Dans un espace clos où le pouvoir se recompose, une question surgit : quelle figure peut véritablement porter l’unité et la révolution d’une communauté humaine ? Une lecture jungienne, à partir du film Conclave, en révèle toute la portée. Rachel Huber

Adapté du roman de Robert Harris, Conclave, réalisé par Edward Berger en 2024, prend pour cadre l’élection d’un pape dans le huis clos du Vatican. Cet article en propose une lecture jungienne et dévoile la fin du film.
Il arrive qu’une œuvre de grande diffusion touche juste, parce qu’elle atteint, dans une forme accessible, une question d’une grande profondeur. Lorsque j’ai regardé Conclave, la Principauté de Monaco vivait, le 28 mars 2026, la visite apostolique de Léon XIV, dans une séquence marquée par l’appel à la paix, à la justice, et par une parole ferme sur les séductions du pouvoir et de l’argent. Cette proximité de temps et de lieu donnait au film une résonance particulière.
Quand le centre se dérobe
Derrière l’élégance d’un thriller ecclésial au rythme presque liturgique, la mise en scène fait du conclave un véritable théâtre de la psychologie des profondeurs. Elle travaille d’abord les consciences singulières, en laissant remonter les failles, les désirs, les peurs, les secrets et les calculs de chacun. Puis, à mesure que le huis clos resserre les corps, les regards et les paroles, ce mouvement s’élargit pour laisser apparaître une dynamique plus vaste. L’institution se trouve alors prise dans des constellations archétypiques, et ce qui s’ouvrait sous les traits d’une procédure rigoureusement codifiée devient peu à peu le lieu où les forces de l’inconscient collectif gagnent en visibilité et commencent à travailler le corps ecclésial de l’intérieur.
Le conclave comme chambre de transformation
Historiquement et théologiquement, le conclave relève pleinement de la tradition catholique. Pourtant, le film en saisit une dimension symbolique qui ouvre une lecture plus profonde. D’emblée, Conclave installe un lieu à part, séparé, protégé, resserré. À mesure que les portes se ferment et que le monde extérieur s’éloigne, les corps entrent dans une même gravité, la parole se recueille, et le temps quitte son cours ordinaire pour devenir un temps d’épreuve, de maturation et de vérité.
Dans cette perspective, la symbolique alchimique offre une image éclairante. Le conclave y devient temenos, une enceinte sacrée qui soustrait le corps ecclésial à la dispersion du dehors et le reconduit à sa responsabilité la plus haute. En son sein se dessine aussi la figure du vas hermeticum, ce vase scellé où une matière est contenue, éprouvée, concentrée, jusqu’à pouvoir se transformer. L’institution s’y trouve ainsi ramenée à elle-même, et cesse, dans ce temps suspendu, de se prolonger dans l’agitation du monde.
Le conclave concentre les forces en présence et agit comme un creuset où le corps ecclésial traverse ses tensions, laisse remonter ce qu’il contenait encore, puis cherche une ordonnance nouvelle. Le Vatican filmé par Edward Berger capte avec justesse ce travail intérieur du huis clos comme épreuve de recentrement.
Persona et Ombre au cœur de l’institution
Une communauté religieuse porte souvent une persona collective de grande tenue. Elle donne forme à la continuité, soutient la mémoire, élève le rite et présente au monde une figure de dignité. Elle tient ainsi une place symbolique élevée parce qu’elle incarne une permanence, recueille un héritage et offre à ceux qui la regardent une image de cohésion. Conclave montre avec finesse la force de cette façade institutionnelle, sa nécessité, sa beauté et la gravité qu’elle confère à l’ensemble du corps ecclésial.
Mais une telle élévation symbolique appelle un travail de conscience d’autant plus rigoureux. Avec le temps, l’institution se charge aussi d’une ombre collective. Les compromis anciens s’y déposent, les clivages s’y fixent, les blessures y persistent, et des zones aveugles continuent d’orienter silencieusement la vie commune.
Ce que le film saisit avec une grande justesse, c’est ce point de tension où le sacré et le pouvoir se nouent intimement, car le sacré attire la puissance, et la puissance cherche volontiers à se couvrir de sacré. Cette alliance traverse l’histoire humaine. Jung en a éclairé la logique lorsqu’il pense l’inflation, la projection des contenus archétypiques et la force des identifications collectives qui exaltent les groupes tout en troublant le rapport de chacun à soi même.
Sous la majesté du cérémonial, l’ombre recommence à circuler. Les alliances se nouent puis se défont, les fidélités se déplacent, les paroles se chargent d’un double sens, et l’institution se découvre peu à peu travaillée par ce qu’elle contenait sans l’élaborer.
Les luttes d’influence et les affrontements psychologiques ne servent donc pas seulement le suspense. Ils dévoilent les contradictions internes du corps ecclésial et montrent combien la protection de la façade peut encore l’emporter sur l’accueil de la vérité. À mesure que les défenses perdent de leur emprise, quelque chose de blessé, d’inquiet et de longtemps maintenu sous silence entre dans le champ de la conscience.
Dans le creuset du conclave, l’ombre personnelle et l’ombre collective entrent en résonance. Le huis clos constelle ce que chacun porte déjà dans sa part obscure, et cette activation vient en retour charger les tensions du corps institutionnel tout entier. Les fixations individuelles, les peurs, les ambitions, les besoins de maîtrise ou de reconnaissance ne demeurent jamais enfermés dans la seule psyché de chacun. Ils rencontrent les clivages plus anciens de l’institution, s’y accrochent, les réveillent et leur donnent une intensité nouvelle.
Le conclave révèle ainsi bien davantage que des tempéraments singuliers. Il montre comment une communauté se trouve travaillée à travers les failles de ceux qui la composent, et comment, dans le même mouvement, les fragilités individuelles amplifient l’ombre collective jusqu’à ébranler la persona d’unité que le corps ecclésial cherchait à maintenir.
Lawrence, tenir au milieu de l’épreuve
Doyen du Collège des cardinaux, Lawrence assume la responsabilité de la direction du conclave. Dans cette matière troublée, il émerge peu à peu comme la figure d’une conscience capable de tenir sans céder. Il occupe une place psychique d’une grande précision. Dans le mouvement collectif, il fait travailler une conscience aux prises avec ce qui la dépasse et cherche pourtant à demeurer juste. À l’échelle individuelle, il évoque un moi qui veille, qui discerne, qui contient, et qui accepte de se laisser instruire par ce qui advient.
Jung l’écrit dans Ma vie : « Notre psyché est structurée à l’image de la nature du monde. Ce qui se passe en grand se produit aussi dans la dimension la plus infime et la plus subjective de l’âme. » Cette résonance entre le corps institutionnel et l’âme singulière donne au personnage sa profondeur propre.
Lawrence avance ainsi dans un champ saturé de projections, de calculs et de rivalités, tout en maintenant en lui une qualité d’attention qui ne cède ni à la fascination ni à la crispation. Il observe, il interroge, il relie, il laisse les éléments venir à lui avant de leur imposer une forme trop rapide. Cette manière d’habiter sa charge lui donne une véritable épaisseur psychique, car elle engage moins une maîtrise qu’une véritable tenue intérieure.
Le doute joue ici un rôle central. Il travaille Lawrence du dedans, affine sa présence et l’ouvre davantage au réel. Il empêche sa conscience de se fermer sur une certitude prématurée et lui apprend à mûrir au contact de ce qu’elle ne possède pas encore. Le film confère ainsi au doute la dignité d’une discipline intérieure. Lawrence cherche le sens avec gravité. Il consent à être déplacé par ce qui surgit. Il laisse paraître une vérité qui se forme à travers lui et qui excède sa volonté.
C’est en cela qu’il touche à ce que Jung appelait la fonction transcendante. Lawrence soutient l’espace où les contraires peuvent demeurer ensemble assez longtemps pour qu’une orientation nouvelle commence à se dessiner. Sa conscience accueille l’ambivalence, endure l’inconfort et traverse l’incertitude sans forcer la résolution. Elle séjourne dans cette région exigeante où le réel résiste encore à la saisie immédiate et où l’âme travaille en profondeur avant de pouvoir reconnaître ce qu’elle voit.
Lawrence apparaît ainsi comme une figure de conscience relationnelle, attentive, responsable, capable de traverser l’ébranlement sans se laisser absorber par la grandeur de sa fonction. Son lien au doute le garde disponible à plus vaste que lui. Il conserve une porosité au mystère, et cette porosité prépare silencieusement la révélation finale, car il fallait, pour accueillir ce qui vient, une conscience assez ouverte pour laisser émerger l’inédit sans l’écraser sous des catégories préétablies.
Sœur Agnes, le féminin de veille
Sœur Agnes occupe dans Conclave une place discrète et pourtant capitale. Gouvernante en chef des cardinaux, elle veille sur les autres sœurs engagées dans le service.
Au cœur d’un univers régi par le masculin, la hiérarchie, et la fonction, Sœur Agnes introduit une autre modalité de présence. Elle porte une qualité de féminin qui veille, relie et garde mémoire. Sa position reste en retrait, mais elle voit, entend et retient. Elle perçoit ce que le regard absorbé par le pouvoir ne remarque plus, conserve la trace de ce qui s’est joué, et ramène chacun à la vérité concrète de la situation. Par elle, le conclave demeure en contact avec le réel au moment même où le prestige des charges, le jeu des positions et la clôture du système risquent d’en couper les cardinaux.
De Sœur Agnes émane une qualité d’attention orientée vers le vrai : elle agit sans éclat, par présence, vigilance et discernement. Sa parole vient peu, et c’est précisément ce qui lui donne sa force. Lorsqu’elle intervient, elle ne cherche ni place ni ascendant. Elle tranche dans le mensonge. Le féminin commence alors à travailler le centre depuis cette autorité silencieuse qui ne s’appuie sur aucun signe visible de pouvoir.
La portée symbolique du personnage s’élargit avec finesse. À travers elle, le film déplace peu à peu le regard vers ce qui paraissait latéral, peu investi, presque silencieux, et y fait apparaître une part décisive du vrai.
Sœur Agnes prépare ainsi le déplacement intérieur du film. Par sa seule présence, elle fait sentir qu’une institution ne se comprend jamais tout entière depuis sa façade officielle, ni depuis les seuls lieux où le pouvoir se montre. Avec elle, Conclave réoriente discrètement le regard vers une zone de veille, de mémoire et de vérité, et c’est depuis ce lieu apparemment secondaire que commence déjà à se dessiner une autre intelligence du centre.
Benitez, une figure du mystère
Benitez se présente d’abord comme un cardinal au parcours discret, formé loin des centres de pouvoir, au contact direct du monde, de la mission et de la souffrance humaine. Cette biographie plus exposée au réel qu’aux jeux d’influence donne immédiatement à sa présence un ton singulier dans le conclave.
Au moment où l’institution cherche celui qui pourra l’orienter, Lawrence devient capable de laisser émerger une présence qui élargit l’ordre intérieur du conclave. Le travail traversé dans l’exercice de sa charge l’a conduit jusqu’à ce point de disponibilité. Parce qu’il a tenu la tension, traversé l’ambivalence et laissé les contraires séjourner ensemble sans les rabattre trop vite sur une solution, il rend possible l’œuvre de la fonction transcendante, ce travail de la psyché grâce auquel une orientation inédite se forme au cœur même du conflit. Le centre auquel il peut alors consentir accueille une question vivante, assez vaste pour porter ensemble la vocation, le corps, la loi, l’identité, le mystère et la foi.
Le cardinal Benitez, désormais élu, apparaît comme une personne intersexe, reconnue comme homme, dont le corps réunit des caractères sexuels masculins externes, ainsi qu’un utérus et des ovaires.
Cette révélation touche à un point d’extrême sensibilité dans l’imaginaire chrétien. Le Verbe passe par la chair, et l’incarnation confère au corps une dignité irréductible. Avec Benitez, le film place l’institution devant une existence que ses catégories habituelles ne suffisent plus à contenir. En un même corps se trouvent réunies des polarités que l’ordre établi avait appris à distribuer, à distinguer, à séparer. C’est en cela que la résonance avec la coniunctio peut apparaître.
Le film donne chair à la rencontre des contraires dans une vie, dans une histoire, dans une personne. Le centre vivant surgit alors là où l’unité demande une intelligence plus vaste que la simple séparation des formes.
Dans le dénouement du récit, Benitez, devenu pape, choisit de porter le nom d’Innocent XIV. Ce choix scelle le déplacement intérieur accompli par le film.
Le sens du nom Innocent XIV
L’élection de Benitez sous le nom d’Innocent répond à une nécessité de sens. Elle marque d’abord une rupture avec le poids de la persona institutionnelle. En délaissant les noms des grandes lignées papales, chargés d’histoire, de pouvoir ou de raidissement doctrinal, ce choix introduit une inflexion de dépouillement. Comme si quelque chose de l’institution cherchait à revenir vers son noyau vivant.
Le nom d’Innocent cristallise alors l’issue de la transmutation alchimique traversée au cœur du conclave. Il évoque l’albédo, ce moment de l’œuvre où, après la nigredo, la matière psychique commence à se clarifier. Après la montée des ambitions, l’épreuve des ombres et le passage par le creuset, ce nom désigne une part du corps ecclésial qui a traversé le feu sans céder à la corruption. Il porte l’innocence de celui qui a vu, compris, et qui s’oriente pourtant vers la clarté.
Ce nom agit enfin comme un miroir de la vérité propre de Benitez. Sa condition d’intersexe, révélée à la fin du récit, relève d’une donnée de nature portée dans la discrétion, l’humilité, et sans volonté de tromperie. En ce sens, son innocence touche à une profondeur plus grande que la seule rectitude morale. Elle dit une vérité du vivant que les catégories rigides de l’ordre humain peinent à contenir.
Quand le vivant déplace l’ordre
Conclave déborde largement le cadre ecclésial. Le film touche un point anthropologique constant. La psyché humaine cherche des lignes nettes, des places lisibles, des appartenances stables. Elle tend à distribuer, à distinguer, à fixer, afin de rendre le réel plus habitable. Le vivant avance selon une autre logique. Il demeure plus nuancé, épais et mystérieux. Il appelle une pensée capable de relier sans écraser, de discerner sans appauvrir et de tenir ensemble sans réduire.
C’est en cela que Conclave rejoint l’une des tâches les plus précieuses de la psychologie analytique aujourd’hui. Une communauté, comme un sujet, accède à davantage de vérité lorsqu’elle consent à être déplacée par ce qui l’agrandit. Le centre vivant se reconnaît alors à sa puissance de relation, de conjonction et d’orientation.
Dans cette perspective, le conclave raconte bien davantage que l’élection d’un pape. Il remet au premier plan une question qui concerne toute psyché et toute institution : quelle figure peut véritablement porter l’unité d’une communauté humaine ?
Avril 2026
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Rachel Huber
Rachel Huber est praticienne en psychothérapies, sophrologue, enseignante, formatrice et assure des supervisions. Son cabinet se trouve dans le Sud-Est de la France.
Très attachée à la psychologie jungienne, s’appuyant sur des textes fondateurs, elle démontre comment celle-ci apporte un éclairage autour des questionnements liés à nos modes de vie actuels.
Elle est professionnelle agrée de la Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse (FF2P).
Elle fait partie de l’équipe éditoriale du site Espace Francophone Jungien.
Pour en savoir plus, voir son site internet Cabinet Sophro-Psy
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