Dans un échange à la fois tendre et sans détour, Peggy Vermeesch s’entretient avec Susan Tiberghien, auteure américaine et enseignante en écriture créative d’inspiration jungienne, à propos de son récit autobiographique Seasons of Love : A Lasting Marriage, l’histoire de ses soixante-six années de vie partagée avec son mari français, marquées par la joie, la foi et le courage d’affronter les ténèbres de l’abus sexuel au sein de la famille élargie.
Sa fille Catherine participe également à l’entretien : sa voix apporte un second regard, éclairant non seulement l’amour et l’engagement, mais aussi les fils obscurs des traumatismes inter et transgénérationnels tissés dans l’histoire familiale. Ensemble, elles parlent avec honnêteté et espérance de la manière dont le travail sur les rêves, la thérapie, la vérité et le dialogue peuvent aider les familles à reconnaître, prévenir et guérir les blessures de l’abus à travers les générations.
Version anglaise de cet entretien

Peggy Vermeesch : Seasons of Love est bien plus qu’un simple récit sur un long mariage ou sur le passé d’une famille. Pour ceux qui s’intéressent à la pensée jungienne, il se lit comme le récit de l’opus : le long travail de transformation de l’amour et de l’individuation au sein du vase alchimique clos d’une relation profondément engagée.
Ce travail de transformation s’est poursuivi par Catherine, qui a traduit le livre en français sous le titre Les Saisons de l’amour, Un mariage qui traverse le temps, en quête de l’éditeur qui lui donnera vie.
Susan Tiberghien : Ce travail d’amour accompli par ma fille est si proche et si fidèle à mes mots que, parfois, je le préfère à mon propre texte.
Susan, après 66 ans de mariage, il est évident que vous et Pierre-Yves avez traversé de nombreuses itérations du processus alchimique : en commençant par le nigredo, ou la confrontation avec l’Ombre, en passant par l’albedo et la citrinitas, jusqu’à une coniunctio, ou mariage intérieur, toujours plus profonde.
Susan : Oui, et ces itérations se poursuivent, même dans notre dixième décennie. La coniunctio, cette union, est quotidienne dans un mariage. Si nous, épouse et époux, sommes capables de voir cette coniunctio, de comprendre que nous nous unissons pour créer davantage d’amour, notre mariage devient un chemin vers la plénitude — une plénitude pour chacun de nous et pour notre relation.
Le nigredo est généralement l’étape qui met les choses en mouvement, car elle implique d’affronter des émotions difficiles et ce qui a été refoulé ou inconnu jusqu’alors. Pour cette raison, j’aimerais commencer au départ, peut-être même avant que vous ne formiez un couple, avec ce qui pourrait être considéré comme une première expérience de nigredo : la première fois où vous avez rendu visite à la famille de Pierre-Yves, quelques heures seulement après la mort prématurée de sa sœur. Comment cette expérience, au milieu de sa grande famille catholique en deuil, a-t-elle façonné le début de votre parcours ensemble ?
Susan : Cette nuit-là, seule au milieu d’une famille française en deuil, alors qu’une tempête faisait rage dehors, j’ai lutté avec mon ange, comme Jacob dans l’Ancien Testament. Allongée sur le lit, j’écoutais les pas qui montaient et descendaient vers la chambre de sa sœur, qui venait de mourir. La famille veillait. Pourquoi avais-je si peur ? Où était ma foi ? Où était Dieu ?
Le matin a apporté le soleil. Un coup à ma porte. Pierre tendait sa main vers la mienne. La famille nous attendait à la grande table du petit-déjeuner. Nous étions ensemble.
Mêlé à votre amour naissant et à votre attirance pour Pierre, on perçoit aussi un désir d’une vie peut être difficile à imaginer dans l’ambiance extravertie de l’Amérique des années 1950. « Un désir du numineux », écrivez-vous, éveillé par l’expérience aux côtés de Pierre-Yves la nuit de la mort de sa sœur, ainsi que par le livre que vous aviez décidé de lire ensemble durant cette année de séparation, chacun d’un côté de l’océan. Pouvez-vous nous parler de ce désir : ce qu’il signifiait pour vous à l’époque, et comment il vous a portée vers l’avant ?
Susan : J’ai découvert en moi un désir du numineux dès l’enfance. Je faisais un rêve récurrent. J’avais trois ou quatre ans et j’étais sous éther pour une amygdalectomie. J’entrais dans un tunnel noir absolu qui semblait sans fin. Dès lors, la nuit, le trou noir revenait souvent, me menaçant. Était-ce tout ce qu’il y avait dans la vie ?
J’ai commencé à prier seule dans ma chambre ou dehors dans les champs, où je m’asseyais sur un grand rocher, une pierre sur laquelle je grimpais pour rester tranquille et parler à Dieu. Je lui demandais de repousser ce trou noir.
Cette quête d’une réponse à mon trou noir m’a accompagnée au pensionnat, puis à l’université, où j’ai choisi une double spécialisation en littérature anglaise et en philosophie. J’ai découvert Platon très jeune, puis Bergson et son élan vital. Il y avait donc plus dans la vie qu’un trou noir sans fin.
Ayant suivi une formation complémentaire en français, tout était en place pour des études post-universitaires en France, hors de l’environnement américain, où je pourrais mieux poursuivre mon désir du numineux.
À 50 ans, en analyse, je me suis demandé si j’étais prête à entrer dans le trou noir. J’en ai dessiné une image que j’ai inclus dans mon livre Circling to the Center, avec ces mots : « Dieu nous conduit dans la nuit pour qu’au cœur des ténèbres, nous puissions voir la lumière qui brûle en notre cœur » (p. 23).
Dans votre livre, vous nous guidez à travers le printemps de votre mariage : votre rencontre amoureuse, vos premières années ensemble, puis la naissance de vos cinq enfants à travers la France, la Belgique, l’Italie et la Suisse, ainsi que l’adoption d’un sixième enfant du Vietnam. La saison d’été a été marquée par votre découverte de la pensée jungienne, vos études et votre analyse, un retour à vos racines anglophones américaines, et le lancement de votre carrière d’écrivaine.
Susan : Il est important de noter que, pendant tout ce temps, à travers les saisons du printemps et de l’été, Pierre et moi avons construit les fondations solides de notre relation grâce à nos sit-downs, nos rendez-vous de couple mensuels, et à notre prière du soir : quelques mots spontanés, presque toujours un merci pour la journée écoulée. Nous nous souvenons que Maître Eckhart disait que si nous n’avons qu’un mot de prière, merci, cela suffit.
Ce n’est qu’à l’automne de votre mariage qu’un rêve de votre fille Catherine a annoncé une nouvelle phase profonde de nigredo. Catherine, pourriez-vous raconter ce rêve et ce qu’il a déclenché pour vous ?
Catherine Chevron-Tiberghien : J’avais 35 ans à l’époque, très investie dans ma carrière, heureuse en mariage avec deux enfants de six et sept ans, mais je ressentais un inexplicable mal-être. J’ai recommencé à écrire mes rêves. L’un d’eux s’est révélé particulièrement significatif :
Je suis chez moi, je me lève le matin. Je vais à la fenêtre et, au lieu de la vue habituelle, je vois une route et une rangée de villas mitoyennes, avec des portes d’entrée, des escaliers descendant vers les sous-sols et des porches.
Je vois deux hommes sortir d’une de ces villas. Ils portent des masques, des bas tirés sur la tête, et transportent un grand sac plastique (du genre de 110 litres), plein et lourd. Ils ont les cheveux bruns.
Ils se dirigent vers la porte d’entrée et, à l’aide d’un pied-de-biche, font sauter les gonds sans difficulté. Se regardant en riant, ils s’essuient les pieds et entrent, en claquant la porte derrière eux. C’est le numéro 54.
Je dis à mon mari qu’il y a des cambrioleurs dans la maison d’en face et qu’il faut appeler la police. Il est d’accord, mais me laisse faire. J’insiste sur le fait qu’il faut agir. Il acquiesce encore, mais ne fait rien. C’est clairement à moi d’agir.
J’essaie de trouver le numéro dans l’annuaire, mais je n’y arrive pas. J’appelle l’hôtel voisin. Une jeune femme me répond et se met à me parler de mon fils, disant qu’ils peuvent s’en occuper, que c’est très compliqué, mais qu’ils y arriveront.
Je lui réponds : « Mais de quoi parlez-vous ? Je ne vois pas à quoi vous faites allusion. Je vous dis qu’il y a un cambriolage dans la villa d’en face, au numéro 54. Puis-je parler au directeur que je connais très bien ? »
D’une manière ou d’une autre, je ne sais comment, le directeur se retrouve soudain à côté de moi. Il prend la situation très au sérieux. Il décroche une seconde ligne et appelle la police : « Passez-moi le commissaire, cette fois j’en tiens un, au numéro 54. »
Je me souviens d’avoir vu les deux hommes sortir de la maison : leurs cheveux étaient gris.
À mon réveil, le nombre 54 clignotait sans cesse dans ma tête.
Cela a déclenché soudainement des souvenirs qui ont resurgi avec force dans mon esprit. Quelque chose m’était arrivé dans mon enfance. J’ai commencé à comprendre certaines de mes réactions jusque-là inexplicables. Par exemple, lorsque mon fils, à l’âge de sept ans, le même âge que j’avais lorsque j’ai été abusée, a commencé le catéchisme. En serrant pour la première fois la main du prêtre, j’ai eu le sentiment, dans un choc total, d’être violée. Cette sensation était atroce, incompréhensible. C’est alors qu’a commencé le long voyage à travers le nigredo, avant d’atteindre le rubedo. J’avais été abusée par le prêtre qui me donnait les cours de catéchisme.
Susan, pouvez-vous nous expliquer l’importance du nombre 54 ?
Susan : J’en ai encore des frissons en repensant à cette scène. Ma fille est venue me voir avec son rêve. Nous étions assises sur mon lit. Elle me le raconte. Au milieu, elle mentionne le nombre 54. Une intuition soudaine me pousse à prendre l’annuaire et à chercher le numéro de la cure. C’était le 54. Nous sommes tombées dans les bras l’une de l’autre.
Susan, comment cela vous a-t-il affectée, et comment, avec Pierre-Yves, avez-vous réagi, en couple et en famille, face à cette vérité difficile ?
Susan : J’étais horrifiée. Cela me semblait impossible, mais j’ai fait confiance à ma fille et je l’ai crue. Je suis allée voir la famille de la seconde fillette, celle que le vicaire m’a dit accompagner Catherine pour les leçons. La famille a nié qu’elle y soit allée. Catherine avait monté et descendu ces marches seule.
Pierre et moi, ensemble, nous avons soutenu notre fille dans sa quête de guérison et de réparation. Aidée par un ami dominicain de la famille, elle a engagé une procédure ecclésiastique. Lorsque Rome, alors dirigée par le cardinal Ratzinger, a trouvé le moyen de refuser, nous l’avons serrée contre nous. Puis, toujours avec l’aide du dominicain, elle a engagé une procédure pastorale. Lorsque les évêques suisses se sont finalement rangés à ses côtés, nous sommes allés remercier notre ami dominicain, qui a célébré une messe familiale pour nous. Ce fut notre dernière messe en famille. Notre foi en l’Église était brisée.
Durant l’hiver de votre mariage, une autre révélation est venue de la famille élargie. Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé qui vous a menée à la vérité concernant votre propre fille ?
Susan : C’est l’un des sept frères de Pierre qui est venu chez nous pour nous annoncer que sa fille avait été abusée par son grand-père. Ce fut un véritable coup de tonnerre. Nous n’avons pu que lui tendre les bras pour le consoler. Ce frère a pris sur lui d’aller voir chacun de ses sept frères et sœurs pour leur raconter son histoire tragique. Je vois là une force chez ces huit frères et sœurs.
Cinq ans plus tard, notre fille Lucie a commencé à s’interroger sur ce qui lui était arrivé lors d’un séjour chez ses grands-parents français, alors que Pierre et moi étions en Amérique. Je ne me souvenais pas l’avoir laissée aux soins de mes beaux-parents. Il m’a fallu relire mes lettres à mes parents pour me faire ouvrir les yeux.
Dix ans plus tard, une troisième petite-fille s’est manifestée avec des souvenirs vifs des abus de son grand-père. Pourriez-vous décrire le contexte dans lequel ces souvenirs ont refait surface et l’impact que cela a eu sur votre famille élargie ?
Susan : La troisième petite-fille, après avoir lu La Familia Grande de Camille Kouchner, a eu le souvenir soudain d’avoir été abusée par son grand-père pendant des vacances. Ce livre raconte l’histoire d’un inceste dissimulé durant des décennies, et de ses conséquences dévastatrices. Le récit de Kouchner a provoqué chez la petite-fille un retour brutal de ses souvenirs, et a éveillé notre famille élargie aux horreurs de l’inceste et à quel point cela nous touchait de près.
Qu’est-ce qui a conduit à la création et à la signature du « Document de reconnaissance et de responsabilité familiale » ?
Susan : C’est cette horreur qui a poussé notre génération à reconnaître notre part de responsabilité dans l’inceste perpétré par le grand-père. Nous avions toléré, voire encouragé, une atmosphère incestueuse lors de nos grands rassemblements familiaux ; nous en riions même. Quand le grand-père, tard dans la nuit, frappait à la porte de ses fils endormis avec leurs épouses, nous riions.
Quand le grand-père et ses fils chantaient des chansons graveleuses en faisant la vaisselle, nous riions. Quand le grand-père, propriétaire d’une usine de bas pour femmes, photographiait les jambes de ses huit belles-filles, nous riions. Jusqu’au jour où nous avons enfin pris conscience de l’horreur que ce grand-père perpétrait. Nous avons arrêté de rire.
Quand la troisième petite-fille s’est exprimée au sein de la famille du frère le plus réticent à admettre les actes de son père, il a écouté sa fille et l’a crue. Cette révélation a ouvert la porte à une prise de conscience collective au sein de notre génération, de notre responsabilité. Nous n’avions pas reconnu l’atmosphère incestueuse qui régnait dans la famille. En fermant les yeux, ou plutôt en ne faisant rien, nous avions contribué à un laisser-aller qui avait permis à mon beau-père d’abuser trois de ses petites-filles.
Les parents de la troisième petite-fille ont pris l’initiative de rédiger un document reconnaissant notre responsabilité. Chacun des sept frères et de la sœur aînée (deux des dix enfants originels étaient décédés), ainsi que leurs conjoints respectifs, l’ont signé. Ce document est un témoignage extraordinaire de la force morale de la famille.
Comment avez-vous compris, ou réussi à donner un sens au fait que les abus subis par vos deux filles, l’une par un vicaire, l’autre par votre beau-père, soient passés inaperçus à l’époque ? Quels conseils pourriez-vous offrir à d’autres parents pour les aider à prévenir, ou du moins à reconnaître, des situations semblables ?
Susan : Pierre et moi nous sommes interrogés. Nous avons cherché à comprendre comment nous avions pu laisser cela arriver. Nous avons tous deux ressenti que nous étions tout simplement trop occupés. Rien ne remplace une oreille attentive, chaque jour. Nous avons failli à ce devoir. De plus, nous avions placé notre confiance dans l’institution de l’Église. Qu’il s’agisse de l’Église, de l’école, d’un groupe scout ou de notre famille élargie, c’est à nous, les parents, qu’incombe la responsabilité de nos enfants. Nous devions nous le rappeler.
Catherine : Je peux ajouter ceci : ne faites jamais confiance aveuglément, ni à une institution ni à une personne. Vérifiez par vous-même. Et surtout : observez attentivement les dessins, les gribouillis ou toute autre expression créative de vos enfants.
L’organisation Kidpower International enseigne des compétences de prévention qui aident les enfants à rester en sécurité, à agir avec discernement et à croire en eux-mêmes. Elle fait de la prévention des abus en apprenant aux enfants que les parties intimes sont privées, et de la prévention du harcèlement. J’ai moi-même organisé des ateliers dans l’école de mes enfants, pour les élèves de six à quatorze ans, animés par un instructeur professionnellement formé.
Dans l’esprit de venir en aide à d’autres personnes ayant pu vivre des expériences similaires, souhaitez-vous partager ce qui vous a aidées à affronter la douloureuse vérité des abus sexuels au sein de votre famille, et ce qui, au contraire, a pu être nocif ou aurait pu l’être ?
Susan : Ce qui m’a aidée à affronter la douloureuse vérité de l’abus sexuel, c’est d’abord le soutien total de mon mari. Et ensuite, ma confiance absolue en chacune de mes filles.
Ce qui a été nocif c’est mon adhésion à un code d’éducation trop strict inculqué par l’Église. Dans l’éducation de nos enfants, j’ai été trop rigide. Par exemple, j’ai adopté trop facilement les règles strictes du Carême, ce qui a conduit Catherine à agir en cachette.
Catherine : Pendant le Carême, nous n’avions pas le droit aux bonbons à la maison, et si nous en recevions, nous devions les mettre dans un petit sac en papier distribué par notre paroisse, puis rapporter ce sac à l’église. Je me souviens encore de la couleur violette du sac. Alors, quand le prêtre me donnait des bonbons, des bonbons orange, je les cachais sous les boîtes aux lettres de notre immeuble. J’étais coupable. Je n’avais jamais compris pourquoi je ne pouvais pas manger un bonbon orange, ni même porter quoi que ce soit de couleur orange.
Ce qui a été si destructeur : l’incrédulité, le questionnement, le scepticisme, le doute. Pas de la part de ma famille proche, mais de certaines personnes autour de nous, et de l’Église, durant les longues années du procès ecclésiastique. Il faut une grande force intérieure pour résister à une telle incrédulité. Les victimes sont souvent les dernières à reconnaître ou à croire en leur propre vérité.
Je dirais donc que, par-dessus tout, ce qui m’a aidée, c’est de comprendre que rien de tout cela n’était ma faute. Cette prise de conscience a levé la culpabilité en moi. J’ai été libérée de son poids. Je me suis souvent vue comme un oiseau en cage. Affronter la vérité a peu à peu ouvert la porte de ma cage. J’étais libre. Je pouvais voler.
Je ne dis pas qu’il n’y a plus d’ombre. Une part d’ombre demeure, mais en reconnaître la cause m’a donné la force de la gérer.
Souhaitez-vous dire un mot sur l’expérience de votre famille avec la thérapie ?
Susan : Notre famille a beaucoup bénéficié de l’aide d’analystes jungiens. Mes trois années d’analyse ont renforcé ma connaissance de moi.
En revanche, Pierre a souffert de sa thérapie. Il avait consulté un thérapeute freudien qui considérait les abus sexuels sur enfants comme une norme, et estimait qu’il ne devait pas s’attarder sur ce qu’il avait subi de la part d’un prêtre au pensionnat. J’en ai été témoin lorsque ce thérapeute m’a appelée dans son cabinet pour me dire d’arrêter d’en parler avec mon mari, que « c’était normal ». Pierre a ensuite changé de thérapeute, mais il n’a jamais pu trouver quelqu’un qui réponde vraiment à ses besoins.
Catherine : Dans ma vingtaine, alors que j’étais anorexique, j’ai consulté une psychiatre freudienne.
Dans la trentaine, j’ai vu un analyste Jungien durant un an et demi. Malgré son avertissement que ce serait dangereux, j’ai décidé d’arrêter. Peut-être avait-il déjà perçu ce que je n’étais pas encore prête à voir.
Huit mois plus tard, j’ai commencé à voir un autre analyste Jungien, et je suis restée avec lui pendant trois ans. C’est au cours de cette période qu’a surgi le rêve dont j’ai parlé plus tôt, puis que les souvenirs de l’abus sont revenus.
Comme je doutais de mes souvenirs, je suis retournée voir ma première psychiatre freudienne. Je ne savais pas s’ils étaient réels. Mais elle ne croyait pas vraiment que j’avais été abusée enfant. Cela a été très destructeur.
Par la suite, j’ai consulté un médecin psychothérapeute pratiquant l’hypnose Ericksonienne. Ce travail, centré sur la mémoire du corps, m’a aidée à comprendre et à valider les souvenirs de l’abus.
Susan, maintenant que vous êtes dans le soir de l’hiver, avec un nouveau nuage sombre venant mettre à l’épreuve le mariage fort et beau, extérieur comme intérieur, que vous avez construit avec Pierre-Yves, pourriez-vous décrire certaines des difficultés que vous affrontez aujourd’hui en couple, et comment vous trouvez les moyens de rester connectés, soutenus et pleins d’espoir ensemble ?
Susan : C’est notre force intérieure, nourrie par des années à nous aimer, par le soutien que nous avons trouvé dans nos sit-downs (nos rendez-vous de couple mensuels), dans nos prières du soir, et plus récemment dans nos exercices d’imagination active, qui nous permet d’affronter ensemble la maladie de Parkinson de Pierre. Nous ne pouvons pas espérer que cela s’améliorera. Nous savons que non. Nous essayons de nous rappeler qu’après chaque hiver vient le printemps.
Nous découvrons aussi qu’avec l’âge, nous sommes tous deux dans notre dixième décennie, nos racines nous ramènent vers notre enfance. Nous vivons davantage chacun dans notre monde : Pierre dans son monde français, moi dans mon monde américain. Parfois ces deux mondes s’affrontent. Je pense alors aux petits chiens magnétiques en plastique, des terriers écossais, l’un noir, l’autre blanc, avec lesquels je jouais enfant. Ils pouvaient s’attirer ou se repousser selon le sens où on les orientait. Nous devons simplement nous orienter du bon côté !
Pour conclure, j’espérais que vous pourriez partager un peu de la sagesse que vous transmettez dans vos programmes d’inspiration jungienne, et plus particulièrement sur l’imagination active : comment elle vous a aidée dans votre parcours, comment vous continuez à la pratiquer avec votre mari, ce que vous avez appris l’un de l’autre à travers elle, et comment une telle pratique continue à nourrir votre relation et votre évolution.
Susan : Ces dernières années, mes ateliers dans les programmes jungiens se sont centrés sur l’écriture d’un journal, l’écoute de l’âme et la plénitude. La composante jungienne y est spécifiquement abordée dans chacune. Mais plus important encore est le registre jungien de mes cours. Je ne peux séparer ce qui est devenu la partie la plus profonde de moi-même de ce que j’enseigne.
Permettez-moi de donner un exemple de la manière dont j’encourage une classe entière, sur Zoom, à faire une imagination active avec leur âme. Je commence par un rappel de la façon dont l’âme et l’imagination ont été comprises au fil des siècles. J’explique comment nous pouvons utiliser notre imagination pour entrer dans le monde spirituel, la demeure de notre âme, en décrivant la pratique de l’imagination active et les cinq étapes que j’ai tirées du Mysterium Coniunctionis de Jung (CW14, § 706) et définies dans mon livre Écrire vers la plénitude (p. 41).
- Choisir une image pour représenter votre âme, ou mieux, la laisser vous choisir.
- La garder présente tout en lui demandant ce qu’elle veut vous dire.
- Placer cette image sur la scène de votre imagination.
- Prendre part à la scène. Parler et écouter votre image.
- Écrire ce qui s’est passé, en décrivant brièvement l’image, puis en rédigeant le dialogue.
La dernière étape est essentielle, sinon nous oublierons. Nous risquerions même de minimiser l’expérience.
Pierre et moi avons découvert que nous pouvions faire cela ensemble, chacun avec un crayon et son propre carnet, assis côte à côte mais sans rien partager avant d’avoir terminé. Je guide légèrement l’exercice, en introduisant chaque étape. Les résultats sont étonnants. Si nous entrons véritablement dans l’exercice avec bonne foi, en libérant notre esprit de tous les débris qui bloquent la porte de notre imagination, notre âme nous parlera.
Une récente imagination active pour Pierre a été réalisée avec l’image d’un feu de bois dans notre cheminée. A travers cette image son âme lui a dit que pour le maintenir allumé, il devait continuer à y ajouter du bois. Simple ! Mais, traduit spirituellement, pour dialoguer avec son âme, il devait la nourrir, continuer à lui parler.
Pour moi, lors d’un exercice récent, l’image était celle de deux roses fanées dans un vase. Je voulais qu’elles se rapprochent. Mon âme m’a dit qu’elles n’en avaient pas besoin, qu’elles étaient dans le même vase et qu’elles avaient besoin d’espace. Ce fut une leçon pour moi : donner de l’espace à mon mari !
Quand Pierre partage cet exercice avec l’un de ses enfants ou de ses frères, ils trouvent cela difficile à imaginer. Et là nous avons toute la leçon. Je viens de dire que c’est difficile à imaginer.
Tout comme soixante-six années d’un mariage épanoui !
Merci, Susan et Catherine, pour votre ouverture et votre générosité en partageant des aspects aussi profondément personnels et douloureux de votre histoire familiale. Votre courage honore non seulement votre propre parcours, mais offre aussi une source précieuse de compréhension et d’espérance à d’autres. Ce fut un privilège de partager votre récit et les réflexions profondes que vous proposez dans votre livre Les saisons de l’amour, Un mariage qui traverse le temps.
Entretien original réalisé par Peggy Vermeesch,
traduit par Catherine Chevron-Tiberghien.
Novembre 2025

Susan Tiberghien
Susan Tiberghien, écrivaine américaine vivant à Genève, en Suisse, a écrit 5 mémoires et 2 livres de non-fiction. Elle est titulaire d’une licence en littérature et en philosophie (Phi Beta Kappa) et a poursuivi des études supérieures à l’Université de Grenoble, en France, ainsi qu’à l’Institut C.G. Jung de Küsnacht, en Suisse.
Elle enseigne au sein des sociétés jungiennes (C.G. Jung Societies), de l’International Women’s Writing Guild, ainsi que dans divers centres et conférences d’écriture aux États-Unis et en Europe.
Son site Internet : www.susantiberghien.com
Pour en savoir plus
- Écrire vers la Plénitude, entretien avec Susan Tiberghien
- Ténèbres et lumière dans les Saison de l’amour, entretien avec Susan Tiberghien et Catherine Chevron-Tiberghien

