Entre continuité, rupture et éternité, l’expérience humaine se déploie selon des régimes temporels distincts. En s’appuyant sur la psychologie analytique de Jung, cet article explore comment Chronos, Kairos et Aïon structurent la souffrance psychique, la clinique et le processus d’individuation. Rachel Huber

Aïon (partie centrale d’une grande mosaïque de sol provenant d’une villa romaine)
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- Souvenir d’enfance
- Le temps comme structure psychique
- La triade temporelle sous le prisme jungien
- Chronos : le temps du Moi
- Kairos : l’irruption du sens et la synchronicité
- Aïon : le temps des archétypes et du Soi, l’éternité intérieure
- Temporalités pathologiques
- Névrose et Chronos
- Psychose et Aïon
- Traumatisme : le temps gelé
- Applications à la pratique clinique et analytique
- L’espace analytique : la mesure de l’invisible
- Individuation : harmoniser les trois temps vers le Soi
Souvenir d’enfance
Ce jour-là, je suis restée dans l’angle le plus à l’est de la cour de récréation, à fixer l’horizon. J’espérais y voir par-delà.
Et, tout en focalisant mon attention sur cette ligne, je revoyais les allées étroites et ombragées du cimetière, j’entendais les gravillons crisser sous mes pas, je sentais l’odeur un peu trop verte des boules de cyprès que je lançais par-dessus la barrière du parc, pour m’amuser à les entendre et à les voir tomber dans le bassin, pendant que maman, tata et marraine nettoyaient les tombes des morts que nous honorions les dimanches.
Quand la cloche a sonné, je ne l’ai pas entendue. C’est la maîtresse qui est venue me prendre par le bras, sans quoi, je ne sais combien de temps j’aurais pu rester dans ma torpeur.
Je n’ai jamais oublié ce moment. J’avais neuf ans. Ma famille était en train d’enterrer pépé. Sans moi.
Le temps comme structure psychique
Il existe des instants qui demeurent, inchangés, à l’intérieur de l’être. L’horloge avance, le corps se transforme, la vie se déplie, et pourtant quelque chose reste posé là, avec sa lumière, ses odeurs, sa texture, comme une enclave intacte. La psyché connaît plusieurs temps, et c’est souvent dans la clinique que cette pluralité se révèle avec le plus de netteté.
Pour entrer dans cet article, je commence donc par un mot. Temps.
Le français le reçoit du latin tempus, temporis, qui désigne une période, une circonstance et, aussi, un moment propice. Autour de tempus, une constellation éclaire un geste fondamental. Délimiter. Le mot grec témenos nomme un espace « découpé à part », consacré ou assigné, retranché du commun. Il se rattache au verbe témnō, « couper ». Le latin templum porte une intuition voisine : un espace marqué, tracé, tenu pour l’observation rituelle et la lecture des signes, dans la tradition augurale romaine. La tempérance, issue de temperantia et de temperare, vient dire une autre face de cette opération : régler, modérer, tenir la juste mesure, afin que l’excès devienne habitable.
Ainsi le temps se donne comme une coupe. Une coupe dans le flux du vivant, une mesure qui soutient et oriente le Moi.
Les Grecs anciens distinguaient trois figures du temps :
- Chronos, le temps linéaire, organise la continuité et l’histoire racontable.
- Kairos, le moment opportun, ouvre la brèche du sens, l’instant où la réalité se met à répondre.
- Aïon, le temps de l’âge et de l’éternité, porte le temps profond, celui des images et des puissances archétypiques.
Ces trois temporalités offrent un cadre pour penser la psyché humaine. C’est à cette croisée que se tient cet article, au point précis où le temps devient un enjeu psychique, puis un enjeu de soin.
En psychologie analytique, ces temporalités peuvent éclairer les instances de la psyché :
- Chronos correspond au temps du Moi conscient,
- Kairos, à l’irruption signifiante de l’inconscient,
- Aïon, au temps mythique de l’inconscient collectif.
Cette grille de lecture temporelle permet de poser une dynamique sur les troubles psychiques et d’orienter la pratique clinique vers la recherche d’une forme d’équilibre temporel pour le consultant.
La triade temporelle sous le prisme jungien
Chronos : le temps du Moi
Chronos désigne le temps chronologique, celui que l’on compte, il avance par unités homogènes, se laisse mesurer, règle l’horloge et le calendrier. On peut l’associer au temps de la conscience ordinaire, la durée devient une grille, la vie consciente s’y inscrit comme une succession d’instants comparables. Le Moi s’y reconnaît, puisque cette mesure soutient l’organisation, la prévisibilité, l’histoire racontable. Quand Chronos devient l’unique boussole, sa logique apparaît dans sa nudité, il demeure indifférent à l’être. Le Moi cherche la continuité, Chronos impose l’impermanence, et l’existence se vit comme une réalité comptée, vieillissement, finitude, perte, irréversibilité. Le temps passe, et l’angoisse de mort s’installe.
Ainsi, dire que Chronos est « le temps du Moi » revient à poser un repère métapsychologique, le Moi se structure dans un temps homogène, mesurable, orienté vers la continuité et la maîtrise relative. Lorsque ce registre prend toute la place, la temporalité se rigidifie, et la conscience perd l’accès aux modalités qualitatives du temps, celles où une expérience devient signifiante.
Pour le consultant, l’enjeu devient alors plus précis : retrouver un rapport au temps qui rende la vie de nouveau habitable, en laissant émerger d’autres modalités temporelles, Kairos, où l’expérience se charge de signification, et Aïon, où la profondeur du Soi offre orientation et perspective, afin que Chronos retrouve sa fonction de mesure, sans confisquer l’accès à la qualité du temps vécu.
Kairos : l’irruption du sens et la synchronicité
Kairos désigne le moment opportun, la percée qualitative dans le tissu du temps, cet instant dense où quelque chose peut advenir parce que la situation devient mûre. Les Grecs l’ont figuré sous la forme d’un adolescent en mouvement, ailé aux talons, en équilibre instable, comme porté par une vitesse qui échappe à la prise. L’épigramme rapportée à propos du Kairos de Lysippe condense, avec une précision presque clinique, la logique de l’instant décisif : l’« occasion » se saisit par l’avant, par la mèche offerte à la main qui vient au-devant, puis elle file, et l’arrière du crâne se présente chauve, signe que l’instant passé ne se rattrape plus. Le rasoir, tenu dans la main, ajoute une seconde évidence : Kairos est vif, il tranche, il découpe.
Dans une lecture jungienne, Kairos devient une catégorie opératoire pour penser l’irruption du sens. Jung nomme synchronicité un type de coïncidence où un état psychique et un événement objectif se rencontrent selon une connexion de signification, hors logique causale. Il en propose une formulation structurale en distinguant, entre autres, le cas où une :
« coïncidence d’un état psychique de l’observateur avec un événement objectif, extérieur et simultané qui correspond à l’état ou au contenu psychique. » Synchronicité et Paracelsica, C. G. Jung, p.271
Cette coïncidence rompt la neutralité de Chronos, elle ouvre une brèche, elle rend visible une correspondance.
Cette possibilité s’éclaire à partir de l’arrière-plan ontologique que Jung désigne, dans sa pensée tardive, par l’Unus Mundus, le « monde un », entendu comme unité du monde intérieur et du monde extérieur. Dans cette perspective, la séparation habituelle entre psyché et monde cesse d’épuiser le réel.
Jung formule, dans sa correspondance avec Pauli, un point décisif pour notre propos : les catégories d’espace et de temps, telles que la conscience les utilise, relèvent de « postulats psychologiques » et perdent leur évidence dès lors que l’on considère certains faits psychiques. Kairos devient alors l’instant où la conscience aperçoit, dans l’expérience, cette zone de recouvrement entre configuration intérieure et événementialité extérieure.
Au cabinet, l’enjeu se vérifie dans des scènes très concrètes, parfois fulgurantes. L’exemple devenu classique se trouve chez Jung : une consultante, tenue par une position intellectuelle rigidifiée, raconte un rêve où apparaît un scarabée ; au même moment, une cétoine dorée vient frapper à la fenêtre, et Jung lui remet l’insecte, geste simple, coupant, qui ouvre la relation à l’irrationnel vivant. Le Kairos thérapeutique se reconnaît à cette qualité : un instant juste, où l’inconscient trouve une forme dans le réel partagé, et où la psyché consent à se laisser déplacer.
Jung étend enfin cette logique au collectif. Il évoque l’époque comme un moment de transformation des principes et des symboles fondamentaux, un kairos historique où se lit une mutation profonde des représentations, avec ses signes d’apocalypse et de renaissance. Cette dimension collective compte, parce qu’elle colore les angoisses, les pertes de repères, les effondrements de sens, et parce qu’elle amplifie, dans certaines périodes de vie, la survenue d’instants de bascule.
Pour le consultant, l’enjeu du Kairos réside dans la restauration de sa capacité d’accueil et de saisie. Sortir de la passivité d’un temps linéaire pour redevenir celui qui « tranche » et qui décide. Intégrer le Kairos, c’est apprendre à reconnaître, au cœur du chaos ou de la grisaille du quotidien, la lueur de l’opportunité. Le soin devient alors cet espace où l’on s’exerce à guetter le passage de l’instant pour ne plus le laisser s’évanouir.
Aïon : le temps des archétypes et du Soi, l’éternité intérieure
Aïon désigne, dans l’héritage grec et hellénistique, le temps de l’éternité, la durée illimitée, la puissance du cycle cosmique, ce que le français a reçu sous la forme d’« éon », issu du grec aiôn, « durée », « éternité ». Là où Chronos compte, Aïon enveloppe. Il tient le mouvement total, celui qui porte les saisons, les âges, la ronde des commencements et des retours. Dans l’iconographie tardive, surtout au contact des cultes à mystères, cette idée s’incarne dans une figure saisissante : le dieu léontocéphale, tête de lion, corps ceint de spires serpentines, associé au cercle zodiacal et à la souveraineté sur le temps cosmique.
Jung s’arrête longuement à cette épaisseur-là du temps dans Aïon. Études sur la phénoménologie du Soi . Le titre dit déjà l’axe : une réflexion sur la totalité psychique, saisie à travers ses images collectives, ses cycles, ses métamorphoses. Dans ce cadre, Aïon prend aussi le sens fort d’une ère, au sens archétypal du terme, une configuration de longue durée qui organise l’imaginaire collectif, modèle les formes du sacré, et imprime une dynamique souterraine aux destins individuels. Jung articule cette lecture à la chronologie astrologique, en particulier au symbolisme des Poissons, dont il étudie la dyade comme matrice d’opposés.
C’est ici que sa thèse devient structurale. La figure du Christ porte, pour Jung, une valeur de représentation du Soi, et cette représentation appelle son envers, l’ombre, l’Antéchrist, afin que la totalité demeure pensable. Jung formule cette exigence de complétude en soulignant le caractère incomplet du symbole christique dès que l’aspect « inférieur » demeure expulsé et projeté.
Dans l’économie d’Aïon, la dialectique Christ et Antéchrist, comme polarité structurante, appartient au temps profond de la psyché collective, un temps archétypal qui traverse l’histoire, la dépasse, puis revient y inscrire des retournements, des énantiodromies, des passages de seuil.
Cette lecture des ères s’appuie, chez Jung, sur un repère astronomique précis, la précession des équinoxes, mouvement lent de l’axe terrestre qui modifie la position des équinoxes au fil d’un grand cycle. Dans Aïon, Jung relie la dynamique des Poissons à une ère commandée par le conflit des opposés, et il inscrit l’horizon du Verseau sous le signe d’une tâche d’union, encore à venir, à l’échelle collective.
Ainsi, le temps archétypal donne une intelligibilité aux bascules culturelles, et il donne, au consultant, un langage pour penser ce qui se vit parfois comme une crise privée, alors que l’âme résonne avec un remaniement plus vaste des images dominantes. Jung le formule dans une lettre à Pauli :
« Le monde archétype est éternel, c’est-à-dire hors du temps ». C. G. Jung, lettre à Wolfgang Pauli, citée in Cazenave, M. ; Reeves, H. ; et al. La synchronicité, l’âme et la science., p. 53
Cette phrase entraîne une conséquence clinique majeure, car elle invite à entendre certains phénomènes psychiques en dehors des catégories ordinaires de la chronologie, en particulier lorsqu’un rêve numineux, une fascination incontrôlable ou une expérience de totalité envahit la scène intérieure.
Aïon, ainsi compris, devient une force de transfiguration. Cette perception du temps donne une vue d’ensemble, une orientation, une verticalité intérieure. Il installe aussi une exigence : la fonction du Moi consiste à tenir la coupe, la mesure, et une capacité de différenciation, afin que la puissance archétypale se symbolise au lieu de submerger. Le temps du Soi porte. Le temps du Moi contient. Et c’est dans leur articulation que la vie psychique devient habitable.
Pour le consultant, l’enjeu d’Aïon tient à la découverte d’un enracinement qui excède sa biographie. Ses crises et ses métamorphoses prennent place dans un cycle plus vaste, celui d’une transformation de l’âme collective, et cette mise en perspective modifie la texture même de la souffrance. Le soin devient alors le lieu où l’expérience personnelle se relie à l’histoire archétypale, où l’épreuve s’inscrit dans un mouvement de totalité, et où le temps se donne comme continuité de l’être, axe intérieur, orientation.
Temporalités pathologiques
La clinique psychopathologique se laisse aussi lire comme une clinique des altérations du temps vécu. Ce que le consultant rapporte, ce que le corps manifeste, ce que la parole répète, dessine souvent une déformation précise de la temporalité.
- Dans la névrose, le temps s’étire, se rumine, se calcifie autour d’un avant et d’un après.
- Dans la psychose, l’expérience peut basculer hors du temps partagé, avec une atteinte du rapport à la durée, à l’horizon des possibles, à l’évidence du monde.
- Dans le traumatisme, un fragment d’expérience demeure présent, tel quel, comme une enclave qui refuse de s’historiser.
Ces descriptions appartiennent à une tradition clinique solide, particulièrement la phénoménologie psychiatrique, qui a montré combien la souffrance psychique engage une modification de la structure temporelle de l’existence, et pas seulement un contenu mental douloureux.
Névrose et Chronos
Dans la perspective jungienne, la névrose apparaît comme un conflit intrapsychique qui laisse le Moi en tension, sans effondrement de l’épreuve de réalité, tout en entravant la croissance psychique. Elle installe une dissociation, une division intérieure, une guerre civile feutrée où l’être continue de fonctionner, tout en se sentant intérieurement empêché. Cette forme de souffrance engage presque toujours une perturbation du temps : le présent devient impraticable, parce qu’il est envahi par ce qui revient, ou colonisé par ce qui menace.
Freud a posé des repères majeurs sur la fixation, la répétition et la logique de l’angoisse, en montrant comment un événement non élaboré ou une conflictualité non symbolisée continuent d’agir dans le psychisme, sous forme de retours, de symptômes, de scénarios, et comment l’angoisse se structure comme signal face au danger anticipé. Ces deux mouvements, retour et anticipation, dessinent déjà une temporalité prise en étau : l’être vit sous la pression d’un passé actif et d’un futur inquiétant.
Jung, tout en reconnaissant la dimension causale des déterminations, introduit une accentuation : la névrose porte aussi une exigence actuelle et une orientation. Dans ses textes de psychothérapie, écrits basés sur ses expériences en psychiatrie il insiste sur la nécessité de lire le symptôme comme un fait du présent, qui met le Moi face à une tâche psychique, face à une attitude à transformer, face à une vérité intérieure qui réclame d’être assumée. Cette lecture ouvre la voie à une compréhension téléologique, au sens où le trouble ne se contente pas d’expliquer d’où l’on vient, il indique aussi vers quoi l’on doit aller, pour que la vie redevienne possible.
C’est ici que Chronos devient un opérateur clinique. Dans la névrose, Chronos se dérègle, puis il se durcit. Le temps linéaire cesse d’être une continuité soutenante. Il devient une menace, une pression, une dette, un retard, une course. L’être se compare, se juge, s’accuse, se projette dans des avenirs saturés, et il rumine des passés qui continuent de dicter la forme du présent. L’expérience intérieure oscille entre hier et demain, et l’instant perd sa densité.
Le consultant dit souvent cela avec des mots simples : « je n’arrive pas à vivre maintenant », « je suis bloqué », « je tourne en boucle », « je n’avance plus ». La clinique entend, derrière ces formulations, une atteinte du rapport à la durée, au possible, à l’ouverture du présent.
L’enjeu du soin, à ce niveau, devient concret. Il consiste à réaccorder Chronos, afin que le présent redevienne habitable, et que le temps retrouve sa fonction de soutien, au lieu de devenir instrument de persécution intime. Et, dans le même mouvement, il s’agit de rendre à l’être l’accès à une autre qualité du temps : celle où un déclic peut survenir, celle où quelque chose se comprend, se choisit, se tranche. Kairos.
Le travail psychothérapeutique vise alors une temporalité plus juste : un passé intégré, un présent épaissi, un avenir rouvert, afin que la vie psychique cesse d’être une répétition sans issue et redevienne une histoire en transformation.
Psychose et Aïon : l’effondrement de la temporalité linéaire
La psychose se donne d’abord comme une perte de la continuité commune. Le fil de Chronos se relâche, l’histoire racontable cesse de tenir, et l’être se retrouve exposé à une matière intérieure qui ne se laisse plus ordonner. Du point de vue jungien, le noyau structural tient à ceci : le Moi ne parvient plus à assurer sa fonction de contenance et de différenciation, et l’autonomie des complexes devient dominante, jusqu’à engendrer une désintégration de la personnalité.
Cette bascule, Jung la pense en continuité avec la clinique de la schizophrénie qu’il a longuement travaillée, et il la met en lien avec l’« abaissement du niveau mental » de Janet, moment où le conscient perd de sa force et où le complexe Moi risque d’être dépouillé de sa suprématie. Jung précise que cet abaissement constitue un seuil de dissociation, et il en décrit aussi les formes transitoires, induites par la fatigue ou le sommeil, ce qui permet d’en saisir la portée comme phénomène de niveau de conscience, avant même d’en considérer les devenirs pathologiques.
Dans ma pratique sophrologique, ce seuil prend une forme opératoire. La sophronisation de base vise l’accès au niveau sophroliminal, compris comme un niveau de conscience abaissé et disponible, et le terpnos logos soutient la tenue du cadre verbal et attentionnel. Ce rappel a sa place ici, parce qu’il met en évidence, sur un plan technique et de contenu, la question même qui se joue dans la psychose : la tenue du conscient et la capacité du complexe Moi à demeurer en fonction de veille.
Jung précise alors le contraste clinique entre ces deux pôles : l’hystérie, au sein des névroses, préserve une unité potentielle de la personnalité, et la schizophrénie, au sein des psychoses, manifeste une dissociation plus permanente et plus sévère. Dans cette configuration, les « personnalités secondaires » cessent de s’organiser entre elles : elles deviennent indépendantes, elles ne coopèrent pas, et l’unité psychique se défait en autonomies concurrentes.
Sur ce fond, la métaphore temporelle devient clinique. Quand l’unité consciente perd sa tenue, l’expérience se recompose selon une logique interne, saturée d’évidence, et l’être se trouve pris dans un présent d’absolu, chargé d’une tonalité numineuse, où la datation, la distance, la mise en récit cessent d’opérer comme repères communs. Aïon envahit alors la scène psychique, sous la forme d’un temps mythique vécu comme réel, et cette réalité se ferme, se durcit, s’impose.
Jung renforce cette lecture par un repère clinique : une part de la phénoménologie schizophrénique s’éclaire par sa parenté formelle avec le rêve. Les processus de figuration, d’association et d’autonomisation des contenus occupent la conscience de veille; la mise à distance habituelle s’amenuise. Le vécu se présente comme réalité immédiate, plus difficile, voire impossible à relier, à dater, à symboliser. Il y a là atteinte de l’horizon temporel qui rend le monde habitable et partageable. L’être ne chemine plus dans le temps. Il se retrouve aspiré par lui, ou rejeté hors de lui.
Pour le consultant, l’enjeu thérapeutique peut se formuler ainsi : il s’agirait de restaurer une coupe, une mesure, une cadence. En phase aiguë, ce travail relève d’un cadre institutionnel et d’une coordination des soins. En phase compensée, un travail en cabinet devient possible, avec une articulation claire au suivi psychiatrique. Dans les deux cas, la direction demeure lisible : rendre à Chronos sa fonction d’armature, afin que l’expérience archétypale puisse se déposer, se représenter, se relier, puis se dater, sans perdre sa valeur de vérité psychique.
Une autre configuration, souvent plus silencieuse, se rencontre pourtant dans la clinique, et elle mérite une lecture spécifique. Ici, la réalité commune peut rester accessible, la vie extérieure peut continuer, et, cependant, le temps intérieur se ferme sur un point d’arrêt. L’événement demeure présent, avec sa charge, sa texture, son pouvoir d’intrusion. L’être ne traverse plus la scène, il y revient, parfois sans image, parfois avec l’image nue, et le corps en porte la preuve.
C’est la logique du traumatisme, celle d’un temps gelé qui refuse de devenir Chronos.
Traumatisme : le temps gelé
Le traumatisme engage une configuration plus silencieuse, et pourtant radicale. Chronos peut se maintenir au-dehors; au-dedans, une portion du temps se fige, et l’existence s’organise autour d’un point d’arrêt, vécu comme présent, avec une distance psychique indisponible.
La clinique du trouble de stress post-traumatique met au jour une architecture stable : l’événement revient sous forme d’intrusions et de reviviscences, l’être évite ce qui réveille la scène, et l’organisme demeure en hyper-activation, comme si l’alerte se prolongeait au-delà de tout danger actuel. Le temps du trauma s’impose alors comme un présent récurrent, et le corps en porte la preuve.
Cette expérience du « présent qui revient » prend une intelligibilité particulière si l’on reprend la grande clinique française de la dissociation. Pierre Janet décrit des sujets « arrêtés dans l’évolution de la vie », « accrochés » à un obstacle qu’ils ne parviennent plus à franchir. Il précise la logique : l’événement traumatique crée une situation à laquelle il faut s’adapter, et la réminiscence devient traumatique lorsque le travail d’assimilation demeure inachevé, lorsque la réaction psychique reste, en quelque sorte, suspendue. On tient déjà ici le noyau temporel : l’événement reste mobilisateur, et la vie psychique continue d’y dépenser des forces, comme si la scène demeurait ouverte.
La proximité jungienne se gagne à partir de la théorie des complexes. Jung définit le complexe comme une formation psychique à tonalité affective, susceptible de devenir une « entité psychique séparée », dotée d’une autonomie relative, capable de court-circuiter la volonté consciente et de s’imposer en retour, en surgissement, en automatisme. Le traumatisme se comprend alors comme constellateur de complexe : une charge affective et sensorielle se regroupe, se ferme, se protège, puis revient au présent dès qu’un indice résonne avec la scène initiale.
C’est ici que l’image du temps gelé devient opératoire, parce qu’elle décrit une modalité précise du vécu traumatique. Le consultant le dit avec des mots simples : il ne se souvient pas, il revit. Le complexe traumatique réactive la scène comme une actualité, et l’appareil psychique perd, sur ce point précis, sa capacité de datation.
Winnicott situe là une atteinte de la continuité d’être, qui soutient l’existence avant même le récit. Il parle de crainte de l’effondrement pour désigner une peur orientée vers l’avenir, alors que l’effondrement appartient déjà au passé, survenu hors vécu, hors intégration. La temporalisation, processus actif par lequel l’être organise son expérience dans le temps, se désorganise localement : l’expérience demeure vraie, parce qu’elle possède une réalité interne, et elle demeure actuelle, parce qu’elle s’impose au présent. La vie peut continuer, la réalité commune rester accessible, et pourtant une pièce intérieure demeure scellée.
Pour le consultant, l’enjeu du soin devient alors lisible, simple à formuler, exigeant à accomplir. Il s’agit de rendre à Chronos sa fonction psychique : inscrire, relier, dater, mettre à distance. Cela implique une contenance suffisante pour approcher la charge sans réactiver la submersion, et une présence suffisante pour que l’expérience se représente, se symbolise, se parle, puis se situe. Le travail vise ce passage décisif : du présent éternisé vers le passé intégré, afin que le temps recommence à faire œuvre et que la vie redevienne habitable.
Applications à la pratique clinique et analytique
L’espace analytique : la mesure de l’invisible
L’espace psychothérapeutique commence par des choses simples, mais probantes : un temps donné. Un horaire. Une durée. Une régularité. Et un lieu. Cette rigueur n’a rien d’administratif : elle constitue une mise en forme de Chronos. Un Chronos ainsi rendu fiable, assez stable pour que le Moi puisse cesser de se défendre contre l’imprévisible. Le cadre devient alors un témenos temporel : une portion de vie découpée, soustraite aux sollicitations ordinaires, tenue pour le travail intérieur.
Ce bord a une conséquence clinique directe : il rend possible la venue de l’inconscient. Images, affects, fragments, retours, peuvent s’approcher, parce qu’un commencement et une fin existent, et parce qu’un témoin demeure. Aïon devient praticable, et le consultant s’aventure plus loin dès lors qu’il sait que ce qui surgit sera accueilli, puis repris, séance après séance.
Dans cette continuité peut surgir Kairos, l’instant juste. Une parole tombe au bon endroit, un lien se fait, une articulation devient possible, parfois à partir d’un rêve, d’une image insistante, d’une scène qui revient, puis se déplace. Le temps paraît identique d’une séance à l’autre, et pourtant quelque chose a mûri.
Enfin, le dispositif met au travail ses zones les plus sensibles, séparation, limite, fin de séance, intervalle. C’est souvent là que les complexes se constellent, que des fidélités invisibles se révèlent, que l’angoisse se condense. Le consultant croit parler du présent, et l’on entend une profondeur plus ancienne, parfois archétypale, qui cherche sa forme, et le cadre la rend lisible, donc élaborable.
Individuation : harmoniser les trois temps vers le Soi
Dans la psychologie analytique, l’individuation se comprend comme une mise en cohérence, la vie cesse d’être une suite d’événements subis; elle devient un chemin où quelque chose se rassemble. Cette cohérence concerne aussi le temps.
- Chronos soutient l’inscription dans la réalité, la limite, le pas à pas.
- Kairos ouvre les passages, les décisions, les seuils où l’existence change de direction.
- Aïon donne la profondeur, la perspective, la dimension de totalité où une crise peut se révéler comme nécessité de transformation, et où la biographie s’éclaire à la lumière d’une tâche plus vaste.
Le point déterminant tient à la tenue du Moi. Le Moi contient, différencie, date, relie, il offre une coupe au flux. Aïon porte l’énergie de transformation. Kairos indique le moment où cette énergie devient intégrable. Lorsque cette articulation se fait, la temporalité psychique se réorganise, le passé trouve une place, le présent reprend de l’épaisseur, l’avenir redevient pensable. Le consultant se dégage d’un temps archaïque qui répète, il retrouve une capacité de choix et d’orientation.
À ce point, un pas de côté s’impose vers l’époque elle-même, là où nos temporalités humaines rencontrent une autre forme de « temps », celle des systèmes techniques. Dans Temporalités plurielles du vivant et du synthétique, Dragana Favre interroge ce que deviennent Chronos, Kairos et Aïon lorsque le calcul « survole le temps sans jamais l’habiter ». Elle décrit des régimes temporels disjoints, des boucles sans expérience, une temporalité fonctionnelle qui manipule des traces de sens, tout en laissant intacte la question décisive que nous rencontrons au cabinet, préserver le sol symbolique où s’enracine l’expérience du temps vécu, du sens, et de la transformation.
Février 2026
Bibliographie :
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Rachel Huber
Rachel Huber est praticienne en psychothérapies, sophrologue, enseignante, formatrice et assure des supervisions. Son cabinet se trouve dans le Sud-Est de la France.
Très attachée à la psychologie jungienne, s’appuyant sur des textes fondateurs, elle démontre comment celle-ci apporte un éclairage autour des questionnements liés à nos modes de vie actuels.
Elle est professionnelle agrée de la Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse (FF2P).
Elle fait partie de l’équipe éditoriale du site Espace Francophone Jungien.
Pour en savoir plus, voir son site internet Cabinet Sophro-Psy
Séminaires
Elle coanime des séminaires de formation avec d’autres membres d’Espace Francophone Jungien.
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