{"id":35138,"date":"2026-06-22T16:01:36","date_gmt":"2026-06-22T14:01:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/?page_id=35138"},"modified":"2026-06-25T09:59:15","modified_gmt":"2026-06-25T07:59:15","slug":"neurosciences-ia-necessite-etrangete","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/dragana-favre\/neurosciences-ia-necessite-etrangete\/","title":{"rendered":"Neurosciences, IA et n\u00e9cessit\u00e9 psychique de l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 les intelligences artificielles, les avatars num\u00e9riques et les simulations brouillent les fronti\u00e8res du r\u00e9el, l&rsquo;<em>Unheimlich<\/em> freudien retrouve une actualit\u00e9 saisissante. En croisant les neurosciences contemporaines et la psychologie analytique de Jung, cet article montre que \u00ab l&rsquo;inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 \u00bb n&rsquo;est pas seulement un trouble, mais une condition essentielle de la transformation psychique.<\/strong> Dragana Favre<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-35276 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/Etrangete_Unheihemlich.png\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"400\" srcset=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/Etrangete_Unheihemlich.png 600w, https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2026\/06\/Etrangete_Unheihemlich-300x200.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<h2>Le retour de l&rsquo;<em>Unheimlich<\/em><\/h2>\n<p>L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 semble aujourd\u2019hui partout. Elle surgit dans les intelligences artificielles conversationnelles qui nous r\u00e9pondent avec une fluidit\u00e9 troublante. Elle appara\u00eet dans les avatars hyperr\u00e9alistes, dans les voix synth\u00e9tiques, dans les images g\u00e9n\u00e9r\u00e9es artificiellement qui ressemblent \u00e0 des photographies sans avoir jamais repr\u00e9sent\u00e9 une r\u00e9alit\u00e9. Elle habite \u00e9galement certains espaces num\u00e9riques contemporains : les Backrooms, les environnements virtuels d\u00e9sert\u00e9s, les architectures liminales qui donnent l\u2019impression d\u2019appartenir simultan\u00e9ment \u00e0 un souvenir, \u00e0 un r\u00eave et \u00e0 une erreur du syst\u00e8me.<\/p>\n<p>\u00c0 premi\u00e8re vue, ces ph\u00e9nom\u00e8nes semblent tr\u00e8s diff\u00e9rents. Pourtant, ils partagent une caract\u00e9ristique fondamentale : ils brouillent des fronti\u00e8res que nous pensions relativement stables. Humain et machine. Pr\u00e9sence et absence. Sujet et objet. R\u00e9alit\u00e9 et simulation. Quelque chose dans ces objets contemporains r\u00e9siste \u00e0 nos cat\u00e9gories habituelles et produit cette sensation particuli\u00e8re que Freud (1919\/2003) nommait <em>Unheimlich<\/em>, l\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9.<\/p>\n<p>Pour Freud, l\u2019<em>Unheimlich<\/em> ne d\u00e9signe pas simplement l\u2019inconnu. Ce qui nous trouble n\u2019est pas ce qui est radicalement \u00e9tranger, mais ce qui semble \u00e0 la fois familier et \u00e9tranger. L\u2019\u00e9trange n\u2019arrive pas du dehors. Il surgit au c\u0153ur m\u00eame du familier lorsque celui-ci cesse momentan\u00e9ment d\u2019\u00eatre \u00e9vident. Quelque chose que nous pensions conna\u00eetre r\u00e9v\u00e8le soudain une profondeur inattendue. Quelque chose qui semblait parfaitement \u00e0 sa place para\u00eet tout \u00e0 coup d\u00e9plac\u00e9.<\/p>\n<p>Plus d\u2019un si\u00e8cle apr\u00e8s Freud, cette intuition conna\u00eet un regain d\u2019actualit\u00e9 remarquable. Non seulement parce que les technologies contemporaines multiplient les exp\u00e9riences d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 ontologique, mais aussi parce que certaines d\u00e9couvertes en neurosciences cognitives permettent aujourd\u2019hui de mieux comprendre pourquoi ces exp\u00e9riences exercent sur nous un pouvoir psychologique aussi profond.<\/p>\n<h2>Le cerveau comme machine \u00e0 pr\u00e9dire<\/h2>\n<p>L\u2019une des transformations majeures des neurosciences contemporaines concerne notre compr\u00e9hension de la perception. Pendant longtemps, le cerveau fut d\u00e9crit comme un organe recevant passivement des informations provenant du monde ext\u00e9rieur. Les mod\u00e8les actuels proposent une image radicalement diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>Le cerveau appara\u00eet d\u00e9sormais comme une machine pr\u00e9dictive qui anticipe continuellement la r\u00e9alit\u00e9 avant m\u00eame qu\u2019elle ne soit per\u00e7ue (Clark, 2016 ; Friston, 2010). Nous ne voyons pas simplement le monde tel qu\u2019il est. Nous voyons le monde \u00e0 travers un ensemble d\u2019hypoth\u00e8ses, de mod\u00e8les et d\u2019attentes constamment g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par notre syst\u00e8me nerveux.<\/p>\n<p>\u00c0 chaque instant, le cerveau formule des pr\u00e9dictions concernant ce qui devrait \u00eatre pr\u00e9sent dans l\u2019environnement. Ces pr\u00e9dictions sont ensuite confront\u00e9es aux informations sensorielles effectivement re\u00e7ues. Lorsque les deux correspondent, l\u2019exp\u00e9rience para\u00eet stable et famili\u00e8re. Lorsque des \u00e9carts apparaissent, des signaux d\u2019erreur de pr\u00e9diction sont g\u00e9n\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans la plupart des situations quotidiennes, ces \u00e9carts sont rapidement r\u00e9solus. L\u2019objet est identifi\u00e9. La situation est comprise. Une cat\u00e9gorie appropri\u00e9e est activ\u00e9e. Nous savons ce que nous regardons.<\/p>\n<p>L\u2019<em>Unheimlich<\/em> appara\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque cette r\u00e9solution \u00e9choue.<br \/>\nQuelque chose r\u00e9siste \u00e0 l\u2019int\u00e9gration. L\u2019objet rencontr\u00e9 ne peut \u00eatre assimil\u00e9 \u00e0 une cat\u00e9gorie unique. Il demeure suspendu entre plusieurs interpr\u00e9tations incompatibles. Est-il vivant ou non vivant ? Humain ou artificiel ? R\u00e9el ou simul\u00e9 ? Pr\u00e9sent ou absent ?<\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience devient alors moins une rencontre avec un objet qu\u2019une rencontre avec les limites de nos propres mod\u00e8les de compr\u00e9hension.<\/p>\n<h2>Les neurosciences de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9<\/h2>\n<p>Plusieurs syst\u00e8mes c\u00e9r\u00e9braux semblent particuli\u00e8rement impliqu\u00e9s dans ces situations.<\/p>\n<p><strong>L\u2019hippocampe<\/strong>, structure essentielle pour la m\u00e9moire et l\u2019orientation cognitive, compare continuellement les exp\u00e9riences pr\u00e9sentes aux mod\u00e8les construits \u00e0 partir du pass\u00e9. Lorsque la r\u00e9alit\u00e9 ne correspond plus aux attentes, son activit\u00e9 augmente et favorise l\u2019exploration ainsi que l\u2019apprentissage (Lisman &amp; Grace, 2005).<\/p>\n<p><strong>Le cortex cingulaire ant\u00e9rieur<\/strong> intervient quant \u00e0 lui dans la d\u00e9tection du conflit, de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et de l\u2019incertitude (Botvinick et al., 2004). Il devient particuli\u00e8rement actif lorsque plusieurs interpr\u00e9tations concurrentes demeurent simultan\u00e9ment possibles. Son r\u00f4le n\u2019est pas simplement de signaler une erreur. Il permet au syst\u00e8me de rester momentan\u00e9ment ouvert lorsque la situation ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une seule r\u00e9ponse.<\/p>\n<p><strong>L\u2019insula<\/strong> joue un r\u00f4le compl\u00e9mentaire en int\u00e9grant les \u00e9tats corporels \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience consciente (Craig, 2009). L\u2019\u00e9tranget\u00e9 n\u2019est jamais uniquement intellectuelle. Elle se manifeste souvent dans le corps avant d\u2019\u00eatre comprise par la pens\u00e9e : une l\u00e9g\u00e8re tension, un frisson, une sensation diffuse que quelque chose n\u2019est pas \u00e0 sa place.<\/p>\n<p>Enfin,<strong> le r\u00e9seau de saillance,<\/strong> centr\u00e9 notamment sur l\u2019insula et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur, dirige l\u2019attention vers les \u00e9v\u00e9nements qui semblent particuli\u00e8rement significatifs ou inattendus (Menon, 2015). Ce qui est \u00e9trange attire notre regard parce qu\u2019il signale que les mod\u00e8les habituels ne suffisent plus.<\/p>\n<p>Du point de vue neurophysiologique, l\u2019<em>Unheimlich<\/em> pourrait ainsi \u00eatre compris comme un \u00e9tat de suspension pr\u00e9dictive. Le cerveau maintient simultan\u00e9ment plusieurs hypoth\u00e8ses incompatibles sans parvenir \u00e0 privil\u00e9gier d\u00e9finitivement l\u2019une d\u2019entre elles.<\/p>\n<p>Mais cette description demeure incompl\u00e8te.<\/p>\n<p>Car si le cerveau cherche effectivement \u00e0 r\u00e9duire l\u2019incertitude, pourquoi les \u00eatres humains semblent-ils si souvent fascin\u00e9s par ce qui la produit ?<\/p>\n<h2>Pourquoi l\u2019\u00e9trange nous attire-t-il ?<\/h2>\n<p>Une vision purement d\u00e9fensive de ces m\u00e9canismes ne permet pas d\u2019expliquer notre fascination persistante pour les exp\u00e9riences ambigu\u00ebs.<\/p>\n<p>Les travaux sur la nouveaut\u00e9 montrent que les situations qui perturbent mod\u00e9r\u00e9ment nos attentes favorisent la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale, l\u2019attention et la m\u00e9morisation (Lisman &amp; Grace, 2005). Lorsque l\u2019incertitude demeure tol\u00e9rable, elle stimule l\u2019exploration plut\u00f4t que le retrait.<\/p>\n<p>L\u2019ambigu\u00eft\u00e9 n\u2019est donc pas seulement une menace. Elle constitue \u00e9galement une condition de l\u2019apprentissage.<\/p>\n<p>Sous cet angle, l\u2019<em>Unheimlich<\/em> appara\u00eet moins comme un dysfonctionnement que comme un m\u00e9canisme potentiellement cr\u00e9atif.<\/p>\n<p>Cette id\u00e9e trouve un \u00e9cho \u00e9tonnant dans la psychologie analytique. Jung (1960) insistait sur le fait que la transformation psychique ne r\u00e9sulte pas de l\u2019\u00e9limination des tensions mais de la capacit\u00e9 \u00e0 les soutenir suffisamment longtemps pour qu\u2019une nouvelle configuration puisse \u00e9merger. La fonction transcendante ne supprime pas les oppos\u00e9s. Elle cr\u00e9e un espace o\u00f9 leur confrontation devient f\u00e9conde.<\/p>\n<p>Une convergence remarquable appara\u00eet alors entre neurosciences et psychologie analytique. Les neurosciences d\u00e9crivent un cerveau momentan\u00e9ment incapable de r\u00e9duire l\u2019incertitude. La psychologie analytique d\u00e9crit une psych\u00e9 momentan\u00e9ment incapable de r\u00e9duire la tension symbolique.<\/p>\n<p>Dans les deux cas, quelque chose demeure suspendu. L\u2019ancienne compr\u00e9hension ne fonctionne plus compl\u00e8tement. La nouvelle n\u2019est pas encore n\u00e9e.<\/p>\n<h2>L\u2019intelligence artificielle comme nouvel objet <em>unheimlich<\/em><\/h2>\n<p>L\u2019intelligence artificielle constitue probablement l\u2019une des figures contemporaines les plus frappantes de cette dynamique.<\/p>\n<p>Lorsque nous dialoguons avec un syst\u00e8me conversationnel avanc\u00e9, les r\u00e9seaux impliqu\u00e9s dans la cognition sociale sont spontan\u00e9ment activ\u00e9s. Nous attribuons des intentions. Nous interpr\u00e9tons des r\u00e9ponses. Nous cherchons une subjectivit\u00e9 derri\u00e8re les mots. Le cerveau traite partiellement l\u2019interaction comme une rencontre sociale (Frith &amp; Frith, 2006).<\/p>\n<p>Pourtant, quelque chose r\u00e9siste.<\/p>\n<p>L\u2019interlocuteur semble pr\u00e9sent sans \u00eatre pr\u00e9sent. Il produit du langage sans exp\u00e9rience v\u00e9cue. Il peut simuler l\u2019empathie sans \u00e9prouver d\u2019affects. Il participe \u00e0 la conversation tout en demeurant radicalement autre.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tranget\u00e9 de l\u2019IA ne provient pas uniquement de sa sophistication technologique. Elle provient surtout de son statut ontologique ambigu. Nous ne savons pas exactement dans quelle cat\u00e9gorie la placer. Elle est simultan\u00e9ment un outil, un miroir, un partenaire conversationnel, une machine statistique et une forme in\u00e9dite d\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Peut-\u00eatre est-ce pr\u00e9cis\u00e9ment cette ambigu\u00eft\u00e9 qui explique une partie de sa fascination culturelle.<\/p>\n<p>Le succ\u00e8s spectaculaire des intelligences artificielles conversationnelles ne s\u2019explique probablement pas uniquement par leur utilit\u00e9. Il pourrait \u00e9galement t\u00e9moigner d\u2019une faim psychique plus profonde.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s plusieurs d\u00e9cennies consacr\u00e9es \u00e0 optimiser, mesurer, pr\u00e9dire et rationaliser toujours davantage nos existences, nous assistons paradoxalement au retour massif d\u2019objets qui \u00e9chappent \u00e0 nos cat\u00e9gories habituelles.<\/p>\n<p>Nous sommes fascin\u00e9s par l\u2019IA parce qu\u2019elle nous confronte \u00e0 une question que nous pensions avoir r\u00e9solue : qu\u2019est-ce qu\u2019un sujet ?<\/p>\n<h2>Une culture qui manque d\u2019\u00e9tranget\u00e9 ?<\/h2>\n<p>Cette hypoth\u00e8se devient particuli\u00e8rement int\u00e9ressante lorsqu\u2019on l\u2019inscrit dans le contexte culturel contemporain.<\/p>\n<p>Une grande partie de notre environnement technologique est orient\u00e9e vers la r\u00e9duction de l\u2019incertitude. Les algorithmes anticipent nos go\u00fbts. Les moteurs de recherche pr\u00e9disent nos questions. Les plateformes personnalisent nos exp\u00e9riences. Les syst\u00e8mes num\u00e9riques promettent de rendre le monde plus transparent, plus pr\u00e9visible et plus contr\u00f4lable.<\/p>\n<p>Pourtant, quelque chose semble r\u00e9sister \u00e0 cette logique. Plus nos soci\u00e9t\u00e9s cherchent \u00e0 \u00e9liminer l\u2019incertitude, plus prolif\u00e8rent les figures de l\u2019\u00e9trange. Les Backrooms, les intelligences artificielles, les avatars num\u00e9riques, les r\u00e9cits liminaux, les simulacres hyperr\u00e9alistes ou les ph\u00e9nom\u00e8nes de vall\u00e9e d\u00e9rangeante (uncanny valley) occupent d\u00e9sormais une place importante dans l\u2019imaginaire collectif.<\/p>\n<p>Comme si la psych\u00e9 cherchait spontan\u00e9ment \u00e0 recr\u00e9er les zones d\u2019ind\u00e9termination dont elle a besoin pour demeurer vivante.<\/p>\n<p>Hartmut Rosa (2019) a montr\u00e9 que l\u2019exp\u00e9rience humaine se nourrit moins du contr\u00f4le que de la r\u00e9sonance avec ce qui demeure partiellement autre. Une r\u00e9alit\u00e9 enti\u00e8rement pr\u00e9visible cesse progressivement de r\u00e9pondre. Elle devient silencieuse. L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 dispara\u00eet.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, l\u2019Unheimlich pourrait remplir une fonction culturelle inattendue. Il r\u00e9introduit de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 tout tend vers la familiarit\u00e9. Il r\u00e9introduit du myst\u00e8re l\u00e0 o\u00f9 tout semble devoir \u00eatre expliqu\u00e9. Il r\u00e9introduit du seuil l\u00e0 o\u00f9 tout cherche \u00e0 devenir imm\u00e9diatement accessible.<\/p>\n<p>L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 ne repr\u00e9senterait donc pas uniquement un r\u00e9sidu archa\u00efque de notre \u00e9volution psychologique. Elle pourrait constituer une forme de r\u00e9sistance \u00e0 une culture de la transparence absolue.<\/p>\n<h2>L\u2019<em>Unheimlich<\/em> comme n\u00e9cessit\u00e9 psychique<\/h2>\n<p>Peut-\u00eatre la question la plus importante n\u2019est-elle finalement pas de savoir pourquoi l\u2019<em>Unheimlich<\/em> nous d\u00e9range. Peut-\u00eatre faut-il plut\u00f4t se demander pourquoi nous continuons inlassablement \u00e0 le produire.<\/p>\n<p>Depuis les mythes anciens jusqu\u2019aux intelligences artificielles contemporaines, les \u00eatres humains semblent fabriquer des dispositifs destin\u00e9s \u00e0 r\u00e9introduire de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 dans leur propre univers. Les fant\u00f4mes, les doubles, les r\u00eaves, les automates, les labyrinthes, les figures liminales et aujourd\u2019hui les intelligences artificielles semblent remplir une fonction comparable.<\/p>\n<p>Ils ouvrent des espaces o\u00f9 les cat\u00e9gories ordinaires cessent momentan\u00e9ment de fonctionner. Ils cr\u00e9ent des zones o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 redevient plus vaste que nos mod\u00e8les. Si le cerveau cherche effectivement \u00e0 stabiliser le monde, la psych\u00e9 semble avoir besoin p\u00e9riodiquement d\u2019exp\u00e9riences capables de fissurer cette stabilit\u00e9 lorsque celle-ci devient trop \u00e9troite.<\/p>\n<p>L\u2019<em>Unheimlich<\/em> ne serait alors pas seulement un trouble de la perception. Il serait une condition de la transformation.<\/p>\n<h2>Donc\u2026<\/h2>\n<p>L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 ne dispara\u00eet pas avec le progr\u00e8s technologique. Elle change simplement de visage.<\/p>\n<p>Les intelligences artificielles, les avatars num\u00e9riques, les espaces liminaux contemporains et les simulations hyperr\u00e9alistes ne cr\u00e9ent pas un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau. Ils rendent visible une dynamique psychique beaucoup plus ancienne : la rencontre avec ce qui \u00e9chappe temporairement \u00e0 nos cat\u00e9gories de compr\u00e9hension.<\/p>\n<p>Les neurosciences d\u00e9crivent cette exp\u00e9rience comme une perturbation des mod\u00e8les pr\u00e9dictifs du cerveau. La psychologie analytique y reconna\u00eet un espace liminal o\u00f9 les oppos\u00e9s demeurent en tension suffisamment longtemps pour permettre l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle organisation psychique. Ces deux perspectives convergent vers une intuition commune : la croissance ne na\u00eet pas uniquement de ce que nous comprenons d\u00e9j\u00e0, mais \u00e9galement de notre capacit\u00e9 \u00e0 demeurer en relation avec ce qui nous demeure encore \u00e9tranger.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre que le v\u00e9ritable risque de notre \u00e9poque n\u2019est pas que les intelligences artificielles deviennent trop humaines. Peut-\u00eatre est-il que nous devenions nous-m\u00eames trop pr\u00e9visibles.<\/p>\n<p>L\u2019<em>Unheimlich<\/em> nous rappelle alors quelque chose d\u2019essentiel : toute transformation psychique authentique commence par une rencontre avec ce qui \u00e9chappe encore \u00e0 nos mod\u00e8les. Non comme une erreur \u00e0 corriger, mais comme une ouverture vers ce qui n\u2019a pas encore pris forme.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Juin 2026<\/p>\n<h3>Bibliographie<\/h3>\n<details>\n<summary>Voir les r\u00e9f\u00e9rences des ouvrages cit\u00e9s dans cet article<\/summary>\n<p>Aug\u00e9, M. (1995). <em>Non-Places: Introduction to an Anthropology of Supermodernity.<\/em> Verso.<\/p>\n<p>Botvinick, M. M., Cohen, J. D., &amp; Carter, C. S. (2004). <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.tics.2004.10.003\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Conflict monitoring and anterior cingulate cortex: An update.<\/a> <em>Trends in Cognitive Sciences, 8<\/em>(12), 539\u2013546.&nbsp;<\/p>\n<p>Clark, A. (2016).<em> Surfing Uncertainty: Prediction, Action, and the Embodied Mind.<\/em> Oxford University Press.<\/p>\n<p>Craig, A. D. (2009). <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2555\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">How do you feel\u2014now? The anterior insula and human awareness.<\/a> <em>Nature Reviews Neuroscience, 10<\/em>(1), 59\u201370.&nbsp;<\/p>\n<p>Freud, S. (2003). <em>L&rsquo;inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 et autres essais.<\/em> Gallimard. (\u0152uvre originale publi\u00e9e en 1919)<\/p>\n<p>Friston, K. (2010). <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2787\">The free-energy principle: A unified brain theory?<\/a> <em>Nature Reviews Neuroscience, 11<\/em>(2), 127\u2013138.&nbsp;<\/p>\n<p>Frith, C. D., &amp; Frith, U. (2006). <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2006.05.001\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">The neural basis of mentalizing.<\/a> <em>Neuron, 50<\/em>(4), 531\u2013534.&nbsp;<\/p>\n<p>Han, B.-C. (2015).<em> The Transparency Society<\/em>. Stanford University Press.<\/p>\n<p>Han, B.-C. (2017). <em>The Agony of Eros.<\/em> MIT Press.<\/p>\n<p>Jung, C. G. (1960). <em>The Structure and Dynamics of the Psyche<\/em> (Collected Works Vol. 8). Princeton University Press.<\/p>\n<p>Lisman, J. E., &amp; Grace, A. A. (2005). <a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuron.2005.05.002\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">The hippocampal-VTA loop: Controlling the entry of information into long-term memory<\/a>. <em>Neuron, 46<\/em>(5), 703\u2013713.<\/p>\n<p>Makransky, G., Shiwalia, B. M., Herlau, T., &amp; Blurton, S. (2025).<a href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s10648-025-09986-7\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"> Beyond the \u201cwow\u201d factor: Using generative AI for increasing generative sense-making.<\/a> <em>Educational Psychology Review, 37<\/em>(3), 60.&nbsp;<\/p>\n<p>Menon, V. (2015). Salience network. In A. W. Toga (Ed.), <em>Brain Mapping: An Encyclopedic Reference<\/em> (Vol. 2, pp. 597\u2013611). Elsevier.<\/p>\n<p>Rosa, H. (2019). <em>Resonance: A Sociology of Our Relationship to the World.<\/em> Polity Press.<\/p>\n<p>Turkle, S. (2011). <em>Alone Together: Why We Expect More from Technology and Less from Each Other.<\/em> Basic Books.<\/p>\n<p>Winnicott, D. W. (1971). <em>Playing and Reality<\/em>. Tavistock.<\/p>\n<\/details>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Dragana Favre, MD, PhD<\/h2>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-30564 alignright\" src=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/dragana-favre.jpg\" alt=\"\" width=\"90\" height=\"102\" \/>Dragana Favre est psychiatre FMH et docteure en neurosciences, sp\u00e9cialis\u00e9e en psychoth\u00e9rapie analytique. Form\u00e9e aux H\u00f4pitaux Universitaires de Gen\u00e8ve et \u00e0 l\u2019Institut C.G. Jung de Zurich, elle exerce en cabinet priv\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve et intervient r\u00e9guli\u00e8rement sur les th\u00e8mes de la psychologie jungienne, de la conscience et de la symbolisation.<\/p>\n<p>Titulaire d\u2019un doctorat en neurosciences (Universit\u00e9 d\u2019Alicante) apr\u00e8s un master \u00e0 G\u00f6ttingen, elle d\u00e9veloppe une approche int\u00e9grative fond\u00e9e sur les dynamiques arch\u00e9typiques, la temporalit\u00e9 psychique et la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la conscience.<\/p>\n<p>Elle si\u00e8ge au conseil d\u2019administration <a href=\"https:\/\/jungstudies.net\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">de l\u2019IAJS<\/a>, qu\u2019elle co-pr\u00e9side en 2024 et 2025, et anime <a href=\"https:\/\/www.jungiansalon.com\/fr\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">le Salon Jungien<\/a>, un espace de r\u00e9flexion vivant \u00e0 la crois\u00e9e de la clinique et des enjeux contemporains.<\/p>\n<p>Son site personnel : <a href=\"https:\/\/draganafavre.ch\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">draganafavre.ch<\/a><\/p>\n<p><strong>Articles<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/jprobert\/entretien-dragana-favre\/\">Entretien avec Dragana Favre des neurosciences \u00e0 la profondeur de la psych\u00e9<\/a>.<\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/dragana-favre\/errer-dans-les-backrooms\/\">Errer dans les Backrooms : espaces liminaux, mythe num\u00e9rique et lecture jungienne du vide<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/dragana-favre\/tombez-amoureux-de-la-vie\/\">Tomber amoureux de la vie<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/dragana-favre\/emergence-sens-sans-corps-organique\/\">Le sens peut-il \u00e9merger sans le corps organique&nbsp; ?<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/dragana-favre\/temporalites-plurielles\/\">Temporalit\u00e9s plurielles du vivant et du synth\u00e9tique<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/dragana-favre\/neurosciences-ia-necessite-etrangete\/\">Neurosciences, IA et n\u00e9cessit\u00e9 psychique de l\u2019\u00e9tranget\u00e9<\/a><\/li>\n<\/ul>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 les intelligences artificielles, les avatars num\u00e9riques et les simulations brouillent les fronti\u00e8res du r\u00e9el, l&rsquo;Unheimlich freudien retrouve une actualit\u00e9 saisissante. En croisant les neurosciences contemporaines et la psychologie analytique de Jung, cet article montre que \u00ab l&rsquo;inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 \u00bb n&rsquo;est pas seulement un trouble, mais une condition essentielle de la transformation psychique. [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":17,"featured_media":0,"parent":31297,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-35138","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/35138","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/users\/17"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=35138"}],"version-history":[{"count":15,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/35138\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":35318,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/35138\/revisions\/35318"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/31297"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=35138"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}