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Etty, une individuation dans un monde menacé

À travers la figure d’Etty Hillesum, la série télévisée de Hagai Levi raconte un destin tragique et fait surgir une question toujours actuelle : comment préserver une vie intérieure et rester humain lorsque le monde lui-même semble basculer dans la haine et la destruction ?

La série « Etty », réalisée par Hagai Levi, diffusée sur la chaîne Arte et portée par l’interprétation de Julia Windischbauer, retrace en six épisodes l’histoire vraie d’Etty Hillesum, jeune femme juive néerlandaise morte à Auschwitz en 1943. Elle suit son cheminement intérieur sous l’occupation nazie et sa rencontre déterminante avec Julius Spier.

Les lecteurs d’Une vie bouleversée retrouveront les grandes étapes du journal, mais Hagai Levi ne cherche pas à en proposer une illustration fidèle. Il privilégie la transformation dont le journal témoigne et invente une forme cinématographique capable de la rendre perceptible.

Une Etty contemporaine

L’adaptation d’une œuvre aussi intime que celle du journal d’Etty Hillesum représentait un défi : comment rendre compte à l’écran d’une évolution psychique et spirituelle sans la réduire à une simple biographie ?

Hagai Levi répond à cette difficulté par un choix inattendu : son Amsterdam de 1941 ressemble largement à celui d’aujourd’hui, on y voit des voitures contemporaines, des stations de métro, des panneaux familiers. Les signes de l’époque restent discrets. Et c’est précisément là que la série trouve sa force. L’occupation nazie ne nous est pas présentée comme un souvenir lointain, enfermé dans les vitrines de l’Histoire, elle surgit dans un décor familier, comme si l’effondrement du monde pouvait recommencer ici même, et maintenant.

Peu à peu, des signes d’exclusion apparaissent, d’abord discrets, puis de plus en plus oppressants : interdictions, humiliations, confiscation de biens et de libertés. La violence s’insinue, la barbarie s’installe insidieusement dans le quotidien. Ce procédé produit un effet particulier, il fait d’un document historique une expérience qui défie le temps. Dans la série, Etty est une jeune femme que l’on pourrait croiser aujourd’hui, avec sa nervosité, ses contradictions, son intensité affective, son désir de vivre.

Le spectateur ne regarde plus seulement une histoire appartenant à un passé révolu, il a le sentiment que ces événements pourraient survenir dans un environnement qui lui est familier. La mise en scène montre combien ce passé demeure une possibilité actuelle.

Pourtant, alors que le monde extérieur se rétrécit sous la pression totalitaire, la vie intérieure d’Etty semble au contraire s’élargir.

La rencontre avec Julius Spier

Au cœur de cette transformation se trouve la rencontre d’Etty avec Julius Spier, thérapeute psycho-chirologue, ancien analysant et collaborateur de Jung. Lorsqu’Etty le croise en 1941, elle traverse une période de grande instabilité. Brillante intellectuellement, elle se sent pourtant divisée, traversée de contradictions, incapable de trouver une véritable cohésion intérieure.

Julius Spier joue un rôle décisif dans son évolution. La série montre bien l’ambiguïté de cette relation : il est à la fois son maître, son amant, et son ami. Il apparait comme un guide idéalisé par Etty, mais il agit sur elle surtout comme un déclencheur de sa transformation en lui permettant de découvrir ses propres ressources psychiques. 

Julius Spier ne « sauve » pas Etty, il l’aide à se rendre disponible à elle-même. Grâce à lui, elle apprend peu à peu à distinguer l’agitation du Moi d’un calme plus profond. Ce qu’elle nomme parfois “Dieu” correspond à une présence intime, un noyau vivant, une source qu’il faut dégager des peurs, des plaintes et des défenses. Julius Spier accompagne chez elle l’émergence d’un centre qui ne dépend presque plus des circonstances extérieures.

Le corps comme chemin de transformation

La série montre une jeune femme d’une grande richesse intellectuelle, habitée par ses lectures, ses questionnements et ses tourments. Mais cette intensité psychique s’accompagne d’une certaine difficulté à habiter pleinement son existence concrète.

Julius Spier l’invite à porter attention à son corps, à ses émotions, à sa respiration, à ce qu’elle éprouve au plus intime d’elle-même. Il l’encourage à tenir son journal, à observer ses pensées sans les juger et à accueillir ses contradictions. Peu à peu, quelque chose s’ordonne.

Dans une perspective jungienne, on pourrait voir dans ce mouvement la découverte d’une dimension plus profonde de la personnalité, souvent négligée et pourtant porteuse d’une grande capacité de renouvellement. La voie d’Etty consiste à plonger dans son corps, dans ses ressentis, pour aller à la rencontre d’une source spirituelle.

Une individuation sous la menace de l’Histoire

L’expérience d’Etty relève d’une confrontation toujours plus lucide avec ce qu’est le monde. Son chemin passe par le corps, le désir, l’angoisse, la dépendance affective, la vulnérabilité. Son intériorité n’est pas un refuge imaginaire, mais un lieu de travail, de lâcher-prise, de recherche de vérité.

On pourrait dire qu’Etty s’individue sous la menace de l’Histoire. C’est sans doute ce qui fait l’originalité de son destin. En temps ordinaire, l’individuation est comprise comme un lent processus de différenciation psychique, d’unification intérieure, de rapport plus conscient à la réalité extérieure. Mais que devient un tel processus quand le monde extérieur bascule tout à coup dans la persécution, la déshumanisation et la mort de masse ?

La réponse d’Etty, telle que la série la fait sentir, est bouleversante : plus le chaos progresse à l’extérieur, plus elle s’efforce de rester fidèle à quelque chose en elle qui ne veut pas être colonisé par la haine. Son chemin va à contre-courant de la logique environnante. Alors que tout pousse à la contraction, à la sidération ou au ressentiment, elle tente de préserver une qualité de présence à soi, aux autres, au réel.

Par certains aspects, le parcours d’Etty Hillesum fait également écho à celui de Sabina Spielrein. Chez l’une comme chez l’autre, la rencontre avec une figure issue de l’entourage de Jung ouvre un chemin de transformation psychique qui se poursuivra dans un monde marqué par les violences idéologiques et les fractures de l’Histoire.

Le refus de la haine et la liberté intérieure

Etty n’est pas une héroïne spectaculaire. Sa résistance prend une autre forme, indirecte : elle refuse de répondre à la haine par une haine qui l’envahirait. Bien qu’elle comprenne parfaitement ce qui se passe autour d’elle, elle cherche à demeurer humaine dans un monde qui organise systématiquement la destruction de l’humain.

Habituellement, nous associons la liberté à la possibilité de choisir notre existence. Or Etty est progressivement privée de toutes ces possibilités. Les mesures antijuives se multiplient. Les libertés disparaissent. L’avenir se ferme.

La série traduit cette contraction à travers une succession de renoncements très concrets. Le vélo, si présent au début, symbole de sa liberté de mouvement, réquisitionné, doit être donné. Puis viennent des détachements de plus en plus importants. Etty entre au Conseil juif avec le désir d’aider et choisit de se rendre à Westerbork, camp de transit avant les camps de la mort, au nom d’une solidarité qu’elle veut vivre jusqu’au bout. Elle se coupe les cheveux, laisse ses chers cahiers, se sépare aussi de l’enfant qu’elle porte. Ce sont là des gestes extrêmes montrés avec une sobriété qui les rend encore plus bouleversants.

La série s’achève avant l’horreur des camps d’extermination. Cette retenue semble cohérente avec le projet de l’œuvre. Le regard de Hagai Levi reste centré sur le chemin intérieur d’Etty.

L’humain au cœur de l’épreuve

Dans un monde de nouveau travaillé par les logiques d’exclusion, les crispations identitaires, les violences de masse et la contagion de la haine, Etty Hillesum nous confronte à une question redoutable : comment rester relié à une vie plus vaste que le Moi quand tout pousse à la fermeture ? Comment défendre l’humain sans reproduire en soi ce qui le détruit ? Comment consentir au réel sans capituler devant lui ?

La série « Etty » ne donne bien sûr pas de réponses définitives, mais elle révèle, avec une rare intensité, ce paradoxe : au cœur même de la catastrophe, une vie intérieure peut encore croître, se dépouiller et s’approfondir. C’est ce qui fait d’Etty Hillesum non seulement une actrice de son temps, mais une présence qui continue d’interroger le nôtre.

Juin 2026


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