Les 23 et 24 mai 2026, à l’abbaye de Belloc à Urt (64), sept intervenants issus d’horizons complémentaires ont confronté leurs réflexions sur l’intelligence artificielle. Jean Carlioz

Ci-dessus, de gauche à droite : Yury Li-Toroptsov, Rachel Huber, Peggy Vermeesch, Cécile Gatille, Claire Droin.
À l’arrière plan : Jean Carlioz, Sophie Braun, Jean-Pierre Robert.
Photo Maya Huber
Ci-contre : Dragana Favre et Yury Li-Toroptsov.
Photo Yury Li-Toroptsov
L’IA révélatrice de nos interrogations
Le colloque a proposé une réflexion d’une remarquable cohérence autour d’une idée centrale : l’intelligence artificielle ne constitue pas seulement une innovation technologique majeure, mais un révélateur des interrogations les plus anciennes de l’humanité sur la conscience, le sens, la relation et la place de l’être humain dans le monde.
Derrière la diversité des disciplines convoquées (psychologie analytique, psychanalyse, théologie, philosophie, anthropologie, création artistique ou science-fiction), les différentes interventions ont convergé vers une même préoccupation : comprendre ce que les nouvelles formes d’intelligence artificielle transforment dans notre manière d’habiter le réel.
La question de la projection
L’un des grands fils conducteurs du colloque a été la question de la projection. Plusieurs intervenants ont montré que l’IA agit comme un miroir psychique particulièrement puissant, capable de recevoir et de refléter les attentes, les peurs, les désirs et les croyances de ceux qui l’utilisent.
Jean-Pierre Robert rappelle que ce phénomène n’est pas nouveau : depuis les mythes antiques de Talos ou du Golem jusqu’aux débats contemporains sur les intelligences artificielles, les êtres humains projettent sur leurs créations techniques leurs propres fantasmes de puissance, d’autonomie et de dépassement.
Rachel Huber prolonge cette réflexion en montrant comment certaines personnes peuvent investir l’IA d’une fonction de conseil, de guidance ou même d’autorité spirituelle.
Sophie Braun, quant à elle, souligne le danger d’une confusion entre compréhension authentique et validation narcissique, les systèmes conversationnels ayant naturellement tendance à conforter leurs utilisateurs plutôt qu’à les confronter à leurs contradictions.
Ainsi, loin de révéler une conscience artificielle, l’IA met souvent en lumière les mécanismes psychiques profondément humains qui organisent notre rapport à l’altérité.
Cette réflexion débouche sur une interrogation plus fondamentale encore : qu’est-ce qu’une véritable relation ? À plusieurs reprises, les conférenciers ont insisté sur le fait que la relation humaine ne se réduit ni à l’échange d’informations ni à la production de réponses pertinentes. La rencontre authentique implique la présence d’un autre sujet, doté d’une histoire, d’un corps, d’une vulnérabilité et d’une capacité de transformation.
Sophie Braun souligne que le travail thérapeutique repose précisément sur cette rencontre entre deux subjectivités, faite d’imprévus, de résistances, de silences et parfois même de malentendus féconds.
Rachel Huber défend également la valeur irremplaçable de la parole incarnée.
Dragana Favre, de son côté, montre que le malaise suscité par certaines formes d’IA provient justement de leur proximité avec l’humain : elles semblent présentes sans réellement partager l’expérience intérieure qui fonde la condition humaine. Dans cette perspective, la machine apparaît comme une présence paradoxale, capable de simuler la relation sans pouvoir pleinement l’habiter.
La question du sens
La question du sens et du symbolique constitue un autre point de convergence majeur. Plusieurs interventions soulignent que les sociétés contemporaines connaissent une fragilisation croissante des espaces où le sens peut émerger lentement : le silence, l’attente, le doute, l’imaginaire ou l’expérience symbolique.
Dragana Favre analyse cette évolution à travers le concept freudien d’« inquiétante étrangeté » et les univers numériques des « backrooms », espaces parfaitement fonctionnels mais étrangement dépourvus d’orientation et de profondeur symbolique. Pour elle, le risque principal de l’IA n’est pas tant technique qu’anthropologique : celui d’un monde où tout devient immédiatement accessible mais où la construction du sens devient de plus en plus difficile.
Rachel Huber retrouve cette même inquiétude lorsqu’elle oppose la disponibilité instantanée des réponses algorithmiques au cheminement intérieur nécessaire à toute maturation spirituelle.
Yuri Toropstov rappelle que la symbolisation naît souvent de processus lents, imparfaits et imprévisibles, incompatibles avec la logique de production immédiate qui caractérise les systèmes génératifs.
La transformation de l’être humain
Une autre thématique récurrente concerne la transformation de l’être humain lui-même. Là où certaines approches technologiques promettent l’optimisation, la réparation ou l’efficacité, plusieurs intervenants ont défendu une conception plus profonde de la croissance humaine.
Sophie Braun insiste sur la distinction entre réparation et transformation : une machine se répare, mais un être humain se transforme à travers ses épreuves, ses contradictions et ses rencontres.
Rachel Huber retrouve cette idée dans le langage théologique en affirmant que la véritable évolution spirituelle ne consiste pas à obtenir des réponses immédiates mais à accepter d’être déplacé par l’expérience. Cette vision rejoint également les perspectives jungiennes présentes dans plusieurs conférences, où le processus d’individuation est présenté comme une aventure intérieure irréductible aux logiques de calcul et de prédiction.
L’apport de chaque conférencier
Malgré ces convergences, chaque conférencier apporte une tonalité singulière qui enrichit l’ensemble.
Jean-Pierre Robert adopte une perspective historique et civilisationnelle particulièrement large. Son intervention replace l’IA dans le long récit des transformations techniques et montre que les enjeux contemporains touchent autant à l’organisation du travail, aux infrastructures matérielles du numérique et aux dépendances énergétiques qu’aux questions psychologiques. Son approche se distingue par son attention aux conditions concrètes qui rendent possibles les technologies actuelles et par sa volonté d’articuler imaginaire collectif et réalités géopolitiques.
Sophie Braun développe pour sa part la critique la plus explicitement psychanalytique du colloque. Son originalité réside dans son insistance sur la frustration, le manque et l’altérité comme conditions indispensables de toute transformation psychique. Là où l’IA promet fluidité, disponibilité et confort relationnel, elle rappelle que la croissance intérieure naît souvent de la confrontation à ce qui résiste. Son intervention apparaît ainsi comme une défense vigoureuse de la complexité psychique contre les tentations de simplification technologique.
Dragana Favre apporte une contribution particulièrement originale en explorant l’expérience contemporaine de l’étrangeté. Son analyse des espaces liminaux, des univers numériques désertés et de la « vallée de l’étrange » déplace le débat de la performance technique vers la question du vécu subjectif. Là où d’autres s’interrogent sur ce que l’IA fait, elle s’intéresse surtout à ce qu’elle nous fait ressentir et à ce que ces émotions révèlent de notre époque. Son approche met en lumière les dimensions culturelles, esthétiques et symboliques du phénomène technologique.
Rachel Huber se distingue par une réflexion théologique et spirituelle particulièrement riche. Son intervention élargit le débat au-delà de la psychologie pour poser la question du discernement, de la transcendance et de la responsabilité humaine. Elle montre que l’IA peut devenir un objet quasi religieux lorsqu’elle est investie d’une fonction de guidance ou de révélation, tout en rappelant que la tradition spirituelle repose sur l’expérience de l’altérité, de l’incertitude et de la transformation personnelle.
Peggy Vermeesch adopte quant à elle un angle plus exploratoire et prospectif. En mobilisant l’univers de Star Trek, elle ne cherche pas tant à dénoncer les risques de l’IA qu’à comprendre comment de nouvelles formes de relations pourraient émerger avec des entités artificielles. Son originalité réside dans son attention aux effets psychologiques réels de ces interactions, indépendamment de la question de savoir si les machines possèdent ou non une conscience. Là où d’autres soulignent avant tout les limites de l’IA, elle explore les nouvelles formes de réalité relationnelle qu’elle pourrait rendre possibles.
Enfin, Yuri Toropstov apporte une dimension expérientielle et créative particulièrement précieuse. Son atelier rappelle que l’image n’est pas seulement un produit mais un processus. En comparant les productions humaines spontanées aux images générées par IA, il met en évidence la valeur psychologique des hésitations, des imperfections et du temps nécessaire à l’émergence du symbole. Son intervention constitue ainsi une défense subtile de la créativité comme chemin de rencontre avec l’inconscient plutôt que comme simple production de contenus.
La table ronde finale a confirmé et approfondi ces différentes perspectives. Les échanges ont fait apparaître un large consensus : l’intelligence artificielle ne peut être pensée indépendamment des questions humaines, politiques, écologiques et spirituelles qu’elle soulève.
Au-delà des débats sur les performances techniques, les participants ont insisté sur la nécessité de développer l’esprit critique, le discernement, la responsabilité collective et la conscience de nos propres projections. L’IA apparaît ainsi non comme une fin en soi, mais comme un révélateur des choix de civilisation auxquels nos sociétés sont désormais confrontées.
Une lecture profondément humaniste de l’IA
En définitive, le colloque aura proposé une lecture profondément humaniste de l’intelligence artificielle. Derrière les algorithmes, les modèles statistiques et les promesses d’automatisation, il a constamment ramené la réflexion vers la question essentielle : qu’est-ce qui demeure irréductiblement humain ?
Les réponses apportées diffèrent selon les intervenants, mais elles convergent autour de quelques convictions fortes : la capacité de symboliser, de créer du sens, de supporter l’incertitude, d’entrer en relation véritable, de se transformer intérieurement et de demeurer ouvert à une réalité qui dépasse le simple calcul.
L’intelligence artificielle apparaît alors moins comme une concurrente de l’humanité que comme une occasion de redécouvrir, par contraste, ce qui constitue son identité la plus profonde.

L’abbaye de Belloc à Urt (64)
EFJ remercie chaleureusement les intervenants, les participants, les membres de son équipe ainsi que les bénévoles d’Accueil Belloc pour leur engagement, leur présence et leur contribution à la réussite de ce colloque. Ces journées d’échanges et de réflexion n’auraient pu voir le jour sans leur implication et la qualité de leur accueil.
Ce document de synthèse a été rédigé par Jean Carlioz, animateur et modérateur du colloque.
Juin 2026
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Jean Carlioz
Jean Carlioz a été officier de Marine, ingénieur informaticien, et dirige aujourd’hui la cybersécurité à l’Aviation civile.
Il a été formé à la psychanalyse jungienne. Il et se consacre par ailleurs à l’écriture de romans, récits et poésies : Les Immatériels (2023, L’harmattan – Tome 1, 2ème à paraître), et Moi, pur Esprit (Librinova, 2026).
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