Qu’est-ce qui fait de quelqu’un un être humain sur le plan psychologique ? À partir des films Human Mask et Liminal de Pierre Huyghe, Dragana Favre propose une lecture inspirée de Jung qui déplace le débat sur l’intelligence artificielle. L’enjeu n’est pas de savoir si une machine pourra un jour penser comme nous, mais de comprendre ce qui fonde notre humanité : la capacité de vivre dans un monde de symboles où le sens ne cesse de naître.

Exposition à la Fondation Beyeler de Bâle (2026) ©
Deux oeuvres : Human Mask et Liminal
Je me suis rendue à la rétrospective consacrée à l’artiste contemporain Pierre Huyghe, présentée à la Fondation Beyeler de Bâle (2026). Parmi les sculptures et les installations immersives figuraient deux de ses courts-métrages : Human Mask (2014) et Liminal (2024).
À première vue, ces deux œuvres semblent n’avoir aucun lien. Human Mask met en scène un macaque portant un masque humain, qui répète mécaniquement les gestes du personnel d’un restaurant abandonné après la catastrophe de Fukushima. Liminal, au contraire, montre une silhouette féminine sans visage errant dans un paysage en perpétuelle métamorphose, partiellement généré par l’intelligence artificielle, sans jamais accéder à une identité reconnaissable.
Pourtant, à mesure que je les regardais, j’ai compris qu’elles posaient, chacune à leur manière, une seule et même question : qu’est-ce qui fait de quelqu’un un être humain sur le plan psychologique ?
Cette question me paraît aujourd’hui d’une urgence particulière. Nous vivons à une époque fascinée par l’intelligence artificielle, les relations synthétiques, les réalités virtuelles et les doubles numériques. Les débats publics tournent souvent autour de la possibilité que les machines finissent un jour par penser, ressentir ou devenir conscientes. Mais peut-être la psychologie devrait-elle commencer ailleurs, en se demandant si nous savons encore ce qui constitue véritablement notre humanité.
Nous devenons humains parce que nous habitons un monde symbolique
L’une des contributions majeures de Jung fut précisément d’opérer cette distinction. L’humanité ne se réduit pas à une condition biologique. Elle ne se définit ni par l’intelligence, ni par le langage, ni par le traitement de l’information. La vie psychique naît de notre capacité à transformer l’expérience en symbole. Nous devenons véritablement humains, non parce que nous possédons un cerveau, mais parce que nous habitons un monde symbolique.
Les deux films de Huyghe semblent explorer la fragilité de notre existence symbolique. Dans Human Mask, nous découvrons un macaque dressé à imiter les comportements humains. Habillé en serveuse, il continue d’exécuter des gestes familiers longtemps après la disparition des êtres humains. Il ouvre des réfrigérateurs, traverse des pièces vides, attend des clients qui ne reviendront jamais. Tous ses mouvements sont techniquement irréprochables, et pourtant quelque chose d’essentiel manque. Les gestes demeurent, le sens, lui, s’est évanoui.
Ce qui rend ce film si profondément troublant, c’est précisément qu’il ne s’y passe rien d’ouvertement effrayant. Nous assistons simplement à des comportements détachés du monde qui leur donnait autrefois leur sens. L’action se poursuit, mais le lien vivant entre les gestes et la vie qu’ils servaient s’est rompu.
Le singe ne cherche pas à se faire passer pour un être humain. Le film pose une question plus discrète, mais infiniment plus dérangeante : l’humanité elle-même peut-elle survivre lorsque le comportement n’est plus qu’une répétition mécanique ?
Ray Bradbury imaginait déjà une scène étonnamment proche dans sa nouvelle There Will Come Soft Rains (La pluie tombera sans fin, 1950) : une maison entièrement automatisée qui poursuit inlassablement ses activités quotidiennes alors qu’il ne reste plus aucun être humain. Combien de nos propres existences sont aujourd’hui faites de routines dont le sens symbolique s’est peu à peu effacé ?
Un sentiment croissant de vide, d’aliénation et de déconnexion
Nous répondons à des courriels, assistons à des réunions, faisons défiler sans fin nos fils d’actualité et répétons des gestes quotidiens dont la fonction psychologique devient de plus en plus opaque. En apparence, nous continuons de fonctionner. Intérieurement, pourtant, beaucoup éprouvent un sentiment croissant de vide, d’aliénation et de déconnexion. La vie extérieure semble suivre son cours, tandis que la participation symbolique s’érode silencieusement.
Dix ans après Human Mask, Liminal aborde cette même question sous un angle inverse. Ici, il n’y a plus de masque. Il n’y a même plus de visage. Une silhouette féminine se déplace avec hésitation dans des paysages en perpétuelle métamorphose, portant sans cesse la main à l’endroit où un visage devrait se trouver. Au lieu de répéter des gestes familiers, elle semble chercher jusqu’à la possibilité même de s’orienter. Rien n’est stable. L’environnement se transforme sans cesse. L’identité ne parvient jamais tout à fait à prendre forme.
Si Human Mask représente la vie symbolique après son épuisement, Liminal semble imaginer une existence située avant son plein déploiement. Le premier film montre une mémoire privée de devenir. Le second, un devenir privé de mémoire. Ensemble, ils révèlent une intuition profonde sur notre existence psychique. Notre humanité ne réside ni dans le corps seul, ni dans la cognition seule, mais dans le processus continuel par lequel l’expérience prend progressivement une forme symbolique.
Ne pas réduire la conscience à de l’information
Cette distinction prend aujourd’hui une importance particulière, à une époque où de nombreux discours tendent à réduire la conscience à de l’information. Nous décrivons volontiers l’esprit comme un système de traitement de l’information, le cerveau comme un ordinateur et les émotions comme des données qu’il suffirait de décoder. Pourtant, la vie symbolique ne se laisse pas réduire au calcul. Un symbole n’est pas une information. C’est une expérience transformée.
La différence est fondamentale. Une information peut être stockée indéfiniment. Un symbole, lui, doit rester vivant. Il se transforme, nous surprend et réorganise notre rapport à nous-mêmes. Il n’est pas une simple représentation du réel, mais un médiateur entre la conscience et l’inconscient.
Lorsque cette médiation symbolique s’affaiblit, les difficultés psychologiques ne tardent pas à apparaître. Les expériences deviennent soit envahissantes, soit émotionnellement appauvries. Le traumatisme peut demeurer à l’état littéral, sans jamais pouvoir être mis en récit. Les idéologies remplacent l’imagination. La certitude se substitue à la curiosité. Nous nous retrouvons alors soit submergés par l’expérience, soit totalement coupés d’elle.
Quelles sont les conditions qui rendent la symbolisation possible ? Dépend-elle d’une tension dynamique entre la conscience et les potentialités de l’inconscient ? La transformation ne peut naître ni d’une fermeture rigide, ni d’une ouverture sans limites. Elle suppose l’existence de seuils vivants.
C’est peut-être là que les films de Huyghe prennent une portée psychologique inattendue. Tous deux racontent l’histoire de seuils défaillants. Dans Human Mask, la vie symbolique s’est figée en habitude. Les comportements se poursuivent alors que le sens s’est retiré. Dans Liminal, à l’inverse, la vie symbolique n’a pas encore trouvé sa forme. Le potentiel demeure fluide, mais ne parvient pas encore à se cristalliser en une identité.
L’un se situe après la vie symbolique, l’autre, avant elle. Ce qui les relie n’est pas tant l’intelligence artificielle ou le posthumanisme, souvent mis en avant par la critique contemporaine, que la liminalité elle-même. Non pas une simple phase de transition entre deux identités stables, mais une condition durable où la forme psychique peine encore à émerger.
Le sentiment de vivre en permanence « entre deux »
C’est peut-être aussi la raison pour laquelle tant de personnes ont aujourd’hui le sentiment de vivre en permanence « entre deux » : entre deux carrières, deux cultures, deux relations, entre le monde numérique et le monde physique, entre l’adolescence et l’âge adulte, entre la certitude et l’incertitude. La liminalité n’est plus une étape exceptionnelle de l’existence ; elle en est devenue l’atmosphère dominante. Le danger n’est pas seulement l’incertitude, mais le risque d’y demeurer indéfiniment suspendu.
Pour Jung, le processus d’individuation n’a jamais consisté à atteindre une identité définitive. Il s’agit plutôt de maintenir un dialogue vivant entre les contraires. La conscience se développe en demeurant en relation avec ce qui la dépasse, plutôt qu’en cherchant à dissiper toute ambiguïté. La vie symbolique naît de cette tension dynamique.
Sous cet éclairage, les films de Huyghe ne sont pas des prophéties dystopiques sur la technologie. Ils constituent une méditation sur ce qui advient lorsque les conditions psychologiques de la symbolisation s’affaiblissent. C’est précisément ce qui les rend profondément porteurs d’espoir. Car si l’humanité ne se définit ni par l’intelligence, ni par l’efficacité, ni même par son origine biologique, elle n’est pas davantage quelque chose que la technologie pourrait simplement remplacer.
Conditions qui rendent la symbolisation possible
Notre humanité s’enracine dans notre capacité à habiter les symboles, à tolérer l’ambiguïté et à laisser l’expérience nous transformer plutôt qu’à simplement nous informer.
C’est peut-être cela, au fond, qui caractérise une vie véritablement humaine : demeurer sur ce seuil vivant où le sens ne cesse de naître.
Août 2026
Bibliographie
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Liste non exhaustive
Bradbury, R. (1950). August 2026: There Will Come Soft Rains. Dans The Martian Chronicles. Doubleday.
Cassirer, E. (1944). An Essay on Man. Yale University Press.
Han, B.-C. (2017). The Agony of Eros. MIT Press.
Huyghe, P. (2014). Human Mask [Installation filmique].
Huyghe, P. (2024). Liminal [Installation générative].
Jung, C. G. (1968). The Structure and Dynamics of the Psyche. Princeton University Press.
Jung, C. G. (1969). The Archetypes and the Collective Unconscious. Princeton University Press.
Ricoeur, P. (1970). Freud and Philosophy: An Essay on Interpretation. Yale University Press.
Rosa, H. (2019). Resonance: A Sociology of Our Relationship to the World. Polity Press.
Turner, V. (1969). The Ritual Process: Structure and Anti-Structure. Aldine.
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Dragana Favre, MD, PhD
Dragana Favre est psychiatre FMH et docteure en neurosciences, spécialisée en psychothérapie analytique. Formée aux Hôpitaux Universitaires de Genève et à l’Institut C.G. Jung de Zurich, elle exerce en cabinet privé à Genève et intervient régulièrement sur les thèmes de la psychologie jungienne, de la conscience et de la symbolisation.
Titulaire d’un doctorat en neurosciences (Université d’Alicante) après un master à Göttingen, elle développe une approche intégrative fondée sur les dynamiques archétypiques, la temporalité psychique et la phénoménologie de la conscience.
Elle siège au conseil d’administration de l’IAJS, qu’elle co-préside en 2024 et 2025, et anime le Salon Jungien, un espace de réflexion vivant à la croisée de la clinique et des enjeux contemporains.
Son site personnel : draganafavre.ch
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