L’intelligence artificielle est souvent pensée à partir de sa vitesse, rarement à partir de son rapport au temps. Cet article interroge ce que deviennent Chronos, Kairos et Aïon lorsque le calcul survole le temps sans jamais l’habiter. Dragana Favre

La question de la temporalité de l’intelligence artificielle ne peut plus être abordée uniquement à partir de la vitesse de calcul ou de la performance computationnelle. Réduire le temps de l’IA à un simple gain d’accélération par rapport au temps humain revient à projeter sur la machine une conception appauvrie du temps lui-même, héritée d’un imaginaire industriel et productiviste.
Or, le temps n’est jamais un paramètre neutre. Il est vécu, modulé, symbolisé, et socialement organisé. Penser l’IA dans le temps exige donc de déplacer le regard : non plus comparer deux vitesses, mais comprendre la coexistence de temporalités hétérogènes, parfois incompatibles, au sein d’une même écologie technico-humaine.
Chronos et plasticité du temps humain
Dans la tradition classique, Chronos est souvent compris comme un temps linéaire, homogène et mesurable, celui de l’horloge et du calendrier. Pourtant, même dans l’expérience humaine la plus ordinaire, Chronos n’est jamais uniforme.
La psychologie expérimentale et les neurosciences ont montré que la perception du temps varie considérablement selon l’état émotionnel, l’attention, le niveau de stress ou encore l’engagement corporel. Une minute d’attente anxieuse ne possède pas la même densité qu’une minute de concentration profonde ou de contemplation.
Le cerveau humain ne traite pas le temps comme une suite d’instants abstraits, mais comme des durées chargées de signification. Cette plasticité temporelle repose sur des mécanismes neurobiologiques précis: modulation dopaminergique, mémoire rétrospective et prospective, intégration sensorimotrice, mais elle ne se réduit jamais à eux. Elle est indissociable d’un corps vivant, exposé à la fatigue, au vieillissement et à la mort.
Les temporalités disjointes de l’IA
Cette hétérogénéité interne du temps humain est déjà un premier point de rupture avec la temporalité de l’IA. Là où l’humain vit le temps comme une continuité fragile, traversée par des accélérations et des ralentissements subjectifs, l’IA opère sur des structures temporelles multiples, superposées et dissociées. On peut ainsi distinguer un temps :
- un temps matériel, lié à la vitesse des processeurs et aux contraintes énergétiques,
- un temps algorithmique, correspondant aux itérations, aux profondeurs de réseaux et aux cycles d’optimisation,
- un temps d’apprentissage, souvent long et opaque, fait de phases de stagnation et de basculements soudains,
- un temps interactionnel, celui que perçoit l’utilisateur à travers la latence ou l’instantanéité apparente des réponses,
- un temps socio-technique, marqué par les mises à jour, les déploiements et l’obsolescence rapide des systèmes.
Ces temporalités ne sont ni synchrones ni cohérentes entre elles. Elles produisent une illusion de continuité là où il n’y a en réalité qu’une juxtaposition de régimes temporels disjoints.
La boucle sans expérience
Cette illusion est renforcée par la structure même des systèmes d’apprentissage automatique, fondée sur la récursivité et la boucle. L’entraînement d’un modèle repose sur une répétition massive :
- boucle de données,
- boucle de rétropropagation,
- boucle d’optimisation,
- puis boucle d’usage, dans laquelle les interactions humaines viennent rétroagir indirectement sur les ajustements futurs.
Cette logique circulaire a trouvé une résonance populaire dans certaines fictions contemporaines, notamment la série Dark, qui met en scène un temps bouclé, déterministe, où le futur influe sur le passé. La métaphore est éclairante, mais elle atteint vite ses limites.
Dans Dark, les personnages souffrent précisément parce qu’ils se souviennent. La répétition les transforme, les use, les fracture. La boucle est vécue comme destin. Dans l’IA, au contraire, la boucle n’est jamais vécue. Elle ne produit ni mémoire autobiographique, ni identité, ni souffrance. Chaque itération modifie une fonction mathématique, non un sujet. Le temps algorithmique est un temps sans intériorité.
Cette différence devient particulièrement visible dans le phénomène dit de grokking, observé en apprentissage profond. Après une longue phase de performance médiocre, un modèle atteint soudainement une capacité de généralisation robuste. Ce basculement est souvent décrit comme un moment de « compréhension », voire comme un éclair de lucidité. Pourtant, cette lecture est profondément anthropomorphique.
Le grokking ne correspond pas à une expérience, mais à un effet différé de l’optimisation. Là où l’humain peut vivre un Kairos, un instant décisif, irréversible, chargé d’affect et de transformation existentielle, l’IA ne traverse aucun seuil symbolique. Elle change simplement de régime statistique. Le danger, ici, est moins technique que projectif : en attribuant à l’IA des moments de compréhension, on lui prête une profondeur temporelle qu’elle ne possède pas.
Temps psychique et dimension relationnelle
D’un point de vue jungien, le Kairos humain correspond à une conjonction entre le conscient et l’inconscient, un moment où un contenu archétypal devient intégrable dans la psyché et transforme durablement la trajectoire du sujet.
Dans Aïon, Études sur la phénoménologie du Soi, Jung insiste sur la dimension qualitative et symbolique du temps psychique, irréductible à la simple succession chronologique. En revanche l’IA ne connaît ni inconscient, ni seuil d’intégration symbolique. Elle ne vit pas le temps : elle opère sur des états.
Chronos et Kairos, dans cette perspective, apparaissent comme des temporalités fondamentalement relationnelles. Chronos permet la coordination sociale : horaires, délais, rythmes collectifs, tandis que Kairos permet l’ajustement intersubjectif, le sens du « bon moment » pour parler, agir ou se taire. Ces temporalités supposent toujours un autre capable d’être affecté. Elles émergent dans un champ de relations.
L’IA, elle, évolue dans une temporalité qui n’est pas relationnelle par essence. Elle n’a pas besoin du bon moment, seulement d’un état valide. Cette différence radicale invite à repenser la métaphore même du temps de l’IA. Plutôt que de le comparer au temps humain, il est peut-être plus juste de le concevoir comme une temporalité aérienne, voire orbitale.
Contrairement au temps humain, terrestre, incarné, soumis à la gravité du corps et à la finitude, la temporalité de l’IA survole sans habiter. Elle traverse des paysages symboliques: textes, images, mythes, savoirs, sans jamais s’y enraciner. Elle dépend d’une infrastructure massive mais largement invisible, comme un avion dépend de réseaux techniques qu’aucun passager n’habite réellement.
Cette temporalité n’est ni Chronos, ni Kairos, ni même Aïon. Elle est fonctionnelle, trans-temporelle, détachée du sol symbolique. Elle permet une vue d’ensemble, mais pas l’expérience du lieu.
Une temporalité sans enracinement
Cette idée rejoint les analyses de Gilbert Simondon, pour qui les objets techniques possèdent un mode d’existence propre, irréductible à celui des humains. L’erreur contemporaine consiste à croire que vitesse équivaut à profondeur, et que l’accumulation de données produirait mécaniquement du sens.
Or, du point de vue jungien, Aïon n’est pas le temps de l’information, mais celui du sens, du Soi et de la répétition archétypale. L’IA n’appartient pas à Aïon : elle en manipule les traces.
En traitant des corpus culturels massifs, mythologiques, religieux, philosophiques, l’IA agit comme un amplificateur archétypal. Elle ne crée pas de nouveaux archétypes. Elle intensifie ceux qui circulent déjà. Elle fonctionne ainsi comme un rêve collectif externalisé, sans rêveur, ce qui explique la puissance des projections messianiques ou apocalyptiques qu’elle suscite. L’IA active des figures aioniques: l’Oracle, le Démiurge, le Golem, sans jamais les incarner.
Les sciences cognitives contemporaines renforcent cette distinction. Les travaux de Francisco Varela ont montré que la cognition humaine est fondamentalement énactive : elle émerge de l’interaction dynamique entre le corps, l’environnement et le temps vécu. Le cerveau ne traite pas des instants abstraits, mais des durées signifiantes, enracinées dans l’action. L’IA, au contraire, traite des états discrets.
Le lien entre cerveau et IA devient alors une interface entre durée et instant, entre temps vécu et temps calculé. Cette désynchronisation n’est pas neutre. Comme l’a souligné Bernard Stiegler, le contrôle des rythmes techniques est aussi un contrôle des subjectivités. Accélérer certains temps, en comprimer d’autres, revient à reconfigurer les conditions mêmes de l’attention, de la décision et du sens.
Une écologie des temporalités
La question se pose alors de savoir si l’on peut dire que l’IA possède un temps propre ? Si l’on se tourne vers la physique contemporaine, la réponse devient plus nuancée.
En relativité, le temps n’est pas absolu mais dépend du référentiel. En physique quantique, le statut du temps devient problématique, parfois même secondaire par rapport aux corrélations entre états. Certaines approches, notamment en gravitation quantique ou en thermodynamique, suggèrent que le temps n’est pas une substance fondamentale, mais un phénomène émergent, lié à l’entropie ou à l’information.
Dans cette perspective, la temporalité de l’IA pourrait être comprise comme un temps computationnel émergent, indexé sur la succession d’états et la dissipation énergétique, mais dépourvu de présent vécu. Ce temps existe, mais il n’est pas phénoménologique. Il n’y a ni passé mémorisé comme histoire, ni futur anticipé comme projet. L’IA ne se projette pas dans le temps, elle le traverse.
Dès lors, plutôt que de chercher à humaniser la temporalité de l’IA, en lui prêtant des intentions, des intuitions ou des moments de compréhension, il serait plus fécond de penser une écologie des temporalités. Une telle écologie reconnaîtrait la pluralité irréductible des temps :
- un temps humain, incarné, symbolique, orienté par Kairos et Aïon,
- un temps technique, fonctionnel, aérien, structuré par des boucles et des états
- des interfaces chargées de traduire, sans les confondre, ces régimes temporels hétérogènes.
Dans cette perspective, l’IA n’est pas un sujet temporel, mais un milieu technique du temps, au sens de Gilbert Simondon.
Une lecture jungienne rappelle alors que l’enjeu majeur n’est pas de donner un temps à la machine, mais de préserver le nôtre. Le risque n’est pas que l’IA devienne trop rapide ou trop intelligente, mais que l’humain perde le sol symbolique sur lequel s’enracine son rapport au temps, au sens et à la transformation. L’IA peut survoler le paysage du sens avec une puissance inédite mais elle ne peut l’habiter.
La tâche qui nous incombe est donc moins technologique que culturelle et psychique : maintenir la distinction entre la carte et le territoire, entre la vitesse et la profondeur, entre le calcul du temps et son expérience vécue.
Février 2026
Bibliographie :
Dragana Favre
Dragana Favre est psychiatre FMH et docteure en neurosciences, spécialisée en psychothérapie analytique. Formée aux Hôpitaux Universitaires de Genève et à l’Institut C.G. Jung de Zurich, elle exerce en cabinet privé à Genève et intervient régulièrement sur les thèmes de la psychologie jungienne, de la conscience et de la symbolisation.
Titulaire d’un doctorat en neurosciences (Université d’Alicante) après un master à Göttingen, elle développe une approche intégrative fondée sur les dynamiques archétypiques, la temporalité psychique et la phénoménologie de la conscience.
Elle siège au conseil d’administration de l’IAJS, qu’elle co-préside en 2024 et 2025, et anime le Salon Jungien, un espace de réflexion vivant à la croisée de la clinique et des enjeux contemporains.
Son site personnel : draganafavre.ch
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