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Neurosciences, IA et nécessité psychique de l’étrangeté

À l’heure où les intelligences artificielles, les avatars numériques et les simulations brouillent les frontières du réel, l’Unheimlich freudien retrouve une actualité saisissante. En croisant les neurosciences contemporaines et la psychologie analytique de Jung, cet article montre que « l’inquiétante étrangeté » n’est pas seulement un trouble, mais une condition essentielle de la transformation psychique. Dragana Favre

Le retour de l’Unheimlich

L’inquiétante étrangeté semble aujourd’hui partout. Elle surgit dans les intelligences artificielles conversationnelles qui nous répondent avec une fluidité troublante. Elle apparaît dans les avatars hyperréalistes, dans les voix synthétiques, dans les images générées artificiellement qui ressemblent à des photographies sans avoir jamais représenté une réalité. Elle habite également certains espaces numériques contemporains : les Backrooms, les environnements virtuels désertés, les architectures liminales qui donnent l’impression d’appartenir simultanément à un souvenir, à un rêve et à une erreur du système.

À première vue, ces phénomènes semblent très différents. Pourtant, ils partagent une caractéristique fondamentale : ils brouillent des frontières que nous pensions relativement stables. Humain et machine. Présence et absence. Sujet et objet. Réalité et simulation. Quelque chose dans ces objets contemporains résiste à nos catégories habituelles et produit cette sensation particulière que Freud (1919/2003) nommait Unheimlich, l’inquiétante étrangeté.

Pour Freud, l’Unheimlich ne désigne pas simplement l’inconnu. Ce qui nous trouble n’est pas ce qui est radicalement étranger, mais ce qui semble à la fois familier et étranger. L’étrange n’arrive pas du dehors. Il surgit au cœur même du familier lorsque celui-ci cesse momentanément d’être évident. Quelque chose que nous pensions connaître révèle soudain une profondeur inattendue. Quelque chose qui semblait parfaitement à sa place paraît tout à coup déplacé.

Plus d’un siècle après Freud, cette intuition connaît un regain d’actualité remarquable. Non seulement parce que les technologies contemporaines multiplient les expériences d’ambiguïté ontologique, mais aussi parce que certaines découvertes en neurosciences cognitives permettent aujourd’hui de mieux comprendre pourquoi ces expériences exercent sur nous un pouvoir psychologique aussi profond.

Le cerveau comme machine à prédire

L’une des transformations majeures des neurosciences contemporaines concerne notre compréhension de la perception. Pendant longtemps, le cerveau fut décrit comme un organe recevant passivement des informations provenant du monde extérieur. Les modèles actuels proposent une image radicalement différente.

Le cerveau apparaît désormais comme une machine prédictive qui anticipe continuellement la réalité avant même qu’elle ne soit perçue (Clark, 2016 ; Friston, 2010). Nous ne voyons pas simplement le monde tel qu’il est. Nous voyons le monde à travers un ensemble d’hypothèses, de modèles et d’attentes constamment générés par notre système nerveux.

À chaque instant, le cerveau formule des prédictions concernant ce qui devrait être présent dans l’environnement. Ces prédictions sont ensuite confrontées aux informations sensorielles effectivement reçues. Lorsque les deux correspondent, l’expérience paraît stable et familière. Lorsque des écarts apparaissent, des signaux d’erreur de prédiction sont générés.

Dans la plupart des situations quotidiennes, ces écarts sont rapidement résolus. L’objet est identifié. La situation est comprise. Une catégorie appropriée est activée. Nous savons ce que nous regardons.

L’Unheimlich apparaît précisément lorsque cette résolution échoue.
Quelque chose résiste à l’intégration. L’objet rencontré ne peut être assimilé à une catégorie unique. Il demeure suspendu entre plusieurs interprétations incompatibles. Est-il vivant ou non vivant ? Humain ou artificiel ? Réel ou simulé ? Présent ou absent ?

L’expérience devient alors moins une rencontre avec un objet qu’une rencontre avec les limites de nos propres modèles de compréhension.

Les neurosciences de l’ambiguïté

Plusieurs systèmes cérébraux semblent particulièrement impliqués dans ces situations.

L’hippocampe, structure essentielle pour la mémoire et l’orientation cognitive, compare continuellement les expériences présentes aux modèles construits à partir du passé. Lorsque la réalité ne correspond plus aux attentes, son activité augmente et favorise l’exploration ainsi que l’apprentissage (Lisman & Grace, 2005).

Le cortex cingulaire antérieur intervient quant à lui dans la détection du conflit, de l’ambiguïté et de l’incertitude (Botvinick et al., 2004). Il devient particulièrement actif lorsque plusieurs interprétations concurrentes demeurent simultanément possibles. Son rôle n’est pas simplement de signaler une erreur. Il permet au système de rester momentanément ouvert lorsque la situation ne peut être réduite à une seule réponse.

L’insula joue un rôle complémentaire en intégrant les états corporels à l’expérience consciente (Craig, 2009). L’étrangeté n’est jamais uniquement intellectuelle. Elle se manifeste souvent dans le corps avant d’être comprise par la pensée : une légère tension, un frisson, une sensation diffuse que quelque chose n’est pas à sa place.

Enfin, le réseau de saillance, centré notamment sur l’insula et le cortex cingulaire antérieur, dirige l’attention vers les événements qui semblent particulièrement significatifs ou inattendus (Menon, 2015). Ce qui est étrange attire notre regard parce qu’il signale que les modèles habituels ne suffisent plus.

Du point de vue neurophysiologique, l’Unheimlich pourrait ainsi être compris comme un état de suspension prédictive. Le cerveau maintient simultanément plusieurs hypothèses incompatibles sans parvenir à privilégier définitivement l’une d’entre elles.

Mais cette description demeure incomplète.

Car si le cerveau cherche effectivement à réduire l’incertitude, pourquoi les êtres humains semblent-ils si souvent fascinés par ce qui la produit ?

Pourquoi l’étrange nous attire-t-il ?

Une vision purement défensive de ces mécanismes ne permet pas d’expliquer notre fascination persistante pour les expériences ambiguës.

Les travaux sur la nouveauté montrent que les situations qui perturbent modérément nos attentes favorisent la plasticité cérébrale, l’attention et la mémorisation (Lisman & Grace, 2005). Lorsque l’incertitude demeure tolérable, elle stimule l’exploration plutôt que le retrait.

L’ambiguïté n’est donc pas seulement une menace. Elle constitue également une condition de l’apprentissage.

Sous cet angle, l’Unheimlich apparaît moins comme un dysfonctionnement que comme un mécanisme potentiellement créatif.

Cette idée trouve un écho étonnant dans la psychologie analytique. Jung (1960) insistait sur le fait que la transformation psychique ne résulte pas de l’élimination des tensions mais de la capacité à les soutenir suffisamment longtemps pour qu’une nouvelle configuration puisse émerger. La fonction transcendante ne supprime pas les opposés. Elle crée un espace où leur confrontation devient féconde.

Une convergence remarquable apparaît alors entre neurosciences et psychologie analytique. Les neurosciences décrivent un cerveau momentanément incapable de réduire l’incertitude. La psychologie analytique décrit une psyché momentanément incapable de réduire la tension symbolique.

Dans les deux cas, quelque chose demeure suspendu. L’ancienne compréhension ne fonctionne plus complètement. La nouvelle n’est pas encore née.

L’intelligence artificielle comme nouvel objet unheimlich

L’intelligence artificielle constitue probablement l’une des figures contemporaines les plus frappantes de cette dynamique.

Lorsque nous dialoguons avec un système conversationnel avancé, les réseaux impliqués dans la cognition sociale sont spontanément activés. Nous attribuons des intentions. Nous interprétons des réponses. Nous cherchons une subjectivité derrière les mots. Le cerveau traite partiellement l’interaction comme une rencontre sociale (Frith & Frith, 2006).

Pourtant, quelque chose résiste.

L’interlocuteur semble présent sans être présent. Il produit du langage sans expérience vécue. Il peut simuler l’empathie sans éprouver d’affects. Il participe à la conversation tout en demeurant radicalement autre.

L’étrangeté de l’IA ne provient pas uniquement de sa sophistication technologique. Elle provient surtout de son statut ontologique ambigu. Nous ne savons pas exactement dans quelle catégorie la placer. Elle est simultanément un outil, un miroir, un partenaire conversationnel, une machine statistique et une forme inédite d’altérité. Peut-être est-ce précisément cette ambiguïté qui explique une partie de sa fascination culturelle.

Le succès spectaculaire des intelligences artificielles conversationnelles ne s’explique probablement pas uniquement par leur utilité. Il pourrait également témoigner d’une faim psychique plus profonde.

Après plusieurs décennies consacrées à optimiser, mesurer, prédire et rationaliser toujours davantage nos existences, nous assistons paradoxalement au retour massif d’objets qui échappent à nos catégories habituelles.

Nous sommes fascinés par l’IA parce qu’elle nous confronte à une question que nous pensions avoir résolue : qu’est-ce qu’un sujet ?

Une culture qui manque d’étrangeté ?

Cette hypothèse devient particulièrement intéressante lorsqu’on l’inscrit dans le contexte culturel contemporain.

Une grande partie de notre environnement technologique est orientée vers la réduction de l’incertitude. Les algorithmes anticipent nos goûts. Les moteurs de recherche prédisent nos questions. Les plateformes personnalisent nos expériences. Les systèmes numériques promettent de rendre le monde plus transparent, plus prévisible et plus contrôlable.

Pourtant, quelque chose semble résister à cette logique. Plus nos sociétés cherchent à éliminer l’incertitude, plus prolifèrent les figures de l’étrange. Les Backrooms, les intelligences artificielles, les avatars numériques, les récits liminaux, les simulacres hyperréalistes ou les phénomènes de vallée dérangeante (uncanny valley) occupent désormais une place importante dans l’imaginaire collectif.

Comme si la psyché cherchait spontanément à recréer les zones d’indétermination dont elle a besoin pour demeurer vivante.

Hartmut Rosa (2019) a montré que l’expérience humaine se nourrit moins du contrôle que de la résonance avec ce qui demeure partiellement autre. Une réalité entièrement prévisible cesse progressivement de répondre. Elle devient silencieuse. L’altérité disparaît.

Dans cette perspective, l’Unheimlich pourrait remplir une fonction culturelle inattendue. Il réintroduit de l’altérité là où tout tend vers la familiarité. Il réintroduit du mystère là où tout semble devoir être expliqué. Il réintroduit du seuil là où tout cherche à devenir immédiatement accessible.

L’inquiétante étrangeté ne représenterait donc pas uniquement un résidu archaïque de notre évolution psychologique. Elle pourrait constituer une forme de résistance à une culture de la transparence absolue.

L’Unheimlich comme nécessité psychique

Peut-être la question la plus importante n’est-elle finalement pas de savoir pourquoi l’Unheimlich nous dérange. Peut-être faut-il plutôt se demander pourquoi nous continuons inlassablement à le produire.

Depuis les mythes anciens jusqu’aux intelligences artificielles contemporaines, les êtres humains semblent fabriquer des dispositifs destinés à réintroduire de l’ambiguïté dans leur propre univers. Les fantômes, les doubles, les rêves, les automates, les labyrinthes, les figures liminales et aujourd’hui les intelligences artificielles semblent remplir une fonction comparable.

Ils ouvrent des espaces où les catégories ordinaires cessent momentanément de fonctionner. Ils créent des zones où la réalité redevient plus vaste que nos modèles. Si le cerveau cherche effectivement à stabiliser le monde, la psyché semble avoir besoin périodiquement d’expériences capables de fissurer cette stabilité lorsque celle-ci devient trop étroite.

L’Unheimlich ne serait alors pas seulement un trouble de la perception. Il serait une condition de la transformation.

Donc…

L’inquiétante étrangeté ne disparaît pas avec le progrès technologique. Elle change simplement de visage.

Les intelligences artificielles, les avatars numériques, les espaces liminaux contemporains et les simulations hyperréalistes ne créent pas un phénomène nouveau. Ils rendent visible une dynamique psychique beaucoup plus ancienne : la rencontre avec ce qui échappe temporairement à nos catégories de compréhension.

Les neurosciences décrivent cette expérience comme une perturbation des modèles prédictifs du cerveau. La psychologie analytique y reconnaît un espace liminal où les opposés demeurent en tension suffisamment longtemps pour permettre l’émergence d’une nouvelle organisation psychique. Ces deux perspectives convergent vers une intuition commune : la croissance ne naît pas uniquement de ce que nous comprenons déjà, mais également de notre capacité à demeurer en relation avec ce qui nous demeure encore étranger.

Peut-être que le véritable risque de notre époque n’est pas que les intelligences artificielles deviennent trop humaines. Peut-être est-il que nous devenions nous-mêmes trop prévisibles.

L’Unheimlich nous rappelle alors quelque chose d’essentiel : toute transformation psychique authentique commence par une rencontre avec ce qui échappe encore à nos modèles. Non comme une erreur à corriger, mais comme une ouverture vers ce qui n’a pas encore pris forme.

Juin 2026

Bibliographie

Voir les références des ouvrages cités dans cet article

Augé, M. (1995). Non-Places: Introduction to an Anthropology of Supermodernity. Verso.

Botvinick, M. M., Cohen, J. D., & Carter, C. S. (2004). Conflict monitoring and anterior cingulate cortex: An update. Trends in Cognitive Sciences, 8(12), 539–546. 

Clark, A. (2016). Surfing Uncertainty: Prediction, Action, and the Embodied Mind. Oxford University Press.

Craig, A. D. (2009). How do you feel—now? The anterior insula and human awareness. Nature Reviews Neuroscience, 10(1), 59–70. 

Freud, S. (2003). L’inquiétante étrangeté et autres essais. Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1919)

Friston, K. (2010). The free-energy principle: A unified brain theory? Nature Reviews Neuroscience, 11(2), 127–138. 

Frith, C. D., & Frith, U. (2006). The neural basis of mentalizing. Neuron, 50(4), 531–534. 

Han, B.-C. (2015). The Transparency Society. Stanford University Press.

Han, B.-C. (2017). The Agony of Eros. MIT Press.

Jung, C. G. (1960). The Structure and Dynamics of the Psyche (Collected Works Vol. 8). Princeton University Press.

Lisman, J. E., & Grace, A. A. (2005). The hippocampal-VTA loop: Controlling the entry of information into long-term memory. Neuron, 46(5), 703–713.

Makransky, G., Shiwalia, B. M., Herlau, T., & Blurton, S. (2025). Beyond the “wow” factor: Using generative AI for increasing generative sense-making. Educational Psychology Review, 37(3), 60. 

Menon, V. (2015). Salience network. In A. W. Toga (Ed.), Brain Mapping: An Encyclopedic Reference (Vol. 2, pp. 597–611). Elsevier.

Rosa, H. (2019). Resonance: A Sociology of Our Relationship to the World. Polity Press.

Turkle, S. (2011). Alone Together: Why We Expect More from Technology and Less from Each Other. Basic Books.

Winnicott, D. W. (1971). Playing and Reality. Tavistock.

 

Dragana Favre, MD, PhD

Dragana Favre est psychiatre FMH et docteure en neurosciences, spécialisée en psychothérapie analytique. Formée aux Hôpitaux Universitaires de Genève et à l’Institut C.G. Jung de Zurich, elle exerce en cabinet privé à Genève et intervient régulièrement sur les thèmes de la psychologie jungienne, de la conscience et de la symbolisation.

Titulaire d’un doctorat en neurosciences (Université d’Alicante) après un master à Göttingen, elle développe une approche intégrative fondée sur les dynamiques archétypiques, la temporalité psychique et la phénoménologie de la conscience.

Elle siège au conseil d’administration de l’IAJS, qu’elle co-préside en 2024 et 2025, et anime le Salon Jungien, un espace de réflexion vivant à la croisée de la clinique et des enjeux contemporains.

Son site personnel : draganafavre.ch

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