{"id":35386,"date":"2026-07-06T18:04:51","date_gmt":"2026-07-06T16:04:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/?page_id=35386"},"modified":"2026-07-06T18:29:42","modified_gmt":"2026-07-06T16:29:42","slug":"martine-sandor-buthaud","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/jprobert\/martine-sandor-buthaud\/","title":{"rendered":"Entretien avec Martine Sandor-Buthaud"},"content":{"rendered":"<p><strong>Un juge peut-il \u00eatre totalement impartial ? Comment ses \u00e9motions, sa subjectivit\u00e9 ou son histoire personnelle interviennent-elles dans ses d\u00e9cisions ? Que peuvent apporter Freud et Jung \u00e0 la compr\u00e9hension du travail judiciaire ? Martine Sandor-Buthaud r\u00e9pond \u00e0 ces questions \u00e0 partir de son exp\u00e9rience aupr\u00e8s des magistrats.<\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-35388\" src=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/dans-la-tete-des-juges.jpg\" alt=\"\" width=\"280\" height=\"436\" srcset=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/dans-la-tete-des-juges.jpg 280w, https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/dans-la-tete-des-juges-193x300.jpg 193w\" sizes=\"auto, (max-width: 280px) 100vw, 280px\" \/><\/p>\n<p><strong>Jean-Pierre Robert : Vous \u00eates psychologue, psychanalyste et vous avez travaill\u00e9 pendant de nombreuses ann\u00e9es avec des magistrats \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole nationale de la magistrature. Comment cette rencontre avec le monde judiciaire s&rsquo;est-elle impos\u00e9e \u00e0 vous ? Qu&rsquo;est-ce qui vous a donn\u00e9 envie de contribuer \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture de cet ouvrage ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Martine Sandor-Buthaud : <\/strong>Laurence Begon et Martine de Maximy m\u2019ont contact\u00e9e pour r\u00e9fl\u00e9chir avec elles \u00e0 une formation pour des magistrats en exercice \u00e0 l\u2019Ecole Nationale de la Magistrature (ENM) portant sur les apports des th\u00e9ories psychologiques \u00e0 la pratique judiciaire. Elles m\u2019ont ensuite propos\u00e9 d\u2019intervenir dans cette formation. J\u2019avais entendu que les magistrats \u00e9taient en souffrance. Je me suis dit que je pouvais peut-\u00eatre apporter l\u00e0 une certaine aide.<\/p>\n<p>Devant la question de ce que les th\u00e9ories psychologiques pouvaient donner aux magistrats et \u00e0 leur pratique, j\u2019ai pens\u00e9 qu\u2019il leur serait utile d\u2019interroger leur propre psychisme, et la fa\u00e7on dont celui-ci est partie prenante dans leur exercice. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 surprise de voir d\u2019une part que je rencontrais une demande chez les magistrats, et d\u2019autre part qu\u2019il n\u2019existait presque pas d\u2019espace de parole sur eux-m\u00eames et presque rien d\u2019\u00e9crit sur leur part psychique dans leur pratique.<\/p>\n<p>Je me suis lanc\u00e9e au d\u00e9but comme j\u2019ai pu. Et puis au fur et \u00e0 mesure que j\u2019ai \u00e9cout\u00e9 les magistrats, \u00e9chang\u00e9 avec Martine et Laurence, interrog\u00e9 les cas judiciaires, les id\u00e9es ont pris forme. Nous avons alors d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9crire le livre en suivant une m\u00e9thode : prendre les id\u00e9es sur le psychisme, sur ses manifestations, sur comment les traiter et ensuite regarder \u00e0 partir de ces id\u00e9es, comment ces manifestations apparaissent dans la pratique judiciaire, comment le magistrat peut les traiter et ce que cela peut apporter \u00e0 sa pratique.<\/p>\n<p><strong>Cet ouvrage est n\u00e9 d&rsquo;un dialogue entre une psychanalyste et deux magistrates. Comment vos trois regards se sont-ils compl\u00e9t\u00e9s au cours de l&rsquo;\u00e9criture et qu&rsquo;avez-vous d\u00e9couvert les unes des autres&nbsp;? <\/strong><\/p>\n<p>Nous n\u2019avons pas \u00e9crit chacune un chapitre ou deux. Nous avons \u00e9crit \u00e0 trois. J\u2019\u00e9crivais aussi clairement que possible le psychologique : par exemple, ce qu\u2019est une attitude interne ou psychique, et l\u2019attitude (du th\u00e9rapeute) la plus propice \u00e0 l\u2019exercice de la psychoth\u00e9rapie telle que d\u00e9finie par Rogers (l\u2019empathie, l\u2019acceptation, la congruence\u2026), puis par les analystes (la neutralit\u00e9, l\u2019\u00e9coute flottante, la tenue du cadre), dans la th\u00e9orie mais aussi la pratique.<\/p>\n<p>Martine et Laurence me renvoyaient ce qu\u2019elles ne comprenaient pas et je r\u00e9\u00e9crivais jusqu\u2019\u00e0 ce que les id\u00e9es psychologiques soient compr\u00e9hensibles pour elles. Nous \u00e9vitions ainsi le jargonnage. Je tentais ensuite autant que possible une mise en relation entre la pratique psychologique et la pratique judiciaire, ce que Martine et Laurence corrigeaient et compl\u00e9tait avec leur connaissance du juridique et du judiciaire. \u00c0 mon tour je leur disais ce que je ne comprenais pas du judiciaire.<\/p>\n<p>Nous avons par exemple interrog\u00e9 la juste place de l\u2019empathie dans la pratique du psychoth\u00e9rapeute puis dans l\u2019exercice judiciaire. Nous continuions les allers-retour entre nous jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elles soient d\u2019accord entre elles et que ce qui \u00e9tait dit sur le judiciaire me soit appr\u00e9hendable. Nous menions ainsi une \u00e9tude, une recherche et nous nous assurions que les id\u00e9es psychologiques et l\u2019expos\u00e9 sur ce qu\u2019est le judicaire seraient compr\u00e9hensibles pour les magistrats, pour les acteurs de justice et pour tout un chacun.<\/p>\n<p>Nous avons aussi illustr\u00e9 ces id\u00e9es par des cas judiciaires pris dans ce que nous ont racont\u00e9 les magistrats dans la formation et dans la pratique de Martine et Laurence (tout en respectant bien s\u00fbr la confidentialit\u00e9). Martine et Laurence ainsi que les magistrats que j\u2019ai rencontr\u00e9s m\u2019ont donn\u00e9 acc\u00e8s \u00e0 eux-m\u00eames et \u00e0 la difficult\u00e9 de leur pratique. J\u2019ai d\u00e9couvert ce qu\u2019est le travail d\u2019un magistrat et l\u2019exercice de la justice. J\u2019ai aussi compris les enjeux pour la d\u00e9mocratie dont je n\u2019avais pas conscience.<\/p>\n<p><strong>Le grand public imagine souvent le juge comme une figure essentiellement rationnelle et impartiale. Votre livre montre au contraire combien il est travers\u00e9 par des \u00e9motions, des conflits int\u00e9rieurs et parfois m\u00eame par la violence des situations qu&rsquo;il rencontre. Pourquoi \u00e9tait-il important de rendre visible cette dimension psychique du travail judiciaire ?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019image que le grand public a du magistrat est diverse et les demandes qui sont faites \u00e0 la justice massives. Le juge est souvent vu comme injuste, manquant d\u2019humanit\u00e9, partial, d\u00e9fendant des int\u00e9r\u00eats de sa caste, ou des id\u00e9es politiques.<\/p>\n<p>Les magistrats eux-m\u00eames se voudraient rationnels et impartiaux, en ayant comme id\u00e9e qu\u2019il leur faut rester ma\u00eetris\u00e9s et qu\u2019avoir des \u00e9motions, des r\u00e9actions subjectives contrevient \u00e0 l\u2019impartialit\u00e9 qu\u2019ils veulent avoir et qu\u2019ils sont tenus d\u2019avoir. Ne pas avoir de r\u00e9actions subjectives est impossible et n\u2019est, de plus, pas souhaitable. Il est important pour les magistrats eux-m\u00eames d\u2019avoir droit \u00e0 leur humanit\u00e9, d\u2019avoir le droit d\u2019avoir une subjectivit\u00e9 et d\u2019apprendre \u00e0 entrer en relation avec celle-ci. Il est important qu\u2019ils puissent dire leur souffrance, leurs difficult\u00e9s, qu\u2019ils puissent faire la part des choses entre ce qui leur incombe et ce qui incombe aux manques de moyens et aux dysfonctionnements de l\u2019institution.<\/p>\n<p>La prise en compte de leur part psychique est n\u00e9cessaire pour eux-m\u00eames et pour la qualit\u00e9 de leur exercice judiciaire. Il est par ailleurs important que le public comprenne ce qu\u2019est un magistrat et la justice, qu\u2019il ne se laisse pas attraper par ses projections et par tout ce qui peut \u00eatre dit sur les juges et sur la justice. Parler de la part psychique des magistrats permet de voir les magistrats et leur travail de l\u2019int\u00e9rieur et de se faire une image moins caricaturale et polaris\u00e9e. Ceci est important pour soutenir et d\u00e9fendre les magistrats dans leur effort pour assurer leurs missions.<\/p>\n<p><strong>Vous montrez qu&rsquo;un juge ne peut pas supprimer sa subjectivit\u00e9 mais qu&rsquo;il peut apprendre \u00e0 la reconna\u00eetre pour qu&rsquo;elle n&rsquo;agisse pas \u00e0 son insu. En quoi la connaissance de sa propre vie psychique renforce-t-elle, plut\u00f4t qu&rsquo;elle ne fragilise, l&rsquo;impartialit\u00e9 du magistrat ?<\/strong><\/p>\n<p>Nous nous adressons \u00e0 cette question tr\u00e8s longuement car elle est essentielle. L\u2019impartialit\u00e9 est l&rsquo;une des obligations de magistrat. L\u2019ind\u00e9pendance du magistrat et son impartialit\u00e9 sont des principes fondamentaux d\u2019une justice d\u00e9mocratique. Il n\u2019y a pas d\u2019impartialit\u00e9 sans ind\u00e9pendance. Nous pensons que leur exercice dans la pratique n\u00e9cessite un travail psychique par lequel le magistrat int\u00e9riorise le principe et peut m\u00e9taboliser de fa\u00e7on personnelle son sens et son esprit. Bien s\u00fbr une subjectivit\u00e9 inconsciente emp\u00eache l\u2019impartialit\u00e9. Il s\u2019agit pour le magistrat d\u2019en prendre conscience et de s\u2019en d\u00e9gager.<\/p>\n<p>Pour cela il peut apprendre \u00e0 se tourner vers lui-m\u00eame. L\u2019impartialit\u00e9 se travaille dans une relation avec sa subjectivit\u00e9 comme le psychoth\u00e9rapeute travaille sa neutralit\u00e9 dans une interaction avec son contre-transfert. Par ailleurs, la subjectivit\u00e9 du th\u00e9rapeute et du magistrat n\u2019est pas seulement une entrave \u00e0 la neutralit\u00e9 et \u00e0 l\u2019impartialit\u00e9, elle est aussi une source de renseignement sur le patient et la situation analytique pour l\u2019un, sur le justiciable et la situation \u00e0 juger pour l\u2019autre. De plus un magistrat en contact avec sa subjectivit\u00e9, avec lui-m\u00eame, est en contact avec son humanit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Le 10 juin 2026, vous avez donn\u00e9 une conf\u00e9rence au Groupe Jung dans laquelle vous montriez combien le dialogue entre Freud et Jung pouvait \u00eatre f\u00e9cond autour de la notion de surmoi. En quoi cette double approche \u00e9claire-t-elle, selon vous, l&rsquo;exercice de la justice ?<\/strong><\/p>\n<p>La notion de surmoi permet d\u2019aborder la question de la part psychique du juge dans sa pratique sous un autre angle. Quelques mots de d\u00e9finition me paraissent n\u00e9cessaires. Le surmoi est une notion freudienne qui est pratiquement pass\u00e9e dans le langage courant. Dans le langage jungien on pourrait dire qu\u2019il s\u2019agit du complexe de la conscience morale avec ses diff\u00e9rentes composantes et tonalit\u00e9s affectives, ses personnifications (terribles et plus temp\u00e9r\u00e9es) et ses fondements arch\u00e9typaux et imago\u00efques (paternelles et maternelles).<\/p>\n<p>Le surmoi est une instance psychique ou un complexe dont nous sentons la pr\u00e9sence autonome, diff\u00e9renci\u00e9e du moi, comme une voix int\u00e9rieure qui nous surveille, nous juge, et souvent nous accuse et nous fait des reproches. Le terme de surmoi d\u00e9signe la structure morale&nbsp;\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019individu : la conception du bien et du mal et du judiciaire tel que pens\u00e9 dans notre psychisme, c\u2019est-\u00e0-dire ce qui selon ce complexe personnel doit \u00eatre r\u00e9compens\u00e9 et ce qui doit \u00eatre puni, ce qui est interdit et ce qui est autoris\u00e9.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le du surmoi est assimilable \u00e0 celui d\u2019un juge interne, d\u2019un censeur \u00e0 l\u2019\u00e9gard du moi et des motions inconscientes. Il a une fonction critique et interdictrice des d\u00e9sirs et de l\u2019agressivit\u00e9, en particulier des d\u00e9sirs incestueux et de la violence meurtri\u00e8re. Il sert aussi de mod\u00e8le ou d\u00e9finit le mod\u00e8le de ce qu\u2019il faut \u00eatre. Il porte, ce faisant, les id\u00e9aux.<\/p>\n<p>Au niveau de la collectivit\u00e9 il existe un surmoi collectif ou surmoi culturel qui \u00e9dicte ce qui est autoris\u00e9, ce qui est interdit, ce qui doit \u00eatre puni ou r\u00e9compens\u00e9 dans une collectivit\u00e9, dans une civilisation. Il porte les id\u00e9aux et les valeurs de cette collectivit\u00e9, et la fonction judicaire de celle-ci. Les magistrats en sont les repr\u00e9sentants. Le magistrat s\u2019appuie sur les lois \u00e9dict\u00e9es par la collectivit\u00e9 et sur son propre surmoi pour porter cette fonction du judiciaire de la collectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Il existe plusieurs tonalit\u00e9s de surmoi. C\u2019est l\u2019imago au fondement d\u2019un complexe qui donne sa tonalit\u00e9 affective \u00e0 celui-ci. Au fondement du surmoi sont les imagines parentaux, l\u2019imago paternel et maternel et celle du couple. Une image paternelle et\/ou maternelle toute puissante donnera une figure de surmoi dictatorial, \u00e9crasant, et sans appel, un surmoi pers\u00e9cuteur.<\/p>\n<p><strong>Vous insistez sur la diff\u00e9rence entre un surmoi pers\u00e9cuteur et un \u00ab surmoi temp\u00e9r\u00e9<\/strong> <strong>\u00bb, capable de conduire de la culpabilit\u00e9 vers la responsabilit\u00e9. Cette r\u00e9flexion d\u00e9passe largement le seul cadre judiciaire. Est-ce finalement une question qui concerne chacun d&rsquo;entre nous dans notre mani\u00e8re de vivre, d&rsquo;\u00e9duquer ou d&rsquo;exercer une responsabilit\u00e9&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>Le surmoi pers\u00e9cuteur conduit \u00e0 une oscillation inconsciente entre une r\u00e9volte meurtri\u00e8re, et un sentiment de culpabilit\u00e9, une sensation de ne pas \u00eatre \u00e0 la hauteur, de ne pas \u00eatre\/faire ce qu\u2019il faudrait. Le surmoi pers\u00e9cuteur est agent de clivage et fomente de la violence.<\/p>\n<p>Un parent qui exige que l\u2019enfant le conforte dans sa toute-puissance enseigne \u00e0 celui-ci une ob\u00e9issance aveugle et l\u2019emp\u00eache de se constituer en tant qu\u2019individu responsable ayant des droits et des devoirs. Lorsque l\u2019imago parentale arrive \u00e0 se transformer en des repr\u00e9sentations d\u2019un paternel et d\u2019un maternel humanis\u00e9s, porteurs de valeurs, de limites et d\u2019interdits structurants qui sont dans une relation de compl\u00e9mentarit\u00e9 l\u2019un avec l\u2019autre appara\u00eet l\u2019image d\u2019un couple qui donne ses bases \u00e0 un surmoi temp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p>Cette figure de couple construit l\u2019espace en lequel peut se faire un conciliabule int\u00e9rieur \u00e0 la recherche d\u2019une position \u00e9thique pour l\u2019\u00e9laboration de ses d\u00e9cisions. Freud parle de cette transformation psychique comme l\u2019enjeu de la conflictualit\u00e9 \u0153dipienne. Jung parle quant \u00e0 lui de la transformation de l\u2019image du soi, de l\u2019imago dei, organisatrice d\u2019une coh\u00e9rence interne, d\u2019une int\u00e9grit\u00e9 apte \u00e0 \u00e9tayer le sentiment de responsabilit\u00e9 de l\u2019individu envers lui-m\u00eame, envers les autres, envers la communaut\u00e9 et \u00e0 conjoindre du mieux possible ces diff\u00e9rents niveaux.<\/p>\n<p>Comment signifier la loi, le respect de soi et des autres, poser les limites, tenir le cadre, juguler la violence et la destructivit\u00e9, faire acte d\u2019autorit\u00e9, tout cela sans \u00eatre soi-m\u00eame agent de violence ? Telle est la question pos\u00e9e par le surmoi temp\u00e9r\u00e9. C\u2019est une question centrale pour les magistrats dans l\u2019exercice de la justice, mais qui se pose aussi pour chacun d\u2019entre nous en particulier dans notre fonction de parent ou dans notre pratique professionnelle que ce soit d\u2019enseignant, d\u2019\u00e9ducateur, de travailleur social, de th\u00e9rapeute, d\u2019avocat, de policier et bien d\u2019autres&#8230;<\/p>\n<p><strong>Votre conf\u00e9rence intervient dans un contexte o\u00f9 la justice fait l&rsquo;objet de critiques parfois tr\u00e8s vives et o\u00f9 les magistrats sont soumis \u00e0 d\u2019importantes pressions m\u00e9diatiques, politiques et sociales. Ce climat modifie-t-il aujourd&rsquo;hui leur mani\u00e8re d&rsquo;exercer leur mission ou, au contraire, renforce-t-il la n\u00e9cessit\u00e9 de pr\u00e9server un v\u00e9ritable espace int\u00e9rieur de r\u00e9flexion ?<\/strong><\/p>\n<p>Les magistrats sont en effet objets de tr\u00e8s fortes attaques en ce moment alors qu\u2019ils sont soumis au devoir de r\u00e9serve qui les emp\u00eache de se d\u00e9fendre sur les faits pr\u00e9cis qui leur sont reproch\u00e9s. Les m\u00e9dias parlent \u00e0 juste titre de dysfonctionnement mais sans acc\u00e8s au dossier judiciaire particulier sur lequel ils \u00e9tayent leur d\u00e9nonciation publique et sans appr\u00e9hender dans son ensemble ce \u00e0 quoi les magistrats sont confront\u00e9s.<\/p>\n<p>Le manque de moyens est abyssal : manque de magistrats (quatre fois moins que chez nos voisins), manque de greffiers, manque de mat\u00e9riel parfois m\u00eame manque de papier\u2026 Mais ce qui fait souffrance est aussi le mode de management, (comme celui qui r\u00e9git les h\u00f4pitaux). Il est question de chiffre, de nombre de dossiers trait\u00e9s et d\u2019efficacit\u00e9 alors qu\u2019il faut g\u00e9rer la p\u00e9nurie de moyens.<\/p>\n<p>L\u2019institution judiciaire demande aux magistrats de g\u00e9rer leurs dossiers en \u00ab mode d\u00e9grad\u00e9 \u00bb, d\u2019accepter de si\u00e9ger sans greffier, de fonctionner seul l\u00e0 o\u00f9 ils devraient \u00eatre plusieurs, parfois de signer qu\u2019ils \u00e9taient plusieurs alors qu\u2019ils ne l\u2019\u00e9taient pas, de travailler jusqu\u2019\u00e0 3 heures du matin contrevenant l\u00e0 au code du travail et ses 39 heures, bref de contrevenir \u00e0 la loi alors qu\u2019ils en sont les garants. Ils sont pris entre juger mal pour faire vite ou augmenter le temps d\u2019attente des justiciables qui est d\u00e9j\u00e0 inacceptable.<\/p>\n<p>A qui attribuer la responsabilit\u00e9 (faute&nbsp;?) des dysfonctionnements&nbsp;? Les plaintes pour viol et inceste se multiplient du fait de la lib\u00e9ration de la parole et les magistrats ne sont pas plus nombreux. Les magistrats ont \u00e0 la fois \u00e0 entendre les victimes, respecter les limites dans lesquelles les placent les lois existantes relatives \u00e0 l\u2019abus, et respecter la pr\u00e9somption d\u2019innocence. Ils doivent prot\u00e9ger la soci\u00e9t\u00e9, le bien public, les libert\u00e9s individuelles et l\u2019\u00c9tat de droit. Et dans l\u2019ensemble comme les m\u00e9decins dans les h\u00f4pitaux ils tiennent.<\/p>\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e de constater \u00e0 quel point ils se sentent investis \u00e0 faire respecter l\u2019\u00c9tat de droit. Ils ne peuvent le faire qu\u2019en d\u00e9fendant fermement leur ind\u00e9pendance et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019avoir un temps et un espace de conciliabule int\u00e9rieur en lequel \u00e9laborer leur intime conviction sur ce qu\u2019ils ont \u00e0 juger.<\/p>\n<p><strong>Le site Espace Francophone Jungien s&rsquo;adresse principalement \u00e0 des lecteurs familiers de la psychologie analytique. Si vous deviez retenir un enseignement essentiel de Jung pour comprendre les d\u00e9fis auxquels sont confront\u00e9s les magistrats aujourd&rsquo;hui, quel serait-il ?<\/strong><\/p>\n<p>Vous me demandez de poursuivre notre \u00e9tude en faisant une mise en relation de la pens\u00e9e jungienne et la pratique judiciaire. Cela demanderait de s\u2019y arr\u00eater plus que ce que je peux faire dans les limites de cet entretien.<\/p>\n<p>Il serait int\u00e9ressant de partir de la notion de persona, ce que nous avons esquiss\u00e9 dans le livre \u00e0 propos de la relation du magistrat au cadre judiciaire, sa fa\u00e7on personnelle de tenir le cadre et la construction de sa persona de juge. On peut aussi partir de la question de l\u2019ombre et interroger la relation du juge avec la violence, la destructivit\u00e9 et les transgressions auxquelles il a affaire tous les jours, ce qui nous am\u00e8ne aux questionnements de Jung sur le Mal et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019accepter son existence en tant qu\u2019entit\u00e9 irr\u00e9ductible (qui fait partie intrins\u00e8que de la psych\u00e9 humaine).<\/p>\n<p>Les magistrats ne peuvent pas pr\u00e9tendre \u00e9radiquer la violence et la destructivit\u00e9 m\u00eame si leur surmoi le leur demande souvent et la soci\u00e9t\u00e9 aussi. Faire justice (comme \u00e9duquer) ne se limite pas \u00e0 punir et ne rel\u00e8ve certainement pas d\u2019une op\u00e9ration de nettoyage int\u00e9gral. Juger est un processus complexe qui, nous le pensons, inclut un travail intrapsychique et un travail interpsychique entre le magistrat, les justiciables, les partenaires judiciaires et le type de situation \u00e0 juger.<\/p>\n<p>Les magistrats ont l\u2019habitude de s\u2019interroger dans leur \u00ab for int\u00e9rieur \u00bb. Juger n\u00e9cessite un \u00ab retour critique sur soi \u00bb. Ils peuvent -et \u00e0 notre avis ce serait souhaitable et profitable pour eux et pour leur exercice- inclure dans leur d\u00e9lib\u00e9ration int\u00e9rieure une attention (bienveillante) \u00e0 leurs comportements, \u00e0 leurs \u00e9motions, aux manifestations du transfert et de leur contre transfert, \u00e0 leur position psychique.<\/p>\n<p>La d\u00e9lib\u00e9ration du magistrat est encadr\u00e9e par la proc\u00e9dure, par la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la loi, et aux principes fondateurs du droit. Elle inclut une mise au travail de ce r\u00e9f\u00e9rentiel, et de la Justice dans son aspect sacr\u00e9, \u00e0 la recherche d\u2019un chemin pour une mise en pratique de la proc\u00e9dure et du droit aussi \u00e9quitable, humaine, et adapt\u00e9e \u00e0 la situation \u00e0 juger que possible. Une application aveugle, formelle, non personnalis\u00e9e, non individualis\u00e9e de la proc\u00e9dure, des lois, et des principes du droit sera g\u00e9n\u00e9ratrice de violence.<\/p>\n<p>Une mise en pratique des principes de fa\u00e7on individualis\u00e9e et humaine n\u00e9cessitera un travail psychique du magistrat. Nous l\u2019avons abord\u00e9 dans notre ouvrage sous diff\u00e9rents angles. On pourrait aussi l\u2019explorer \u00e0 partir des d\u00e9veloppements de Jung sur la dynamique intra et inter psychique qui se d\u00e9roule dans et par la tenue des oppos\u00e9s, et l\u2019attitude qui facilite ce cheminement.<\/p>\n<p>Jung d\u00e9crit \u00e0 maintes reprises ce processus psychique par lequel peut \u00e9merger une solution cr\u00e9atrice capable de conjoindre les oppos\u00e9s. Il parlera alors de la fonction transcendante, et du processus du soi incluant entre autres la dynamique de la conjonction. Il parle aussi de l\u2019attitude interne, qui est organis\u00e9e en chacun par l\u2019imago dei, la repr\u00e9sentation que l\u2019individu a du soi.<\/p>\n<p>Pour faire justice le magistrat chemine activement \u00e0 la recherche d\u2019une solution aussi \u00e9quitable que possible qui conjoint des oppos\u00e9s : d\u00e9fense de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral et de la libert\u00e9 individuelle, respect du droit et jugement individualis\u00e9 et humain. Le magistrat est-il pr\u00eat et sommes-nous pr\u00eats \u00e0 accepter que la solution sera aussi juste que possible, le moins injuste que possible ? Par ailleurs le jugement n\u2019est pas la seule chose importante. Le v\u00e9cu que les justiciables (accus\u00e9s et plaignants) auront du processus judiciaire l\u2019est tout autant.<\/p>\n<p>Le comportement du magistrat, celui qu\u2019il montre, mais aussi son comportement interne ou attitude interne, que les justiciables sentent, ont une incidence sur la relation qui s\u2019\u00e9tablit avec ceux-ci, ainsi qu\u2019avec les avocats et tous les partenaires judiciaires. Ils ont une incidence sur le fonctionnement du processus judiciaire. Tout au long de celui-ci, la posture des diff\u00e9rents magistrats et des diff\u00e9rents acteurs qui y \u0153uvrent, leur fa\u00e7on d\u2019intervenir, d\u2019interagir, d\u2019\u00e9noncer la loi et leurs d\u00e9cisions peut inciter les justiciables \u00e0 coop\u00e9rer, ou pas, \u00e0 adh\u00e9rer \u00e0 la d\u00e9cision, ou pas. Cela pourra \u00e9ventuellement permettre aux justiciables d\u2019appr\u00e9hender le sens de la justice, voire de l\u2019int\u00e9grer, et ce faisant de se r\u00e9inscrire dans le lien social.<\/p>\n<p><em><strong>R\u00e9f\u00e9rence de l\u2019ouvrage :<\/strong> \u00c9ditions ERES &#8211; 2025- ISBN 9782749284408 &#8211; 13,4 x 21 x 2,0 cm &#8211; 324 pages.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Propos recueillis par <a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/jprobert\/\">Jean-Pierre Robert<\/a> &#8211; Juillet 2026<\/p>\n<h2><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-35505 alignright\" src=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2026\/07\/martine-sandor-buthaud.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"207\" \/>Martine Sandor-Buthaud<\/h2>\n<p>Martine Sandor-Buthaud est psychologue et psychanalyste. Professeure honoraire de l&rsquo;\u00c9cole des psychologues praticiens, o\u00f9 elle a enseign\u00e9 de 1978 \u00e0 2018, elle est membre du Groupe Jung, personnalit\u00e9 ressource de la Soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise de psychologie analytique (SFPA) et membre de la Soci\u00e9t\u00e9 psychanalytique de Paris (SPP).<\/p>\n<p>Elle exerce comme psychanalyste \u00e0 Paris, propose des supervisions individuelles et de groupe et intervient \u00e9galement aupr\u00e8s de magistrats \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole nationale de la magistrature.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un juge peut-il \u00eatre totalement impartial ? Comment ses \u00e9motions, sa subjectivit\u00e9 ou son histoire personnelle interviennent-elles dans ses d\u00e9cisions ? Que peuvent apporter Freud et Jung \u00e0 la compr\u00e9hension du travail judiciaire ? Martine Sandor-Buthaud r\u00e9pond \u00e0 ces questions \u00e0 partir de son exp\u00e9rience aupr\u00e8s des magistrats. Jean-Pierre Robert : Vous \u00eates psychologue, psychanalyste [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":21540,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-35386","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/35386","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=35386"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/35386\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":35513,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/35386\/revisions\/35513"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/21540"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=35386"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}