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Quand la technologie devient mythe

Transformer le sable en pensée. Coloniser Mars. Installer des centres de données dans l’espace. Et si ces projets technologiques révélaient moins le futur que notre imaginaire profond ? J-P. Robert

Le laboratoire alchimique – David Teniers le jeune XVIIe siècle – Licence CC

Transformer le sable en pensée

Pourquoi ceux qui façonnent le futur technologique nous attirent-ils autant qu’ils nous inquiètent ?

Je prendrai comme exemple Marc Andreessen, figure majeure de la Silicon Valley. Sa trajectoire commence en 1993, lorsqu’il co-crée Mosaic, l’un des premiers navigateurs web graphiques, contribuant à ouvrir Internet au grand public. Depuis, il est devenu l’un des investisseurs les plus influents du monde technologique.

Lors d’une interview en janvier 2026, il a établi un parallèle entre l’intelligence artificielle et la quête de la pierre philosophale chez les alchimistes. Selon lui, les scientifiques ont accompli quelque chose de remarquable : transformer le sable (silicium) en pensée. Or la pensée est à ses yeux ce qu’il y a de plus précieux. Il voit dans cette prouesse la réalisation d’un rêve ancestral faisant de l’IA la pierre philosophale que les alchimistes ont longtemps cherchée.

Manifestement Andreessen ne se réfère pas aux pratiques concrètes des anciens alchimistes, ni à leur manière de travailler. Pour la plupart d’entre eux, l’observation solitaire de la matière allait de pair avec des tentatives de transformation à partir d’assemblages subtils et instables. Ces expérimentations pouvaient se révéler dangereuses, et les accidents n’étaient pas rares.

Il faudra attendre le XXe siècle pour qu’un autre regard soit porté sur ces expériences et ces textes. Avec Carl Gustav Jung, puis les travaux approfondis de Marie-Louise von Franz, ce qui semblait n’être qu’un ensemble de spéculations obscures ou de fantasmes éloignés des propriétés réelles de la matière, s’est révélé porteur d’une autre compréhension : celle d’un langage symbolique décrivant les processus de transformation du psychisme.

De plus, « transformer le sable en pensée » ne relève pas d’un geste solitaire. Cela suppose le travail de grandes équipes, l’investissement de sommes considérables, de lourdes infrastructures industrielles et des réseaux tentaculaires de calcul. Cela implique l’extraction de ressources, une consommation massive d’énergie électrique et, au bout de la chaîne, des conséquences environnementales qui, cumulées, aggravent les déséquilibres climatiques.

Une vision sans ombre

Andreessen semble habité par son sujet. Son débit de parole est rapide, son énergie tendue vers l’avenir, comme si les transformations du monde n’allaient jamais assez vite. À l’arrière-plan, derrière la personne qui l’interroge, un cadre électronique diffuse la vidéo d’un feu de bois. Un feu qui ne brûle plus que sur un écran. Même la chaleur est devenue image.

Dans le discours d’Andreessen, l’adoption massive de l’IA apparaît essentiellement sous un jour positif. Il insiste sur la nécessité d’être un acteur engagé, de participer aux événements plutôt que de les observer passivement. La volonté consciente, l’initiative, la décision occupent le devant de la scène.

Il s’étonne même que nous utilisions encore des ponts construits dans les années 1930, des barrages datant de 1910, des bâtiments des années 1960 ou des villes fondées à la fin du XIXe siècle. Lui qui vit en Californie s’interroge : où sont les nouvelles villes ? Où sont les nouveaux barrages ? Où est le train à grande vitesse californien ?

Rien n’est dit, en revanche, de la part d’ombre ni de l’inconscient à l’œuvre en arrière-plan. Andreessen n’est pas seul à penser ainsi. D’autres acteurs majeurs de la tech, et la liste est longue, participent du même mouvement. Ils donnent corps à de puissants courants de la psyché collective. La grande majorité d’entre eux ignorent les forces qui les traversent, persuadés d’agir en pleine liberté et d’en être les représentants légitimes.

Coloniser le ciel

La conquête de l’espace connaît aujourd’hui un nouvel essor. Jeff Bezos et Elon Musk, chacun à la tête d’entreprises spatiales privées, en sont des figures emblématiques. Ils s’approprient ainsi des prérogatives qui étaient jusqu’alors réservées aux États et nourrissent l’ambition de coloniser l’espace.

Des constellations entières de satellites sont déjà en orbite et continuent d’être déployées à un rythme soutenu, au risque d’encombrer dangereusement le ciel. Les alertes des scientifiques se multiplient : des collisions en cascade, évitées jusqu’à présent, pourraient provoquer des dommages majeurs dans cet écosystème orbital apparemment bien réglé.

Les conséquences ne seraient pas abstraites. Privés de systèmes de communication ou de positionnement, nos sociétés pourraient connaître des perturbations profondes, avec des répercussions très concrètes dans la vie quotidienne.

En ce début d’année 2026, Elon Musk a annoncé son ambition de développer des centres de données en orbite terrestre. Cette proposition repose sur un constat simple : la difficulté croissante à disposer sur Terre d’une énergie suffisante pour soutenir l’essor de l’intelligence artificielle. L’espace offrirait, selon lui, un accès plus direct et continu à l’énergie solaire.

Les défis techniques restent considérables avant que de tels systèmes puissent devenir opérationnels. Mais une telle vision donne déjà de précieux indices sur les dynamiques psychiques qui prennent forme à travers ces projets.

L’objectif affiché est clair : coloniser l’espace, accéder à de nouvelles ressources énergétiques, imaginer des lieux de vie entièrement artificiels, voire esquisser un monde présenté comme idéal.

En arrière-plan se dessine une autre idée, plus troublante : celle d’une Terre en grande difficulté, devenue partiellement inhospitalière. Dans cette perspective, vivre sur Mars ne relève plus de la science-fiction, mais d’une option envisagée sérieusement.

Du visiteur au colon

Jung s’est intéressé, dans les années 1950, au phénomène émergent des soucoupes volantes dans Un mythe moderne, publié en 1958. Il y écrit :

« De notre côté, nous voulons aller sur la Lune ou sur Mars, et les habitants d’autres planètes de notre système, ou même de planètes de la sphère des astres fixes, voudraient, eux, venir chez nous. Nous sommes conscients de notre aspiration à conquérir l’univers, mais la tendance similaire que nous prêtons aux extraterrestres est une conjecture mythologique, autrement dit une projection. » (p. 36)

Autrement dit, ce que nous pensions percevoir comme une menace ou une présence venue d’ailleurs exprimait en réalité notre propre aspiration à l’expansion.

Aujourd’hui, les recherches ont pris un autre tournant. Il n’est plus tant question de peuples débarquant de leurs engins interplanétaires que de formes de vie possibles, microbiennes ou primitives, disséminées dans l’univers.

Le mythe ne disparaît pas pour autant. Il se transforme. Il quitte le registre de l’irruption d’extraterrestres pour celui de la colonisation. Ce que nous projetions autrefois sur des visiteurs venus du ciel, nous l’assumons désormais comme programme.

Les figures que j’évoque ne se contentent pas de projeter leur imaginaire dans des récits ou des fictions. Elles passent à l’acte, avec l’aval des autorités, dans des cadres réglementaires qui demeurent, pour l’heure, peu contraignants. Le mythe ne reste pas au niveau symbolique : il se matérialise.

Elles bénéficient en outre du soutien implicite de millions d’utilisateurs qui, à travers des usages beaucoup plus quotidiens et pragmatiques, participent eux aussi à cette dynamique. J’en fais moi-même partie. À travers ces outils, c’est parfois une aspiration plus profonde qui s’exprime : le désir d’efficacité, d’expansion, voire de maîtrise accrue sur le monde.

La puissance de leurs réalisations dépend étroitement des capitaux mobilisés, du nombre de chercheurs et d’ingénieurs engagés dans ces projets, ainsi que des infrastructures mises en place. S’y ajoutent désormais les capacités de l’IA elle-même, qui accélèrent les processus, amplifient les résultats et nourrissent une logique d’accroissement.

Nous participons au mythe

Ce mouvement n’est pas seulement technologique. Quelle dynamique profonde cherche à s’accomplir dans cette poussée vers l’espace ?

Sous-jacents à ces projets, plusieurs archétypes interagissent. On y reconnaît d’abord un désir d’immortalité, une quête de dépassement et l’aspiration à vivre dans un monde supposé purifié.

Le monde tel qu’il est perçu apparaît insuffisant : ses ressources sont limitées, ses frontières contraignantes, son organisation soumise au cycle irréversible de la vie et de la mort.

Dans cette perspective, le mal, omniprésent, tend à être projeté ailleurs, sur un extérieur responsable de toutes les difficultés.

Le mouvement vers l’extérieur s’accompagne d’un effacement progressif du dedans. L’intériorité n’est plus envisagée comme une profondeur à explorer, mais comme un ensemble de mécanismes observables et mesurables. Le psychisme tend à être réduit à des données de surface, mobilisées à des fins d’optimisation et d’efficacité.

Habiter plutôt que conquérir

Pourquoi cela nous attire-t-il autant ? Parce que nous participons à ce mythe. Les figures divines d’autrefois ne se sont pas éteintes mais elles continuent d’agir sous d’autres formes dans notre imaginaire collectif. Nous croyons parler d’innovation, d’accélération, de conquête. Mais ce sont parfois d’anciens dieux qui se manifestent à travers nos projets.

Reste à reconnaître ceux qui manquent à l’appel. Si certains nous poussent vers le ciel, vers l’expansion, le dépassement et le dépaysement, d’autres rappellent la nécessité du centre, du foyer, de la terre et de la mesure. Ces mots ne désignent pas un retour en arrière, mais une exigence d’équilibre : fécondité, cyclicité, enracinement, dépendance à la terre nourricière.

S’inscrire dans une limite reconnue est peut-être le chemin le plus juste. Plutôt que de conquérir sans cesse de nouveaux espaces, il importe d’habiter pleinement ceux où nous nous trouvons. Le véritable territoire inexploré n’est pas orbital mais intérieur : celui de la psyché inconsciente, avec ses contraintes, ses lois propres et l’impossibilité de s’y soustraire.

Se mettre au service de l’inconscient exige une écoute réelle et la capacité de faire médiation entre ce monde intérieur et un extérieur qui nous inquiète. Cela implique de renoncer au narcissisme, de sortir de l’illusion de toute-puissance et de construire, avec d’autres, des liens vivants. À l’échelle individuelle c’est, à mes yeux, l’attitude la plus juste et la plus exigeante.

Avant de coloniser le ciel, il nous faut apprendre à habiter la Terre et nous-mêmes.

Février 2026

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Jean-Pierre Robert

Jean-Pierre Robert, fondateur du présent site, assure la mise en ligne des contenus. Il est le rédacteur de plusieurs articles, présentation d’ouvrages, entretiens et assure la mise en page du site.

Il coanime des séminaires de formation avec des membres d’Espace Francophone Jungien.

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