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La guérison des traumatismes précoces et des abus narcissiques à partir des contes de fées (1/3)

Grandir avec un parent narcissique a des effets néfastes. Comment peut-on briser ce cycle de traumatismes intergénérationnels ? C’est ce que tentera d’explorer cette série d’articles.

Version anglaise de cet article

Le conte de Grimm de L’enfant de Marie (Marienkind) servira de fil conducteur à l’interprétation. Des histoires plus connues telles que Blanche-Neige, Hansel et Gretel, Cendrillon, La Petite Sirène, Le Roi Grenouille et La Jeune Fille sans mains fourniront une amplification et des indices supplémentaires.

Les détails des contes L’enfant de Marie, Hansel et Gretel, Blanche-Neige, Le Roi Grenouille et Cendrillon ont été tirés d’une traduction anglaise de 2014 par Jack Zipes à partir des deux premières éditions des Contes de l’enfance et du foyer des frères Grimm de 1812 et 1815 (The Original Folk and Fairy Tales of the Brothers Grimm). Ils correspondent aux versions des contes considérées comme les plus fidèles à leur tradition orale d’origine et sont donc particulièrement adaptés à l’interprétation psychologique, en particulier par rapport aux éditions ultérieures ou aux adaptations cinématographiques parfois fortement censurées et embellies.

L’enfant de Marie est une histoire autour de l’abandon de l’innocence et la prise de conscience de notre plein potentiel. C’est une histoire liée à l’individuation, à l’intégration de l’ombre et à la croissance au sens plein du terme.

Dans de nombreux contes, mythes et récits religieux, la première étape de la prise de conscience est symbolisée par un acte de rébellion et de désobéissance. On peut retrouver le thème archétypique de l’expulsion hors du paradis (une sorte de ventre maternel archétypique) en faisant quelque chose ou en regardant quelque chose qui est strictement interdit. Les exemples de contes sont Barbe Bleue de Charles Perrault, l’histoire grecque d’Éros et Psyché, et le Jardin d’Eden de l’Ancien Testament où Adam et Eve mangent des fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal et sont ensuite exilés.

En plus du thème de l’expulsion après la désobéissance, L’enfant de Marie contient un autre thème commun qui s’y mêle, à savoir l’abandon et/ou la persécution d’enfants et d’adolescents aux mains d’une figure parentale cruelle. Les histoires les plus célèbres de cette lignée sont Blanche-Neige, Hansel et Gretel et Cendrillon.

Bien que les abus dans les histoires ci-dessus soient choquants, ils nous donnent une certaine satisfaction car il y a des méchants très clairement définis qui finissent par recevoir une juste punition.

  • Au mariage de Blanche-Neige, la méchante reine est obligée de danser avec des chaussures de fer brûlant jusqu’à ce qu’elle tombe morte.
  • Dans Hansel et Gretel, la sorcière mangeuse d’enfants et la mère qui a abandonné ses enfants meurent à la fin.
  • Les demi-sœurs de Cendrillon perdent leur chance d’épouser le prince et doivent traverser la vie mutilées après avoir chacune coupé une partie de leur talon ou de leurs orteils pour s’adapter à la pantoufle dorée.

Le conte L’enfant de Marie (ou L’enfant de la bonne Vierge) est différent parce qu’il provoque en nous choc et confusion. Nous ne savons pas trop quoi en penser, ni qui blâmer.

Il est important de se rappeler que les contes, ou les rêves à caractère collectif, peuvent être interprétés de différentes manières. Certains pensent qu’il y a une vérité objective dans chaque conte, que nous pouvons tendre à cette vérité objective en interprétant les détails qui sont communs à tout le monde, et que c’est l’approche la plus importante. Dans ce contexte, le conte ne concerne pas un individu mais la conscience collective dans la culture et l’époque où il est né.

L’interprétation qui suit est subjective : l’une parmi tant d’autres possibles. Mon objectif, ainsi que le choix des détails qui sont explorés et amplifiés, est pédagogique. Cela sonnera vrai et sera utile pour certaines personnes, tandis que d’autres pourraient avoir une approche complètement différente, tout aussi précieuse, dans la manière d’aborder ce type de conte.

L’histoire commence avec un pauvre bûcheron et sa femme qui sont affligés de ne plus pouvoir nourrir leur unique enfant : une fille de trois ans. La Vierge Marie descend dans toute sa splendeur et propose, ou plus précisément demande, d’emmener l’enfant au ciel pour l’élever comme son propre enfant.

Le bûcheron « obéit » et donne l’enfant à Marie. La façon dont l’histoire est écrite nous laisse croire que c’est une bonne chose : que la Vierge Marie, par bonté de cœur, sauve l’enfant et ses parents de la famine. Mais est-ce vraiment ce qui se passe ?

Si son intention était d’aider, alors pourquoi n’a-t-elle pas simplement donné de la nourriture à la famille, ou aidé les parents à trouver un moyen de gagner leur vie afin qu’ils puissent nourrir leur famille ?

Si nous nous permettons d’oublier un instant que cette femme magnifique est censée représenter la figure religieuse de la sainte Vierge Marie, une image très différente se dégage.

Nous voyons une femme qui profite du besoin désespéré d’une famille pauvre pour enlever un enfant qui ne lui appartient pas.

On peut aussi se demander pourquoi le père de la petite fille a été si prompt à abandonner son enfant. La plupart des parents se sacrifieraient pour sauver leur enfant, et non l’inverse. N’aurait-il pas pu au moins discuter avec sa femme, réfléchir sérieusement ou essayer de négocier un meilleur accord, par exemple un droit de visite ? Il n’a même pas montré d’émotion à l’idée de perdre son enfant. Et pourquoi la mère ne s’est-elle pas fâchée et ne s’est-elle pas battue pour récupérer son enfant ?

Les deux parents n’affichent même pas les réactions instinctives les plus élémentaires qu’auraient des mammifères en bonne santé. Ainsi, l’enfant subit le traumatisme précoce lié à la négligence et à l’abandon, peu importe le soin avec lequel ce fait est occulté dans l’histoire.

Une fois au paradis, l’enfant est entouré de luxe et nous sommes portés à croire qu’elle y est heureuse.

« Une fois là-bas, tout se passa bien pour la fille : elle ne mangeait que du gâteau et buvait du lait sucré. Ses vêtements étaient d’or et les petits anges jouaient avec elle. »

Cette traduction et celles qui suivent sont effectuées à partir de la version anglaise de The Original Folk and Fairy Tales of the Brothers Grimm.

Mais après un examen plus approfondi, nous devons conclure que sa vie manque de profondeur, d’amour et de vraies relations. L’enfant est comblé de richesses, mais rien n’est dit sur le fait que Marie joue le rôle d’une mère aimante ou une enseignante motivante. Rien ne se passe dans sa vie : pas d’excitation, pas de conflit, et pas d’opportunité d’apprendre, de grandir, ni de se connaître ou de connaître le monde. Elle est littéralement au paradis là où tout est bon et juste, et au bout d’un moment cela est probablement extrêmement ennuyeux.

Ce n’est pas une enfance saine où un enfant peut grandir et devenir adulte avec le soutien affectueux et le juste miroir de parents suffisamment bons. 

La Vierge Marie par définition est trop bonne, trop pure et trop sainte. Symboliquement, il lui est donc impossible de se connecter à un niveau incarné ou instinctif avec son enfant, et son maternage peut donc être interprété comme superficiel.

Dès l’instant où l’enfant a été emmené au paradis, son développement naturel a été contrarié car la vie était beaucoup trop unilatérale et superficielle. Personne ne peut vivre et grandir uniquement en consommant gâteaux et lait sucré. Ces aliments n’ont aucune substance, sont pauvres en calories et n’ont aucun potentiel de croissance. Même le lait, supposé sain, est compromis par l’ajout de sucre. En fin de compte, ces aliments rendent faible et maladif.

Sur le plan interpersonnel, personne ne peut mûrir et apprendre à entrer en relation avec les autres en jouant uniquement avec les petits anges, qui sont toujours agréables et prêts à faire ce que l’enfant veut. Personne ne peut non plus jouer librement en portant des vêtements en or.

Il est nécessaire de permettre aux enfants de jouer dans la boue, de se salir, de satisfaire leur curiosité du monde en utilisant tous leurs sens en vue de leur développement psychologique et d’améliorer leurs défenses immunitaires. C’est un fait bien connu que les enfants surprotégés sont moins équipés pour affronter la vie ultérieurement.

Quelqu’un qui n’a jamais rien connu de réel ou de mauvais, n’a pas développé un système immunitaire suffisant et n’a pas appris à se protéger.

Cela ne veut pas dire que dans le monde extérieur, les parents adoptifs ou les parents de substitution ne peuvent pas se connecter aussi profondément avec leur enfant que les parents biologiques. Ils le peuvent très certainement, et ils peuvent être tout aussi bons parents, et parfois même meilleurs, car le désir, la patience et le sacrifice qu’ils ont consentis pour avoir un enfant sont souvent vécus beaucoup plus consciemment que pour de nombreux parents biologiques.

Quand je dis que la Vierge Marie ne peut pas être une mère incarnée dans cette histoire, je l’aborde sur un plan symbolique. Ce n’est pas une coïncidence si dans ce conte la mère de substitution est la Vierge Marie, qui joue ici le rôle archétypique de la femme chaste et sainte, une femme qui n’a aucun lien avec le véritable amour terrestre ou primaire.  Nous pouvons donc en déduire qu’elle est ignorante et naïve concernant l’intensité de ses pulsions instinctives.

Indépendamment du fait qu’elle était en fait vierge (symboliquement innocente et naïve, comme nous l’avons tous été à un moment donné) lorsqu’elle est tombée enceinte, la vraie Marie a eu largement le temps de devenir une mère incarnée au cours des mois et des années à venir. Au fil du temps elle a perdu de sa virginité.

Mais dans ce conte populaire, et avec cet enfant en particulier, elle n’a pas connu les changements physiologiques qui se produisent dans le corps d’une femme et la transformation psychologique qui l’accompagne pendant la grossesse, l’accouchement et l’allaitement.

Avec le bon soutien, et lorsqu’ils ne sont pas détournés par notre système de santé occidental trop contrôlant et la peur collective de notre nature animale, les changements physiologiques entourant le processus d’accouchement font partie d’une transformation rituelle profondément dynamisante. Ce processus met les femmes, ainsi que les hommes et les femmes qui les accompagnent, en contact profond avec la puissance primitive ainsi qu’avec la vulnérabilité brute de la Déesse Mère qui habite en chacun de nous.

Sans cette expérience, la vierge symbolique n’a tout simplement pas accès à cette partie de sa nature instinctive de mammifère et, par conséquent, elle ne peut être en relation corporelle avec l’enfant.

Si on lui avait confié l’enfant à un plus jeune âge, elle aurait connu les nuits blanches et les problèmes qui accompagnent la prise en charge d’un bébé. L’occasion pour elle d’accéder à d’autres parties d’elle-même. Mais elle a accueilli la petite fille âgée de trois ans, un âge où les enfants sont généralement plus autonomes en terme de fonctions corporelles et d’expression verbale.

La vierge dans l’histoire n’a pas eu à s’occuper de la partie épuisante, répétitive et parfois fastidieuse de s’occuper d’un bébé et d’un tout-petit : l’alimentation nocturne, le changement de couche, l’apprentissage d’un enfant à manger des aliments solides et l’apprentissage de la propreté. Et ainsi elle est restée vierge au sens symbolique du terme : pure, désincarnée, innocente, naïve, et certainement incomplète.

Les archétypes sont toujours duels, et il est donc logique que lorsque la Vierge Marie, à partir de la vision unilatérale véhiculée dans notre mythe chrétien, se soit transformée dans les traditions folkloriques. Ce conte écrit par les frères Grimm met en scène une Vierge Marie qui, bien que supposée pure, bonne et chaste, montre néanmoins un côté plus sombre. Puisqu’il n’y a pas de place pour une Déesse Mère pleinement incarnée, certains aspects, issus de l’inconscient collectif, apparaissent sous forme d’ombre.

Désobéissance et expulsion du paradis

Vers l’âge de quatorze ans, lorsque la pulsion pubertaire se renforce, l’enfant de notre histoire, devenue jeune fille, ne supporte plus cette vie superficielle et surprotégée. Ainsi, lorsque la Vierge Marie lui donne les clés des portes du royaume des cieux avec des instructions strictes de ne pas ouvrir la treizième porte, elle désobéit, initiant ainsi le rite de passage à la majorité et de la prise de conscience d’un autre côté de la vie qui lui était auparavant caché.

La traduction du texte original réalisée en 2014 précise :

« Rapidement, elle claqua la porte et s’enfuit. Son cœur commença à battre et ne s’arrêta pas. »

Le battement de son cœur indique qu’une partie de la jeune fille qui dormait auparavant s’est réveillée : la partie incarnée d’elle, la passion liée au sentiment, la graine de son développement vers une femme pleinement mature. Et le battement ne s’arrêta pas : une fois cette transformation déclenchée, il lui est difficile de revenir en arrière.

Bien que censé être une partie normale du développement, Marie ne peut pas le supporter, peut-être par jalousie, car elle-même n’a pas pu ou n’a pas été autorisée à vivre pleinement et à épouser tous les aspects de la femme. Peut-être qu’elle n’est tout simplement pas capable d’aider sa fille à traverser cette phase parce qu’elle n’a pas pu la traverser elle-même. Le fait de voir le processus se dérouler devant elle réveille un traumatisme chez elle et fait ressortir « le pire » en elle. 

Paradoxalement, Marie donne une opportunité à sa fille, en fixant une interdiction, alors qu’inconsciemment elle sait que la jeune fille ne pourra pas y résister. Par la suite, elle n’est pas en mesure d’aider l’enfant à conduire sa lente transformation en femme. Quand elle rentre à la maison, elle demande à la fille si elle a ouvert la treizième porte. La jeune fille dément.

La Vierge Marie sait d’abord que la jeune fille ment quand elle met sa main sur le cœur de la jeune fille et ressent la passion et le feu battants. Puis elle demande une deuxième fois et la jeune fille nie à nouveau.

Le deuxième indice révélateur pour la fille est l’or sur son doigt. La jeune fille a été contaminée par « l’or du feu céleste » dont elle a été témoin. Elle ne pourra plus jamais s’en défaire. Il est tout simplement impossible de nier qu’elle a été touchée et affectée par ce qu’elle a vécu. L’or est un symbole de la réalisation du Soi, de l’individuation.

La jeune fille ne peut plus redevenir une enfant innocente, elle ne peut qu’aller de l’avant pour devenir une femme, et la Vierge Marie le sait et le craint. Celle-ci ne peut pas supporter d’être témoin de cette transformation, tout comme la méchante reine dans Blanche-Neige ne pouvait pas supporter de voir sa fille mûrir et devenir une belle femme à part entière. Et tout comme la méchante reine dans Blanche-Neige, la Vierge Marie expulse la jeune fille de sa maison et l’abandonne dans la forêt.

Au sein de la figure maternelle le processus de maturation conduisant à une femme incarnée et puissante est abandonné à la forêt ou au désert psychique. Tout lien avec ce qui est considéré comme désagréable ou incompatible psychologiquement est coupé dans un processus de clivage ou dissociation.

Avril 2023

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Peggy Vermeesch

Basée en France, Peggy Vermeesch est psychopraticienne d’orientation jungienne. Professeure d’anglais à l’Université de Bretagne Occidentale, elle a également un long parcours de chercheuse en géophysique à l’Imperial College London, l’université du Texas (États-Unis) et celle de Southampton (Royaume-Uni).

Contributrice au sein de l’équipe Espace Francophone Jungien (EFJ) elle assure également les liens entre le monde anglophone (Jungian Psychology Space) et francophone.

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