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Entretien avec Sylvain Grout

Qu’est-ce que la mort ? Qu’est-ce que Dieu ? Qu’est-ce que l’amour ? Sylvain Grout aborde ces questions dans son dernier livre La tunique sans couture. Nous avons échangé avec lui autour de ces interrogations. J-P. Robert

JP-Robert : Votre livre s’ouvre sur une parole très personnelle. Comment l’écriture de cet ouvrage s’est-elle imposée à vous ?

Sylvain Grout : C’est en constatant avec étonnement et tristesse que très peu de mes contemporains avaient lu nos textes fondateurs tels que l’Ancien et le Nouveau Testament ainsi que le Coran que m’est venue l’idée d’écrire ce livre. Pour moi il ne s’agit pas seulement de textes religieux qui ne pourraient être lus que par des croyants mais d’écrits/nourritures permettant de penser. Ne pas les lire et ne pas les méditer c’est, selon moi, se couper de nos racines et se priver de tout un pan de notre culture.

Si nous n’avions pas tant peur de mourir et de la mort les religions existeraient-elles ? Pas sûr ! D’où, pour commencer cet ouvrage, une réflexion sur la mort. Si ce livre s’achève sur quelques considérations concernant l’amour c’est que celui-ci, comme nous le verrons, est indissociable de la vie. « La tunique sans couture » est un livre pédagogique mais aussi très personnel dans la mesure où il est avant tout le fruit d’une expérience et non d’un savoir à proprement parler.

Vous abordez le thème de la mort, pourtant votre premier chapitre s’intitule « Tout d’abord, la vie ! ». Comment comprenez-vous ce renversement ?

Tout simplement parce que La mort n’a pas toujours existé. Elle n’est apparue qu’avec la VIE et ne peut donc être dissociée d’elle. Si la mort fait partie intégrante de la VIE, elle ne fait pas partie de nos existences. Jamais, en toute logique, nous ne la connaîtrons. Tant que nous sommes vivants nous ne pouvons y avoir accès, si ce n’est en l’imaginant et en faisant de ce que nous imaginons une croyance et une fois morts, n’étant plus là pour savoir que nous avons vécu et que nous sommes morts, plus personne ne sera là pour s’y confronter.

En revanche, si nous ne pouvons connaître cette grande inconnue de la VIE, un jour, nous allons devoir appréhender les derniers instants de notre existence. Mourir est donc à vivre et c’est là une affaire de vivants.

Vous écrivez « Nous n’avons pas à croire à la vie éternelle mais seulement à la vivre ». Qu’est-ce que cela implique concrètement pour l’existence ?

La « vie éternelle » est une expression religieuse laissant sous-entendre qu’après notre mort nos existences, sous une forme différente, se poursuivraient, éternellement. Si cette croyance me semble répondre à la peur occasionnée par notre finitude, finitude que notre ego a bien du mal à accepter, cette croyance en une « vie éternelle » peut aussi être l’extériorisation, la projection de quelque chose qui en nous ne parviendrait pas encore à se conscientiser.

Certes nos existences sont de très courtes durées mais ne sont-elles pas serties dans la VIE qui, elle, existe depuis plusieurs milliards d’années ? N’en seraient-elles pas des manifestations éphémères ? Ne serions-nous pas des bulles d’éternité ? Ne serions-nous pas à la fois mortels et immortels ? Prendre conscience de cela modifie radicalement notre regard tant sur la VIE que sur la mort

Vous écrivez « ce que j’ai découvert me semble simple, compliqué et beau à la fois » puis « d’où peut-être ce désir de partage et d’écriture ». Qu’est-ce qui appelle, chez vous, ce besoin de transmettre ?

Transmettre ne me semble pas être le terme juste. D’ordinaire l’on transmet un savoir, des valeurs, un héritage. Partager me semble plus adapté, moins définitif. Partager un ressenti, un sentiment, une intuition, une pensée, une compréhension même si celle-ci est illusoire ou incomplète.

Partager l’indicible afin de le rendre exprimable tout en sachant qu’il ne peut l’être, le chas du langage étant bien trop étroit pour le laisser passer intégralement. Partager afin de permettre à d’autres d’aller plus loin que soi et ainsi participer au monde.

Vous vous appuyez sur la Bible, le Coran et interrogez les origines de Dieu, du sentiment religieux et le rôle de la spiritualité. Que cherchez-vous à mettre en lumière à travers ces références ?

Ces trois grandes religions du monothéisme ont pour tronc commun le personnage d’Abraham. Il n’y aurait pas eu d’islam sans christianisme et sans judaïsme, pas de christianisme sans judaïsme et pas de judaïsme sans polythéisme. Il s’agit de la prodigieuse arborescence de la pensée humaine en lien avec cette notion de divin dont les humains sont porteurs. Comme nous le verrons dans ce livre, la notion de divin est inscrite dans notre psyché tout comme l’est cette notion de « vie éternelle ». Cette dimension de nous-mêmes est extériorisée, projetée pour devenir la croyance en un dieu extérieur dont nous nous faisons souvent une représentation anthropomorphique.

Chacune de ces représentations véhiculées à travers ces trois religions a apporté un souffle nouveau à la conscience humaine même si ces religions, lorsqu’elles se radicalisent, deviennent fermeture, superstition et entravent tout élan spirituel. Plutôt que de croire en ce dieu projeté n’aurions-nous pas à muter et à le devenir ? L’Homme me semble être au tout début de son évolution, à ses tout premiers balbutiements. Dieu, dont il est porteur, ne serait-il pas à naître ?

Face aux périls actuels, vous écrivez « Cessons d’avoir peur […] et engageons-nous sans crainte dans cette ère nouvelle qu’est celle de l’anthropocène ». Quel type d’engagement cela suppose-t-il ?

Bien qu’ils soient réels ce ne sont pas tant les périls actuels qui m’effraient mais la peur que nous en avons. Nous avons peur de tout, de l’autre, de l’autre en nous, du changement climatique, de la guerre. Cette peur est véhiculée par le complotisme, les réseaux sociaux, certains partis politiques, les médias mais aussi par ce dont nous prenons conscience.

En effet, nous commençons à réaliser que certains de nos comportements passés étant préjudiciables à notre devenir, nous allons devoir les modifier ou les abandonner. A la perspective de ces changements la peur nous étreint et nous résistons. Or, ces nombreuses prises de conscience sont le signe d’une évolution en cours. Aussi curieux que cela puisse paraître je pense que le monde va mieux et qu’il évolue. Notre conscience s’est aiguisée dans bien des domaines.

Réaliser enfin que nous entrons dans l’ère de l’anthropocène va nous permettre, je l’espère, de modifier notre relation à la nature. Cette prise de conscience fondamentale nous permettra de devenir plus responsable et progressivement plus éthique tant individuellement que collectivement.

Vous évoquez à la fois l’élan « j’aime passionnément vivre » et la question « es-tu vraiment certain d’aimer ? ». Comment cette tension éclaire-t-elle votre réflexion sur l’amour et l’éthique ?

Aimer passionnément vivre est en effet un élan mais c’est aussi, dans une certaine mesure, un repli sur soi, une jouissance qui n’inclut pas nécessairement l’autre. Or, il ne peut y avoir de vie sans altérité, sans échanges, sans partages et sans amour. La nature elle-même est une prodigieuse histoire d’amour et cette notion d’amour est bel et bien inscrite en nous puisque, de ce dieu que nous avons projeté, nous disons qu’il est amour et qu’il nous aime.

Indéniablement nous avons besoin d’aimer et d’être aimés. Que nous soyons aimés par le dieu que nous nous sommes fait et que nous l’aimions en retour est une chose mais sommes-nous capables d’aimer l’autre et de se laisser aimer par lui ? « Aime ton prochain comme toi-même » nous a dit Jésus. La belle affaire ! Aimer l’autre n’est déjà pas chose évidente mais s’aimer soi-même ! Qu’est-ce à dire ? S’agit-il d’aimer ce que l’on souhaiterait être ? Ce que l’on croit être ? L’image de soi que l’on offre à l’autre ? Ou s’agit-il de s’aimer tel que l’on est, lourd d’une ombre dont les contenus parfois nous effrayent ?

Si, incontestablement la psychanalyse peut être l’outil nécessaire pour mettre à la conscience, avec un regard bienveillant et tendre, ce qui dans l’ombre nous agit, est-il l’outil adéquat pour nous permettre de réellement aimer ? Je ne le pense pas, par contre, si nous parvenions à réaliser pleinement que tous les êtres vivants, malgré leurs multitudes et leurs différences étaient interdépendants les uns des autres pour ne former qu’un seul et même ETRE en perpétuel devenir, nous prendrions soin les uns des autres. Nul besoin alors de promulguer cette surabondance de lois, d’interdits et d’être moralisateur, nous deviendrions enfin, par amour, des êtres éthiques.

Pour conclure, pouvez-vous revenir sur votre parcours d’analyste jungien et sur les étapes de vie qui ont nourri cette réflexion, et nous dire ce que vous souhaitez transmettre aujourd’hui ?

Ce qui m’a poussé à entreprendre une analyse est sans doute un vertigineux et brûlant manque à être. J’avais lu, très jeune, deux ou trois livres de Jung qui m’avaient, dans mon brouillard, laissé entrevoir un chemin possible. Lorsque des années plus tard j’ai entrepris une psychanalyse, mon premier psychanalyste ayant été formé à l’école de Charles Baudoin, faisait parfois allusion à C.G. Jung et Maître Eckhart. Il est décédé alors que j’étais en analyse avec lui depuis cinq ans.

Durant ces cinq années j’ai commencé des études de psychologie, repris la lecture de Jung et me suis plongé à corps perdu dans les sermons et traités de Maître Eckhart. De ce vertigineux manque à être des débuts, je suis passé à un désir d’être tout aussi brûlant. Désir d’unification, désir d’être pleinement soi qui m’évoquait le processus d’individuation de Jung.

Souhaitant poursuivre ma psychanalyse il me sembla cohérent de la poursuivre avec des psychanalystes estampillés par la Société Française de Psychologie Analytique, Société qui me forma au métier de psychanalyste.

Quelques années après être devenu moi-même membre de cette société, j’ai entrepris une analyse, cette fois-ci, lacanienne et découvris qu’entre C.G. Jung, J. Lacan et Maître Eckhart existaient de nombreuses passerelles. La psychanalyse est, pour moi, synonyme d’ouverture, de liberté et d’aventures.

Quant au titre de votre ouvrage, « La tunique sans couture », vous en livrez une clé à la toute fin. Nous laissons au lecteur le soin de la découvrir.

Propos recueillis par Jean-Pierre Robert – Mai 2026

Éditions Les 3 Colonnes – 2026 – 240 pages – ISBN 9791040622482 – 15 x 21 x 1,4 cm.

Sylvain Grout

Né en 1954, Sylvain Grout est psychologue clinicien, a travaillé une vingtaine d’années dans différentes associations d’aide aux toxicomanes avant de se consacrer essentiellement, depuis 2000, à une activité libérale.

Nourri par la pensée de Carl Gustav Jung, il est devenu psychanalyste, membre de la SFPA et explore dans son travail et ses écrits les liens profonds entre l’inconscient, la spiritualité et la quête de sens.

Deux de ses ouvrages sont présentés sur ce site :

Il est également l’auteur de deux romans : Le champ (1976) et L’italien de lumière (1981).


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