Pourquoi certaines images et certains discours nous atteignent-ils si profondément ? Quelles dynamiques psychiques rendent ces mécanismes si puissants ? À l’ère du numérique et de l’IA, que nous révèlent-ils de notre responsabilité ? J-P. Robert

Cet article constitue la seconde partie de Qui agit dans le monde numérique ?. Il prolonge la réflexion en interrogeant les ressorts psychiques qui rendent ces phénomènes si opérants, et la manière dont ils engagent la responsabilité de chacun.
Quand la blessure rencontre l’algorithme
Pourquoi certains contenus numériques exercent-ils une influence si puissante sur nos comportements ? Ils ne prospèrent pas dans le vide : ils rencontrent un terrain psychique déjà préparé.
La clinique de la perversion narcissique montre combien la blessure narcissique, souvent ancienne et peu élaborée, rend le sujet particulièrement sensible aux promesses de reconnaissance, de maîtrise ou de valorisation. Lorsqu’un contenu promet assurance, supériorité relationnelle ou accès à un « secret », il vient toucher ce point vulnérable : le désir d’être enfin reconnu, aimé, ou d’échapper au sentiment d’insuffisance.
Dans un environnement numérique saturé d’images et de comparaisons, cette blessure peut être facilement réactivée.
Les algorithmes de recommandation ne créent pas ces contenus, mais ils les sélectionnent et les mettent en avant en fonction de leur capacité à susciter réaction et engagement. Or les contenus qui activent fortement l’émotion (indignation, fascination, espoir, peur) sont précisément ceux qui captent le plus l’attention.
L’architecture technique vient ainsi renforcer une dynamique déjà présente : l’impact prime sur la profondeur, l’émotion sur la réflexion, la réaction sur l’élaboration.
Cette dynamique n’est pas seulement psychologique ou technique, elle est aussi économique. L’économie de l’attention qui structure aujourd’hui les grandes plateformes numériques représente des enjeux financiers considérables, mesurables dans les valorisations boursières de ces entreprises : capter l’attention, susciter des réactions et maintenir l’engagement des utilisateurs génère une valeur économique immense.
L’algorithme ne pense pas, il optimise. Mais ce qu’il optimise, ce sont des réponses humaines.
La question de la responsabilité se déploie alors à un autre niveau. Produire massivement des contenus générés par IA, calibrés pour séduire, promettre et provoquer, n’est pas un acte neutre. Le concepteur choisit des formulations, des images, des titres. Il sait, ou devrait savoir, quels ressorts psychiques sont mobilisés.
L’outil technique n’est pas pervers en lui-même. Mais il peut devenir l’instrument d’une stratégie qui, consciemment ou non, exploite des fragilités narcissiques.
L’éthique de l’agir à l’ère numérique
Les mécanismes évoqués ici ont déjà été analysés lors des séminaires consacrés à l’emprise et au harcèlement organisés par EFJ entre avril 2017 et avril 2023.
Ce travail mené sur plusieurs années a mis en évidence des constantes. Le harcèlement ne repose pas d’abord sur la technologie, mais sur des dynamiques psychiques précises : détournement du langage, inversion accusatoire, isolement progressif de la cible, installation du doute et affaiblissement du discernement.
Ce qui a changé aujourd’hui, ce n’est pas la nature des mécanismes, mais leur vitesse, leur échelle et leur visibilité. Là où une dynamique d’emprise se déployait autrefois dans un cercle restreint, elle peut désormais se diffuser en quelques heures auprès de milliers de personnes. L’atteinte à la réputation, l’isolement ou la disqualification peuvent ainsi prendre une ampleur inédite.
Mais ce qui ne change pas demeure essentiel : le processus commence toujours par un agir humain. Derrière l’écran, derrière l’algorithme, derrière l’outil de génération, une décision est prise, un choix est effectué, une intention s’engage.
Les concepteurs de plateformes ne peuvent ignorer les effets systémiques des architectures qu’ils mettent en place. Les choix d’optimisation, de recommandation et de monétisation orientent les comportements collectifs. Concevoir un environnement qui récompense l’impact émotionnel plutôt que la profondeur réflexive n’est pas neutre.
Les producteurs de contenus, qu’ils utilisent ou non des outils d’IA générative, engagent également leur responsabilité. Choisir des formulations incitatives, exploiter des fragilités narcissiques ou jouer sur la promesse de maîtrise et de révélation constitue un acte. Ces outils peuvent devenir l’instrument d’une stratégie qui privilégie la captation à l’élaboration.
Enfin, chacun de nous est concerné. L’économie de l’attention prospère sur nos réactions, nos partages, nos indignations immédiates. La vigilance, le discernement et la capacité à différer la réaction deviennent des enjeux éthiques contemporains.
Dynamiques collectives et responsabilité
Il convient toutefois d’introduire une nuance importante. Toutes les personnes impliquées dans ces dynamiques ne relèvent pas nécessairement d’une organisation perverse. Les travaux de Racamier ont notamment mis en lumière l’existence de ce qu’il appelait des noyaux pervers.
La personne malveillante agit rarement seule. Autour d’elle se constitue progressivement un environnement de complicité, d’indifférence ou d’intérêt. Certains y trouvent un avantage, d’autres ne perçoivent pas clairement ce qui se joue, d’autres encore préfèrent détourner le regard.
Dans les environnements technologiques contemporains, ces mécanismes peuvent prendre des formes nouvelles. Des ingénieurs ou concepteurs peuvent, par exemple, se montrer peu attentifs aux questions éthiques, privilégiant la performance technique, la réussite économique ou l’attrait de l’innovation.
Sur les réseaux sociaux, on observe également des phénomènes similaires : une attaque initiale, parfois anodine en apparence, ouvre une brèche dans laquelle d’autres s’engouffrent. Les commentaires se polarisent, les positions se radicalisent, et très rapidement l’échange bascule dans un affrontement où plus rien de constructif ne peut émerger.
L’innocence, l’inconscience ou la simple recherche d’adhésion au groupe deviennent alors des facteurs puissants d’amplification. Sans que chacun en mesure pleinement la portée, le processus collectif alimente le mouvement initial et lui donne une force disproportionnée.
L’antidote réside d’abord dans un travail de prise de conscience. Reconnaître les mécanismes à l’œuvre, interroger ses propres réactions, accepter de suspendre l’impulsion immédiate constituent des gestes simples mais décisifs. Là encore, la question posée par Jung conserve toute sa force : devenir conscient de qui agit en nous.
Des antidotes possibles
Les technologies numériques pourraient d’ailleurs contribuer à limiter certaines dérives qu’elles amplifient aujourd’hui. Des systèmes d’analyse en temps réel, s’appuyant sur l’intelligence artificielle, seraient techniquement capables de détecter certaines formes d’escalade verbale, de harcèlement collectif ou de polarisation extrême dans les échanges en ligne. Des avertissements adressés aux participants, voire des mécanismes temporaires de ralentissement ou de suspension des échanges, pourraient parfois suffire à désamorcer des dynamiques d’emballement.
Une telle approche n’est pas sans précédent. Dans le domaine informatique, les systèmes de protection, comme les antivirus, analysent depuis longtemps en continu les comportements des programmes afin de détecter des activités suspectes. Bien qu’ils reposent sur une forme de surveillance, ces dispositifs sont généralement acceptés lorsqu’ils visent à prévenir des atteintes et à protéger les utilisateurs.
Les acteurs qui administrent ces plateformes disposent en effet d’une perspective que les utilisateurs n’ont pas. Là où chacun ne perçoit qu’un fragment des échanges auxquels il participe, les systèmes de la plateforme peuvent suivre dans le temps et à travers différents espaces les modes d’intervention d’un même compte. Cette vision transversale permettrait, si elle était mobilisée dans ce sens, de repérer certaines répétitions de comportements, certaines stratégies d’attaque ou de harcèlement qui restent souvent invisibles pour les participants isolés.
De tels dispositifs soulèvent naturellement des questions délicates, notamment celles de la liberté d’expression et du risque de censure. Mais ils posent également une autre question, rarement abordée : celle des choix économiques et des architectures algorithmiques qui privilégient aujourd’hui l’intensité des réactions plutôt que leur qualité.
La question posée par Jung retrouve alors toute son actualité : qui agit ?
Mars 2026
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Jean-Pierre Robert
Jean-Pierre Robert, fondateur du présent site, assure la mise en ligne des contenus. Il est le rédacteur de plusieurs articles, présentation d’ouvrages, entretiens et assure la mise en page du site.
Il coanime des séminaires de formation avec des membres d’Espace Francophone Jungien.
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