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Entretien avec Nathan Fraikin

Dans cet entretien, Nathan Fraikin revient sur son parcours, ses recherches et les nouvelles perspectives qu’ouvre une lecture historique et philosophique de l’œuvre de Carl Gustav Jung.

L’échelle de Jacob (1800-1803) de William Blake

Claire Droin : Pour commencer, pourriez-vous nous parler de votre parcours intellectuel et universitaire ? Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’œuvre de Jung et l’étude des courants ésotériques occidentaux ?

Nathan Fraikin : Lycéen, la découverte de la philosophie m’a profondément marqué. J’ai été naturellement entraîné dans cette voie et me suis inscrit en licence de philosophie à la Sorbonne, puis en master de recherche spécialisé en histoire de la philosophie et en métaphysique. J’étais surtout attiré par la philosophie antique et médiévale. J’ai décidé d’effectuer mon mémoire de recherche sur l’astrologie grecque, à travers le prisme des débats que cette pratique suscita chez les philosophes antiques. J’ai progressivement réalisé que, dès l’Antiquité, certains penseurs défendaient une lecture symbolique, non causale, de l’astrologie et d’autres pratiques divinatoires.

J’ai ensuite voulu sortir du monde antique et m’intéresser aux échos plus contemporains de ces interprétations symboliques de la divination. La théorie de la synchronicité et l’œuvre de Jung se sont alors imposées comme des évidences pour mon projet de doctorat. Puis, c’est grâce à mon directeur de thèse, Jean-Pierre Brach, que je me suis familiarisé avec l’histoire des courants ésotériques (dont il dirigeait la chaire à l’École Pratiques des Hautes Études).

Vos travaux se situent à la croisée de la psychologie analytique, de l’histoire des idées et de l’étude de l’ésotérisme. Quelles opportunités mais aussi quelles difficultés présente une telle démarche transdisciplinaire ?

De mon point de vue, la seule difficulté concerne la question de la reconnaissance dans le monde universitaire, et en particulier français. Les approches transdisciplinaires sont toujours peu acceptées. De plus, la pensée jungienne et l’histoire de l’ésotérisme demeurent des sujets mal connus, souvent dépréciés par ignorance.

Sinon, je n’y vois que des opportunités. Peu de recherches ont été menées sur les pensées jungiennes et post-jungiennes du point de vue de l’étude universitaire des courants ésotériques. Et de la même manière, l’histoire de l’ésotérisme occidental est mal connue dans le domaine des études jungiennes. D’innombrables thèmes et pistes de recherches inédits sont donc à poursuivre.

Je m’intéresse, par exemple, à l’influence des concepts jungiens dans l’évolution de l’ésotérisme depuis les années 1960 au sein des courants New Age jusqu’aux diverses pratiques divinatoires contemporaines.

Vous avez soutenu en janvier 2026 une thèse consacrée à l’« Histoire et devenir du concept de synchronicité ». Qu’apporte une approche historique de cette notion généralement abordée sous un angle psychologique ?

L’objectif de ma thèse fut d’interroger l’histoire du concept de synchronicité établie par Jung dans « La synchronicité, principe de relations acausales » (1952), Synchronicité et Paracelsica. J’ai souhaité apporter un éclairage nouveau sur ce concept du point de vue de l’histoire des idées, en m’intéressant de près à la manière dont Jung rapprocha et distingua la synchronicité d’autres notions parcourant l’histoire de la philosophie, depuis l’Antiquité jusqu’aux dernières avancées de la science contemporaine.

Si ce concept a largement été étudié depuis l’angle psychologique, l’originalité de ma démarche consistait à exposer la relation ambiguë que ce concept entretient avec l’histoire de la philosophie et des courants ésotériques. Grâce à cette approche, je me suis rendu compte que le concept de synchronicité est original seulement à l’échelle d’un paradigme relatif et déterminé. Dans d’autres cultures où le vécu individuel et le déroulement du monde extérieur ne sont pas aussi absolument séparés, le concept de synchronicité n’a pas de raison d’être. La synchronicité répond simplement à un besoin occidental, moderne et scientifique.

Vous vous êtes intéressé aux phénomènes dits « frontières » tels que la divination, les synchronicités ou encore les OVNIs. Que révèlent ces objets de recherche sur les rapports entre psyché, imaginaire collectif et culture contemporaine ?

Ces sujets me paraissent essentiels car ils interrogent notre vision dualiste du monde, séparant d’un côté l’intériorité psychique et de l’autre le monde extérieur. Je pense que notre époque est encore profondément dépendante de cette représentation du monde et que nous en souffrons inconsciemment. S’intéresser à de tels sujets permet, à mon sens, de dépasser les limites d’un paradigme à bout de souffle.

Marie-Louise von Franz a écrit et a consacré des recherches approfondies aux rapports entre matière et psyché et à la synchronicité. Comment les recherches sur ce sujet ont-elles évolué depuis lors ? Quels développements récents vous semblent les plus significatifs ?

Les travaux de von Franz sur ces sujets sont très importants car personne n’a autant qu’elle développé les découvertes de Jung sur la synchronicité. Néanmoins, sa contribution demeure tout à fait classique : elle poursuit la ligne de réflexion fixée par Jung. Je m’intéresse personnellement davantage aux réceptions transformatrices de la psychologie analytique. Un concept complexe comme la synchronicité mérite d’être approché d’autres manières, selon des angles toujours renouvelés. Jung reconnaissait, lui-même, ne mener que de premières explorations au sein d’une terra incognita.

À propos des développements récents les plus significatifs, je souhaite mentionner deux livres qui m’ont particulièrement inspiré dans mes propres recherches : Breaking the Spell of Disenchantment: Mystery, Meaning and Metaphysics in the Work of C. G. Jung de Roderick Main (Chiron Publications, 2022) et Authors of the Impossible: The Paranormal and the Sacred de Jeffrey Kripal (University of Chicago Press, 2010).

Dans vos travaux, vous adoptez une approche historique des concepts jungiens. Comment considérez-vous aujourd’hui des notions telles que les archétypes, l’inconscient collectif ou le processus d’individuation ? Vous paraissent-elles toujours pertinentes pour comprendre certains phénomènes contemporains ?

Ces concepts me semblent aujourd’hui particulièrement pertinents en tant qu’éléments discursifs. Recourir aux notions d’archétypes, d’inconscient collectif ou d’individuation pour approcher des phénomènes contemporains est souvent un moyen de réclamer l’autorité de Jung pour penser des phénomènes ou des hypothèses que l’opinion commune qualifierait d’irrationnels. Je pense sincèrement que ces concepts ouvrent le champ de la réflexion d’une manière extraordinaire. Il faut néanmoins faire attention au dogmatisme jungien. Ces concepts, lorsqu’ils sont érigés comme des lois absolues ou des principes axiomatiques, peuvent aussi entraîner une certaine fermeture d’esprit.

Pour conclure, quelles sont aujourd’hui les questions qui vous semblent les plus pertinentes au XXIᵉ siècle pour celles et ceux qui souhaitent poursuivre l’exploration des intuitions de Jung ?

Je pense qu’il est de nos jours nécessaire de faire du tri dans l’héritage laissé par Jung, et par l’école jungienne classique. Il importe de se poser la question : qu’est-ce qui fait de Jung un penseur précieux pour notre époque ? Quels aspects de son système révolutionnent l’histoire des idées et ouvrent véritablement à l’exploration de l’inconscient ?

Et, que doit-on laisser de côté ? Je pense à plusieurs aspects de la pensée de Jung qui témoignent de préjugés de son temps et qui méritent aujourd’hui d’être ré-interrogés, notamment à la lumière des gender studies (e. g. anima/animus) et des postcolonial studies (e. g. participation mystique/pensée primitive).

En invitant à relire Jung à la lumière des enjeux intellectuels contemporains, Nathan Fraikin montre que son héritage demeure un terrain vivant de réflexion, à condition de l’aborder avec un regard critique exigeant.

Propos recueillis par Claire Droin – Juin 2026

 

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Nathan Fraikin, PhD

Nathan Fraikin est docteur en philosophie de l’École Pratique des Hautes Études (EPHE- PSL), où il a soutenu en 2026 une thèse intitulée « Histoire et devenir du concept de synchronicité ». Formé à l’histoire de la philosophie et à la métaphysique à la Sorbonne, ses recherches portent, entre autres, sur la réception de la pensée de Carl Gustav Jung et ses développements post-jungiens ainsi que sur les relations entre psychologie analytique et histoire de l’ésotérisme.

Co-organisateur du Synchronicity Research Group de l’University of Essex, secrétaire de l’Association francophone pour l’étude académique des courants ésotériques (FRESO) et membre de l’European Society for the Study of Western Esotericism (ESSWE), il contribue au renouvellement des études consacrées à l’héritage jungien et aux penseurs post-jungiens. Il a notamment publié des travaux sur la synchronicité, la médiumnité, l’astrologie et les OVNIs.

Entretien

Entretien avec Nathan Fraikin

Publications

Synchronicity in Post-Jungian Astrology: A Cosmological Quest, par Jingchao Zeng et Nathan Fraikin, Journal of Analytical Psychology, 70 (5), 808–824, 2025

Catherine-Élise Müller : médiumnité et psychologie à la fin du XIX e siècle, Arcana Naturae n°4 – Sciences et magies au féminin, 2023

Bernard, Fischer, Fraikin, Karbovnik, Latino, Parmentier & Villalba – Recherches francophones sur l’ésotérisme (II) par Tom Fischer et Nathan Fraikin, Agorà & Co., 2024

Histoire et devenir du concept de synchronicité, Thèse de doctorat en Philosophie, textes et savoirs, 2026

Conférences

OVNIs: perspectives post-jungiennes, Jungian Salon, Genève, avril 2026


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