De la taïga russe à l’Institut C.G. Jung de Zurich, Yury Li-Toroptsov a suivi un parcours façonné par les images, en tant que photographe, coach et analyste en formation travaillant avec les rêves, les contes de fées et les symboles visuels. Pour lui, les images sont des expressions fondamentales de la psyché, révélant ce que les mots ne peuvent pas dire, nous reliant à des parts cachées de nous-mêmes et guidant l’exploration et la transformation intérieures.
Version anglaise de cet entretien
Tigre © Yury Li-Toroptsov parle de cette photo dans l’article
J-P. Robert : Vous êtes en Bretagne au moment de cet échange, en ce mois d’août 2025. Si l’on remonte le fil de votre itinéraire, de Vladivostok à Paris, avec des étapes à New York et Zurich… pouvez-vous nous raconter ce parcours ?
Yury Li-Toroptsov : Je viens d’un village de 300 habitants qui s’appelle Grodekovo, situé à environ 250 kilomètres au nord-est de Vladivostok, en plein cœur de la taïga. Un endroit isolé, entouré de forêts. Très jeune, je rêvais de voyages et d’ailleurs. Je pense faire partie de ceux qui ont besoin de partir loin pour commencer à comprendre qui ils sont. Et comprendre, j’en avais besoin. Né d’un père coréen et d’une mère russe, j’ai perdu mon père très tôt.
Cette soif de voyage et d’apprentissage m’a d’abord conduit à Vladivostok, une ville de 600 000 habitants. Après une première tentative ratée, j’ai réussi à intégrer l’université. J’étais le premier de ma famille à faire des études supérieures. Après un diplôme d’anglais, j’ai obtenu une bourse pour poursuivre ma formation à New York. J’avais 24 ans.
J’ai intégré la New School for Social Research pour y étudier le management. Le contraste entre Vladivostok et New York était saisissant. Tout allait plus vite, tout semblait plus intense. Ces deux années m’ont profondément marqué. J’y ai découvert une liberté de pensée, des envies nouvelles, une énergie qui m’a donné confiance pour faire des choix que je n’aurais jamais envisagés auparavant.
Une fois diplômé, en 2000, j’ai trouvé un poste qui m’a amené à Paris. Et Paris est devenue mon chez-moi. J’y ai construit ma vie professionnelle et personnelle, développé mes projets, élargi mes centres d’intérêt.
Ma trajectoire n’a jamais été linéaire. J’ai toujours fait les choses un peu autrement. Par exemple, lorsque j’ai quitté mon poste de consultant pour l’ONU à Paris afin de devenir artiste à plein temps. Ce n’était pas un caprice, c’était une nécessité.
Évidemment, être différent a un prix. On ne rentre pas facilement dans les cases. Parfois, les autres ne savent pas trop comment te définir. Et il y a des moments où toi-même tu te demandes si ta vie n’est pas juste une suite de projets sans direction claire. J’ai connu ces moments-là. Ce qui m’a aidé, ce sont les personnes rencontrées en chemin, celles qui ont cru en moi. Grâce à elles, j’ai peu à peu compris le fil conducteur de mon parcours. Ce n’était pas du hasard. Il y avait un sens, même si je ne le voyais pas encore à l’époque.
Aujourd’hui, en tant que coach professionnel, j’accompagne des personnes qui, elles aussi, sont en quête de sens et de direction. Souvent, elles vivent entre plusieurs mondes. Elles sont créatives, ambitieuses, un peu à part. Parfois, elles se sentent déconnectées d’elles-mêmes, ou ne savent plus très bien où est leur place.
Plus récemment, mon chemin m’a mené à Zurich, où je suis actuellement en formation à l’Institut C.G. Jung. J’y poursuis un travail de fond, exigeant, qui nourrit et complète ce que je propose dans ma pratique à Paris.
Et aujourd’hui, je vous parle depuis la Bretagne que j’aime, sans doute l’endroit le plus distant de Vladivostok sur la carte. J’y passe plusieurs mois par an. C’est un lieu où je me sens profondément connecté à la nature et aux éléments, un cadre propice à la réflexion, au ralentissement, et à la créativité.
Vous êtes actuellement en formation à l’Institut C.G. Jung de Zurich, tout en poursuivant votre activité professionnelle. Que représente pour vous cet institut, et qu’est-ce qui vous a donné l’élan d’y entrer ?
Mon intérêt pour Jung remonte à 2003. À l’époque, je traversais une période de profonde transformation professionnelle. Un jour, par hasard, je suis tombé sur Ma vie dans une librairie de la rue de Rivoli à Paris. J’ai ouvert le livre… et je ne l’ai plus lâché. Je l’ai littéralement dévoré. À partir de ce moment, Jung est resté présent dans un coin de mon esprit. J’ai lu ses textes, assisté à des conférences. Il y avait chez lui quelque chose d’étrangement familier, alors même que je n’avais jamais entendu parler de lui avant ce jour-là.
Entre cette première lecture en 2003 et ma candidature à l’Institut, il s’est écoulé vingt ans. Un long chemin, nourri de lectures, de rencontres, de formations, mais aussi de résistances. La décision finale m’est venue d’un rêve. Un rêve marquant, porteur d’un message. J’ai choisi de l’écouter. J’ai envoyé ma candidature, et j’ai été accepté.
Aujourd’hui, suivre cette formation à Zurich tout en poursuivant mon activité professionnelle à Paris me permet de relier les fils de mon parcours. C’est exigeant, mais profondément cohérent. L’Institut C.G. Jung représente pour moi un espace de rigueur, de recherche intérieure et d’exploration symbolique, où je peux approfondir un travail entamé depuis longtemps.
L’Institut est un lieu unique. À la fois intellectuel et profondément humain. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre une théorie, mais de la vivre, de l’éprouver. Ce qui m’a conduit là, c’est une forme d’appel intérieur : le besoin d’habiter mes contradictions, de comprendre les images qui me traversent, et rencontrer d’autres voyageurs en quête de sens.
L’image semble traverser toute votre vie, à la fois comme photographe et comme explorateur de la psyché. Quel sens a pour vous le travail avec l’image ? Et comment l’abordez-vous dans votre pratique ?
Mon chemin de découverte de soi m’a mené aux quatre coins du monde. En route, sans le chercher consciemment, j’ai découvert un outil d’exploration intérieure d’une puissance rare : l’image.
Dans son introduction au Commentaire sur le Mystère de la Fleur d’Or, Jung écrit : « L’image est la psyché. » Pour lui, les images ne sont pas seulement des représentations visuelles du réel, mais les expressions mêmes de la psyché, les moyens par lesquels l’inconscient communique et guide notre développement intérieur. L’image est un phénomène psychique fondamental.
Cette définition résonne profondément en moi. Depuis mon plus jeune âge, la vision, le regard, le rapport au visuel ont joué un rôle central dans mon développement. D’une certaine manière, j’ai toujours su me relier aux images. Elles m’ont accompagné tout au long de la vie. Elles ont souvent été des ressources là où d’autres manquaient.
J’ai compris que l’image est un fil rouge qui traverse toute ma trajectoire. Photographe, coach proposant des interventions basées sur l’art, analyste en formation à l’Institut C.G. Jung : ces dimensions de mon parcours ont en commun un même langage, celui de l’image.
Dans ma pratique de coaching, je travaille avec les images sous plusieurs formes : photographies, dessins spontanés, rêves, contes de fées, métaphores… J’accompagne à la fois des clients individuels et des équipes en entreprise. L’image permet souvent de dire ce que les mots peinent à exprimer.
Elle rend visible ce qui est flou, enfoui ou refoulé, mais aussi ce qui peut indiquer une voie de sortie.
Ce travail crée à la fois une distance et une proximité nouvelle. Une distance qui permet de prendre du recul, et une proximité avec une part de soi longtemps oubliée. C’est particulièrement utile dans les périodes de transition, de crise ou de réorientation.
Que ce soit avec des particuliers ou dans un cadre collectif en entreprise, je constate à quel point les images permettent d’aller vite, juste, et en profondeur. Elles ouvrent un espace d’imagination, de dialogue et de transformation. Travailler avec l’image, pour moi, c’est travailler avec ce qui est vivant, mouvant, et profondément humain. La dimension symbolique de l’image est une clé pour créer du sens. Et si nous traversons une crise aujourd’hui, je crois que c’est avant tout une crise de sens.
En tant que photographe et analyste en formation, comment vivez-vous cet afflux d’images créées par l’intelligence artificielle ? Vous sentez-vous concerné, interpellé, indifférent ?
Il y a un an, un client en entreprise m’a proposé d’animer un atelier sur la création d’images avec l’intelligence artificielle. J’ai décliné. L’objectif était avant tout de divertir, de produire des images « amusantes » en équipe. Mais ce type d’usage me semble peu pertinent dans le cadre d’un vrai travail avec l’image. Cela ne m’intéresse pas.
En tant que photographe et analyste en formation, je suis profondément concerné par le développement de ces technologies. Ce qui est fascinant, c’est la facilité avec laquelle on peut désormais produire une image. En quelques secondes, sans appareil, sans modèle, sans lumière. C’est vertigineux. Mais ce qui m’inquiète, c’est que ces images, aussi impressionnantes soient-elles, sont souvent vides de vie. Elles ne portent aucune trace de vécu, de corps, d’inconscient. Il y a là un risque réel de déshumanisation.
Je ne suis pas opposé à l’usage des outils génératifs en soi. S’ils permettent d’approfondir la relation à soi, d’explorer des imaginaires personnels, alors ils peuvent devenir intéressants. Mais je n’ai pas encore vu d’exemples convaincants en ce sens. Pour l’instant, la plupart des usages que j’observe restent en surface. Ils produisent des images lisses, spectaculaires, mais sans profondeur.
Le rythme des évolutions est si rapide que je pense que d’autres usages émergeront. Des usages plus sensibles, plus intimes peut-être. Je reste attentif.
La photographie que vous avez sélectionnée en ouverture de cet entretien est forte, évocatrice. Que dit-elle de vous, ou de ce que vous souhaitez transmettre dans cette conversation ?
L’image que vous voyez en ouverture de cet entretien est celle d’un tigre. Elle fait partie d’une série intitulée Deleted Scene, un projet photographique que j’ai d’abord exposé au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris, et qui est aussi devenu un livre paru chez Kerher.
Avec Deleted Scene, je suis retourné en Russie, sur les lieux liés à la mémoire dispersée de mon père. C’était une manière de marcher sur les traces d’un héritage fragmenté, de chercher des images là où il ne restait parfois presque rien.
Le tigre est un animal important pour moi, à la fois réel et symbolique. Ils vivent dans les forêts autour de Grodekovo, le village où j’ai grandi. Mais ils habitent aussi ma psyché. Pour moi, le tigre représente tout à la fois : le blessé et le guérisseur, le chasseur et la proie, l’agression et l’agressé, le courage et la peur, le destin et la volonté, l’abandonné et le retrouvé, un ancêtre et un contemporain.
Les rêves et les contes de fées occupent une place centrale dans vos échanges, qu’ils soient individuels ou en petits groupes. Est-il vraiment possible de travailler sur les rêves en groupe restreint ? Et si oui, dans quelles conditions cela devient-il fécond ?
Pour moi, les rêves (et les contes de fées d’ailleurs) sont avant tout des images. Jung croyait que les images surgissent spontanément de l’inconscient dans les rêves, les fantasmes, l’art, les mythes et d’autres formes symboliques. Elles agissent comme des émissaires, porteuses d’énergie psychique et contiennent des messages spécifiques à la situation intérieure de chacun. Leur fonction est de rétablir un équilibre psychologique et de soutenir un mouvement de transformation.
Aujourd’hui, les petits groupes sont devenus, à mes yeux, les derniers espaces collectifs où un travail en profondeur reste possible. Les groupes que j’anime autour des rêves, tout au long de l’année, le plus souvent en ligne, sont pour moi des sources profondes de joie. J’aime profondément ce travail.
Comme tout travail de groupe, il demande une grande attention. Les rêves sont des substances psychoactives : ils touchent, ils remuent, ils agissent. Il faut donc poser un cadre, instaurer de la confiance, et créer les conditions d’une écoute respectueuse.
Mais lorsque ce cadre est en place, l’expérience peut être extraordinairement féconde. Un rêve partagé et exploré en groupe devient un miroir multiple. Il éclaire non seulement celui qui l’a fait, mais aussi les autres. Il réveille chez chacun des images, des échos, des résonances. Et parfois, il touche quelque chose de plus grand : un noyau d’humanité commune.
Pour conclure, comment les jeunes générations perçoivent-elles aujourd’hui la psychologie jungienne, face à un monde en mutation rapide et souvent source d’angoisse ?
Je constate une vraie curiosité. Beaucoup de jeunes sont à la recherche de sens, au-delà des réponses immédiates ou techniques. Ce que Jung propose, l’individuation, la relation aux figures internes, la profondeur du rêve offre une boussole dans un monde fragmenté. Ce n’est pas une méthode rapide, mais une invitation à se rencontrer soi-même. Et ça, je crois que c’est profondément subversif aujourd’hui, au sens où cela remet en question les valeurs dominantes de notre époque.
Puisez dans vos rêves, vos images et vos élans intérieurs : comme Yury Li-Toroptsov, osez suivre le chemin qui vous ressemble, même s’il ne ressemble à aucun autre.
Entretien mené par Jean-Pierre Robert – Août 2025
Yury Li-Toroptsov
Photographe et explorateur visuel, Yury Li-Toroptsov capte des instants où la poésie du quotidien se mêle à l’inattendu. Son regard, nourri par des voyages et des rencontres, révèle des paysages intérieurs autant qu’extérieurs.
Coach professionnel, Li-Toroptsov est également analyste jungien en formation à l’Institut C.G. Jung de Zurich.
- Découvrez son univers : toroptsov.com
- Écouter l’un des podcasts qui lui sont consacrés sur le site Sur les traces de Jung