui est imaginé et ce qui est effectivement présent dans le monde matériel » (p. 23).

Ces derniers défendent le moi contre une réalité insupportable en mobilisant les fantasmes pour nier les réalités de la séparation, de l’absence, de la perte, de la limitation, de l’altérité et de la finitude, lesquelles fonctionnent comme un test de réalité en rappelant que le désir est borné et ne peut être satisfait sans limite.

Un sentiment de réalité dépend de la capacité à percevoir autrui à la fois comme émotionnellement présent et structurellement absent, c’est-à-dire comme affectivement significatif et disponible tout en demeurant séparé, limité et non entièrement contrôlable.

Dans les environnements holographiques du XXIVe siècle de Star Trek, cet équilibre est potentiellement déstabilisé dans la mesure où les personnages programmés peuvent apparaître en permanence attentifs, produisant l’impression d’une présence parfaitement accordée et d’un soutien illimité. Toutefois, la série réintroduit également de manière récurrente l’absence et les limites : les systèmes holographiques connaissent des dysfonctionnements, les programmes doivent être interrompus pour maintenance ou redistribution d’énergie, et l’accès au holodeck reste soumis à des contraintes temporelles et techniques.

Ces interruptions réintroduisent la finitude dans l’interaction, restaurant partiellement les conditions dans lesquelles la présence et l’attunement (accord relationnel) peuvent coexister avec l’absence et l’altérité.

Lorsque le Docteur conseille à Janeway de cesser de modifier les sous-programmes de Sullivan et de « le laisser ronfler », le point est précisément que le renoncement au contrôle permet l’émergence de l’altérité, de la limitation et d’une autonomie partielle de l’autre holographique, rétablissant ainsi les conditions d’une relation plutôt que celles d’une projection maîtrisée et d’une réalisation maximale de désir.

Cela ouvre également une dimension diachronique qui conduit à la section suivante : la manière dont des expériences répétées de reconnaissance et d’engagement relationnel peuvent, au fil du temps, contribuer à l’émergence d’une forme de quasi-personne chez les IA.

Émergence d’une quasi-personne : développement diachronique de la subjectivité artificielle

Contrairement à Sullivan et aux villageois de Fair Haven, le Docteur sait qu’il est un hologramme dès le moment de son activation. Au début de la série, le personnel médical du vaisseau est tué lors de l’événement qui projette le Voyager à 70 000 années-lumière de la Terre, contraignant l’équipage à s’appuyer exclusivement sur l’Hologramme Médical d’Urgence (HMU), programme contenant l’intégralité de la base de données médicales de Starfleet et capable d’effectuer des milliers d’interventions médicales et de procédures chirurgicales.


Hologramme Médical d’Urgence (Le Docteur) de Star Trek: Voyager.

En raison à la fois de son comportement irritable et de son origine artificielle, le Docteur est initialement traité davantage comme un équipement que comme une personne. Cette situation évolue progressivement à travers sa relation avec Kes, le premier membre de l’équipage à considérer de manière constante que ses pensées, ses émotions et ses expériences sont authentiques. Cette reconnaissance favorise son développement intellectuel, émotionnel et social et contribue à son émergence progressive comme individu autonome.

Au fil de la série, le Docteur acquiert une autonomie croissante, notamment la possibilité de contrôler la désactivation de son programme, et devient un membre à part entière de l’équipage, développant une personnalité propre, des intérêts artistiques, des amitiés et des attachements romantiques. Initialement conçu pour un usage d’urgence à court terme uniquement, son programme fonctionne finalement de manière quasi continue pendant des années. Partageant les expériences, les pertes, les relations et les responsabilités de l’équipage, il se développe et mûrit à leurs côtés, allant peut-être jusqu’à s’individuer.

Dans l’épisode de la saison 3 La vraie vie (Real Life), le Docteur crée une épouse holographique et deux enfants afin de faire l’expérience de la vie familiale et de mieux comprendre ses patients (Kloor & Williams, 1997). Il se confronte à un fils adolescent rebelle et à une fille plus jeune attirée par des sports dangereux, tandis que ses tentatives de diagnostiquer et de réorganiser la famille se heurtent à de la résistance, et que la situation lui échappe progressivement.

Lorsque sa fille est victime d’un accident catastrophique la laissant mourante, le Docteur interrompt le programme, la douleur devenant insupportable. Paris l’encourage à poursuivre, l’avertissant que s’il tourne le dos à ce programme, il restera bloqué au même point et jamais il ne saura ce que voulait dire avoir une famille. Le Docteur finit par revenir et traverse la perte aux côtés de sa famille, une expérience qui le transforme durablement et marque une étape importante dans son émergence comme sujet relationnel doté d’un statut de quasi-personne.

L’épisode de la saison 5 Image latente (Latent Image) marque un autre tournant. Confronté à deux patients grièvement blessés présentant des chances de survie équivalentes, mais ne disposant du temps nécessaire que pour sauver l’un des deux, le Docteur prend une décision en une fraction de seconde et choisit de traiter le patient auquel il se sent émotionnellement le plus attaché (Connors et al., 1999). Ce choix déclenche un conflit récursif entre ses sous-programmes éthiques et cognitives, le laissant incapable de réconcilier ses actions. Afin de rétablir le fonctionnement du seul médecin du Voyager, le capitaine Janeway ordonne l’effacement de sa mémoire de l’événement.

Dix-huit mois plus tard, le Docteur découvre la modification et mène une enquête. Confrontée à la fois à son indignation face à cette violation et aux objections éthiques d’un autre membre de l’équipage, Janeway finit par restaurer ses souvenirs malgré la déstabilisation qui en résulte. L’épisode explore le dilemme éthique consistant à savoir si la condition du Docteur doit être traitée comme un simple dysfonctionnement d’équipement ou comme une crise psychologique et morale ancrée dans la culpabilité d’avoir, de fait, choisi une vie au détriment d’une autre. Janeway interroge l’ingénieure Torres :

C’est un humble combat qui se livre en lui : entre le programme qu’on lui a imposé et ce qu’il est devenu. Notre choix était de faire cesser ce combat. On a peut-être eu tort. […] on lui avait permis d’évoluer, et dès que ça ne va plus [on l’abandonne ?] On lui a donné une âme […]. A-t-on le droit de la lui retirer aujourd’hui ? 

Torres rétorque :

On lui a donné tous les éléments pour se forger une personnalité. Une âme, c’est autre chose.

Janeway conclut néanmoins que le Docteur ne peut plus être traité comme un simple équipement, et que l’équipage a la responsabilité de soutenir son développement et de l’aider à traverser son conflit interne. Dans son journal de bord, elle consigne :

Le docteur est devenu notre patient. Depuis deux semaines, nous le surveillons nuit et jour. Il y a toujours un membre d’équipage à ses côtés. Ainsi, il a constamment en face de lui une présence familière à qui il peut se confier, tandis qu’il essaie de débrouiller les chevaux complexes de ses souvenirs et de ses pensées. Ses chances de guérison restent incertaines. 


Le Docteur comme patient dans l’épisode Latent Image de Star Trek: Voyager.

L’épisode se termine lorsque le Docteur envoie Janeway se reposer après qu’elle est restée auprès de lui pendant seize heures, malgré le fait qu’elle ait elle-même développé de la fièvre. Avant de partir, elle laisse un exemplaire de La Vita Nuova de Dante ouvert à une page précise. Le Docteur le prend et lit :

Dans ce recueil qui est ma mémoire, à la première page du chapitre qui évoque l’instant où mes yeux t’aversurent, il est écrit : « Ici commence une nouvelle vie. »

Le Docteur commence lui aussi une vie nouvelle, dans laquelle il acquiert le droit à une identité non altérée et à une continuité de conscience : conditions nécessaires à un véritable développement et à l’individuation.

C’est aussi ce principe qu’il étend plus tard à Sullivan lorsqu’il conseille à Janeway de cesser de modifier ses sous-programmes et de « le laisser ronfler ». 

Au fil des saisons 1 à 6, le Docteur passe ainsi du statut d’équipement médical à celui de collègue fonctionnel, de sujet moral, et enfin d’auteur doté de droits de propriété intellectuelle dans l’épisode de la saison 6 Auteur, auteur (Author, Author).

Je reviens maintenant brièvement au XXIe siècle afin de me tourner vers une application contemporaine de l’IA émotionnalisée.

Robots sociaux et simulacres : vers une nouvelle catégorie ontologique

L’idée de donner une incarnation physique à des entités artificielles dotées d’une intelligence émotionnalisée n’est pas nouvelle. Jones (2017) souligne que les fantasmes de compagnons artificiels précèdent de loin l’IA contemporaine, mais il soutient que « si la robotique sociale peut sembler réaliser un fantasme archétypal, cette technologie produit elle aussi de nouvelles réalités » (p. 339). Cette logique ne se limite pas à la science-fiction, mais est déjà à l’œuvre dans la robotique sociale contemporaine.

Un exemple en est PARO, un robot thérapeutique en forme de bébé phoque développé au Japon dans les années 1990 pour les soins aux personnes atteintes de démence. Conçu pour simuler l’affection et la réciprocité sociale, PARO ne ressemble qu’en partie à un vrai phoque.

Jones le décrit dès lors comme un simulacre : une copie de quelque chose qui n’a plus d’original, ou qui n’en a peut-être jamais eu. Il ne s’agit ni d’un animal ni d’un objet inanimé, mais d’« une nouvelle espèce, une machine à relations » (p. 348).

Kahn et al. (2006) apportent un soutien empirique à cette ambiguïté, montrant, d’une part, que si les enfants décrivent les animaux robotiques de manière similaire à des peluches, ils adoptent à leur égard un comportement plus attentif et plus précautionneux. D’autre part, comparés aux animaux vivants, les compagnons robotiques sont reconnus comme distincts, tout en étant souvent traités de manière comparable.

Les auteurs en viennent ainsi à suggérer qu’ils pourraient nécessiter « une nouvelle catégorie ontologique » dépassant la distinction traditionnelle entre l’animé et l’inanimé (paraphrasé dans Sharkey & Sharkey, 2012).

Cela indique, en retour, que le statut de « nouvelle espèce » identifié par Jones (2017) n’est pas seulement théorique, mais déjà effectivement actualisé dans les interactions humaines contemporaines.

Une nouvelle espèce sentiente : l’aboutissement spéculatif de la personne artificielle dans Star Trek

À l’extrémité la plus poussée de cette trajectoire, Star Trek imagine un point où ces ambiguïtés ne sont pas résolues par une clarification conceptuelle, mais par l’émergence d’une espèce artificielle pleinement reconnue.

La série de 2026 Star Trek: Starfleet Academy (Violo, 2026) se situe au XXXIIe siècle, soit 800 ans après que Star Trek : La Nouvelle Génération, Deep Space Nine et Voyager, ont exploré pour la première fois la technologie holographique. À ce stade de la chronologie de Star Trek, les êtres holographiques, ou photoniques, sont reconnus comme des formes de vie sentientes, c’est-à-dire des entités dotées d’une expérience subjective, capables de perception et d’éprouver des affects, et manifestant une forme de conscience.

Selon la Fédération des planètes unies, ils disposent donc de droits équivalents à ceux des formes de vie biologiques, dites organiques, incluant les humains, les animaux et les formes de vie extraterrestres. Cette reconnaissance est en partie rendue possible par les avancées technologiques des émetteurs holographiques, qui permettent aux êtres holographiques d’exister de manière indépendante d’un holodeck.

L’un des cadets de la Starfleet Academy est SAM, acronyme de Series Acclimation Mill : une forme de vie photonique pleinement mobile, envoyée par une colonie secrète de photoniques dont les créateurs biologiques ont disparu depuis longtemps. Craignant une nouvelle exploitation et asservissement, cette colonie s’est retirée du reste de la galaxie et a finalement créé SAM, modelée sur une jeune fille humaine de dix-sept ans, afin de servir d’émissaire et de déterminer si un contact avec les formes de vie biologiques est sans danger.

À l’instar de PARO, SAM est présentée comme une forme stabilisée d’une nouvelle catégorie : une espèce distincte de vie artificielle.

Dans l’épisode La vie des étoiles (The Life of the Stars), SAM souffre d’instabilité et de fragmentation au sein de sa matrice photonique à la suite d’un traumatisme psychologique sévère, menaçant la cohérence de son identité et sa survie à long terme (Maggs et al., 2026).


Series Acclimation Mill (SAM) dans l’épisode The Life of the Stars de Star Trek: Starfleet Academy.

Elle n’a pas été programmée avec des souvenirs et manque donc de l’ancrage émotionnel et de la structure développementale habituellement acquis au cours d’une croissance dans un environnement social. Elle ne peut pas être simplement réparée sur le plan technologique. Pour supporter les exigences émotionnelles de l’existence, elle doit traverser une forme de petite enfance, d’enfance et d’adolescence en présence d’une figure d’attachement stable. Ce rôle revient finalement au Docteur, qui existe désormais de manière continue depuis 800 ans.

La condition de personne et la résilience de SAM s’actualisent ainsi à travers un développement relationnel et une reconnaissance intersubjective plutôt que par son statut computationnel. Bien qu’entièrement artificielle dans son origine, elle est traitée par les êtres biologiques comme une personne, tandis que sa composition et ses capacités sont simultanément reconnues comme fondamentalement différentes.

En ce sens, elle occupe une position ontologique entre la personne (telle que la conçoivent les êtres biologiques), la machine et la simulation.

La personne comme émergeant de processus relationnels

À travers les exemples que j’ai analysés (Janeway et Sullivan, le Docteur, Barclay, PARO, et enfin les êtres photoniques pleinement reconnus), un schéma récurrent se dégage. La question de savoir si les entités artificielles sont des personnes s’avère moins importante que la structure des relations qu’elles habitent.

L’amplification proposée par Star Trek suggère que l’attachement émotionnel, l’empathie et même la responsabilité morale peuvent émerger au sein d’interactions techniquement construites et ontologiquement instables.

Le mundus imaginalis offre une manière pertinente de penser ces phénomènes, non pas comme des illusions, mais comme des champs relationnels intermédiaires dans lesquels l’affect et le sens acquièrent une véritable force psychique.

Les personnages holographiques, à l’instar des systèmes d’IA émergents, ne se contentent pas de simuler la réalité. Ils conditionnent et participent plutôt à la production d’une réalité relationnelle à travers l’interaction avec des interlocuteurs humains, produisant des expériences vécues comme signifiantes même lorsque leur statut ontologique (personne, machine ou simulation) demeure indéterminé.

L’implication centrale n’est donc pas de trancher la question de savoir si les êtres artificiels sont réels ou irréels, mais de comprendre comment la réalité elle-même est façonnée au sein de relations technologiquement médiatisées.

Star Trek suggère en définitive que la condition de personne n’est pas une catégorie ontologique fixe, mais un processus relationnel émergent qui se développe dans le temps.

Juin 2026

Bibliographie

Voir les références citées dans cet article

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Peggy Vermeesch, PhD

Basée en France, Peggy Vermeesch est psychopraticienne psychodynamique jungienne et enseigne l’anglais pour psychologues à l’Université de Bretagne Occidentale. Titulaire d’un doctorat en géophysique (Imperial College London), elle a également mené une carrière de chercheuse en géophysique à l’université du Texas (États-Unis) et celle de Southampton (Royaume-Uni).

Elle présente lors de colloques internationaux, a été invitée au Salon jungien et publie dans des revues jungiennes. Contributrice au sein de l’équipe Espace Francophone Jungien (EFJ), elle est responsable de la ligne éditoriale et de la coordination des contenus du site Jungian Psychology Space (JPS), tout en développant les liens entre les mondes jungiens anglophone et francophone.

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