{"id":34115,"date":"2026-04-10T11:58:49","date_gmt":"2026-04-10T09:58:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/?page_id=34115"},"modified":"2026-04-10T19:52:06","modified_gmt":"2026-04-10T17:52:06","slug":"conclave","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/conclave\/","title":{"rendered":"Conclave, ou l\u2019\u00e9preuve du centre"},"content":{"rendered":"<p><strong>Dans un espace clos o\u00f9 le pouvoir se recompose, une question surgit : quelle figure peut v\u00e9ritablement porter l\u2019unit\u00e9 et la r\u00e9volution d\u2019une communaut\u00e9 humaine ? Une lecture jungienne, \u00e0 partir du film <i>Conclave<\/i>, en r\u00e9v\u00e8le toute la port\u00e9e.<\/strong> <span style=\"color: #999999;\">Rachel Huber<\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-34137\" src=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/conclave.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"338\" srcset=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/conclave.jpg 600w, https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2026\/04\/conclave-300x169.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<p data-start=\"1346\" data-end=\"1566\">Adapt\u00e9 du roman de Robert Harris, <em data-start=\"1380\" data-end=\"1390\">Conclave<\/em>, r\u00e9alis\u00e9 par Edward Berger en 2024, prend pour cadre l\u2019\u00e9lection d\u2019un pape dans le huis clos du Vatican. Cet article en propose une lecture jungienne et d\u00e9voile la fin du film.<\/p>\n<p data-start=\"1568\" data-end=\"2043\">Il arrive qu\u2019une \u0153uvre de grande diffusion touche juste, parce qu\u2019elle atteint, dans une forme accessible, une question d\u2019une grande profondeur. Lorsque j\u2019ai regard\u00e9 <em data-start=\"1734\" data-end=\"1744\">Conclave<\/em>, la Principaut\u00e9 de Monaco vivait, le 28 mars 2026, la visite apostolique de L\u00e9on XIV, dans une s\u00e9quence marqu\u00e9e par l\u2019appel \u00e0 la paix, \u00e0 la justice, et par une parole ferme sur les s\u00e9ductions du pouvoir et de l\u2019argent. Cette proximit\u00e9 de temps et de lieu donnait au film une r\u00e9sonance particuli\u00e8re.<\/p>\n<h2><strong>Quand le centre se d\u00e9robe<\/strong><\/h2>\n<p>Derri\u00e8re l\u2019\u00e9l\u00e9gance d\u2019un thriller eccl\u00e9sial au rythme presque liturgique, la mise en sc\u00e8ne fait du conclave un v\u00e9ritable th\u00e9\u00e2tre de la psychologie des profondeurs. Elle travaille d\u2019abord les consciences singuli\u00e8res, en laissant remonter les failles, les d\u00e9sirs, les peurs, les secrets et les calculs de chacun. Puis, \u00e0 mesure que le huis clos resserre les corps, les regards et les paroles, ce mouvement s\u2019\u00e9largit pour laisser appara\u00eetre une dynamique plus vaste. L\u2019institution se trouve alors prise dans des constellations arch\u00e9typiques, et ce qui s\u2019ouvrait sous les traits d\u2019une proc\u00e9dure rigoureusement codifi\u00e9e devient peu \u00e0 peu le lieu o\u00f9 les forces de l\u2019inconscient collectif gagnent en visibilit\u00e9 et commencent \u00e0 travailler le corps eccl\u00e9sial de l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<h2><strong>Le conclave comme chambre de transformation<\/strong><\/h2>\n<p>Historiquement et th\u00e9ologiquement, le conclave rel\u00e8ve pleinement de la tradition catholique. Pourtant, le film en saisit une dimension symbolique qui ouvre une lecture plus profonde. D\u2019embl\u00e9e, <em>Conclave<\/em> installe un lieu \u00e0 part, s\u00e9par\u00e9, prot\u00e9g\u00e9, resserr\u00e9. \u00c0 mesure que les portes se ferment et que le monde ext\u00e9rieur s\u2019\u00e9loigne, les corps entrent dans une m\u00eame gravit\u00e9, la parole se recueille, et le temps quitte son cours ordinaire pour devenir un temps d\u2019\u00e9preuve, de maturation et de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, la symbolique alchimique offre une image \u00e9clairante. Le conclave y devient <em>temenos<\/em>, une enceinte sacr\u00e9e qui soustrait le corps eccl\u00e9sial \u00e0 la dispersion du dehors et le reconduit \u00e0 sa responsabilit\u00e9 la plus haute. En son sein se dessine aussi la figure du <em>vas<\/em> <em>hermeticum<\/em>, ce vase scell\u00e9 o\u00f9 une mati\u00e8re est contenue, \u00e9prouv\u00e9e, concentr\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 pouvoir se transformer. L\u2019institution s\u2019y trouve ainsi ramen\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame, et cesse, dans ce temps suspendu, de se prolonger dans l\u2019agitation du monde.<\/p>\n<p>Le conclave concentre les forces en pr\u00e9sence et agit comme un creuset o\u00f9 le corps eccl\u00e9sial traverse ses tensions, laisse remonter ce qu\u2019il contenait encore, puis cherche une ordonnance nouvelle. Le Vatican film\u00e9 par Edward Berger capte avec justesse ce travail int\u00e9rieur du huis clos comme \u00e9preuve de recentrement.<\/p>\n<h2><strong>Persona et Ombre au c\u0153ur de l\u2019institution<\/strong><\/h2>\n<p>Une communaut\u00e9 religieuse porte souvent une persona collective de grande tenue. Elle donne forme \u00e0 la continuit\u00e9, soutient la m\u00e9moire, \u00e9l\u00e8ve le rite et pr\u00e9sente au monde une figure de dignit\u00e9. Elle tient ainsi une place symbolique \u00e9lev\u00e9e parce qu\u2019elle incarne une permanence, recueille un h\u00e9ritage et offre \u00e0 ceux qui la regardent une image de coh\u00e9sion. <em>Conclave <\/em>montre avec finesse la force de cette fa\u00e7ade institutionnelle, sa n\u00e9cessit\u00e9, sa beaut\u00e9 et la gravit\u00e9 qu\u2019elle conf\u00e8re \u00e0 l\u2019ensemble du corps eccl\u00e9sial.<\/p>\n<p>Mais une telle \u00e9l\u00e9vation symbolique appelle un travail de conscience d\u2019autant plus rigoureux. Avec le temps, l\u2019institution se charge aussi d&rsquo;une ombre collective. Les compromis anciens s\u2019y d\u00e9posent, les clivages s\u2019y fixent, les blessures y persistent, et des zones aveugles continuent d\u2019orienter silencieusement la vie commune.<\/p>\n<p>Ce que le film saisit avec une grande justesse, c\u2019est ce point de tension o\u00f9 le sacr\u00e9 et le pouvoir se nouent intimement, car le sacr\u00e9 attire la puissance, et la puissance cherche volontiers \u00e0 se couvrir de sacr\u00e9. Cette alliance traverse l\u2019histoire humaine. Jung en a \u00e9clair\u00e9 la logique lorsqu\u2019il pense l\u2019inflation, la projection des contenus arch\u00e9typiques et la force des identifications collectives qui exaltent les groupes tout en troublant le rapport de chacun \u00e0 soi m\u00eame.<\/p>\n<p>Sous la majest\u00e9 du c\u00e9r\u00e9monial, l\u2019ombre recommence \u00e0 circuler. Les alliances se nouent puis se d\u00e9font, les fid\u00e9lit\u00e9s se d\u00e9placent, les paroles se chargent d\u2019un double sens, et l\u2019institution se d\u00e9couvre peu \u00e0 peu travaill\u00e9e par ce qu\u2019elle contenait sans l\u2019\u00e9laborer.<\/p>\n<p>Les luttes d\u2019influence et les affrontements psychologiques ne servent donc pas seulement le suspense. Ils d\u00e9voilent les contradictions internes du corps eccl\u00e9sial et montrent combien la protection de la fa\u00e7ade peut encore l\u2019emporter sur l\u2019accueil de la v\u00e9rit\u00e9. \u00c0 mesure que les d\u00e9fenses perdent de leur emprise, quelque chose de bless\u00e9, d\u2019inquiet et de longtemps maintenu sous silence entre dans le champ de la conscience.<\/p>\n<p>Dans le creuset du conclave, l\u2019ombre personnelle et l\u2019ombre collective entrent en r\u00e9sonance. Le huis clos constelle ce que chacun porte d\u00e9j\u00e0 dans sa part obscure, et cette activation vient en retour charger les tensions du corps institutionnel tout entier. Les fixations individuelles, les peurs, les ambitions, les besoins de ma\u00eetrise ou de reconnaissance ne demeurent jamais enferm\u00e9s dans la seule psych\u00e9 de chacun. Ils rencontrent les clivages plus anciens de l\u2019institution, s\u2019y accrochent, les r\u00e9veillent et leur donnent une intensit\u00e9 nouvelle.<\/p>\n<p>Le conclave r\u00e9v\u00e8le ainsi bien davantage que des temp\u00e9raments singuliers. Il montre comment une communaut\u00e9 se trouve travaill\u00e9e \u00e0 travers les failles de ceux qui la composent, et comment, dans le m\u00eame mouvement, les fragilit\u00e9s individuelles amplifient l\u2019ombre collective jusqu\u2019\u00e0 \u00e9branler la persona d\u2019unit\u00e9 que le corps eccl\u00e9sial cherchait \u00e0 maintenir.<\/p>\n<h2><strong>Lawrence, tenir au milieu de l\u2019\u00e9preuve<\/strong><\/h2>\n<p>Doyen du Coll\u00e8ge des cardinaux, Lawrence assume la responsabilit\u00e9 de la direction du conclave. Dans cette mati\u00e8re troubl\u00e9e, il \u00e9merge peu \u00e0 peu comme la figure d\u2019une conscience capable de tenir sans c\u00e9der. Il occupe une place psychique d\u2019une grande pr\u00e9cision. Dans le mouvement collectif, il fait travailler une conscience aux prises avec ce qui la d\u00e9passe et cherche pourtant \u00e0 demeurer juste. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle individuelle, il \u00e9voque un moi qui veille, qui discerne, qui contient, et qui accepte de se laisser instruire par ce qui advient.<\/p>\n<p>Jung l\u2019\u00e9crit dans <em>Ma vie<\/em> : \u00ab <em>Notre psych\u00e9 est structur\u00e9e \u00e0 l\u2019image de la nature du monde. Ce qui se passe en grand se produit aussi dans la dimension la plus infime et la plus subjective de l\u2019\u00e2me.&nbsp;<\/em>\u00bb Cette r\u00e9sonance entre le corps institutionnel et l\u2019\u00e2me singuli\u00e8re donne au personnage sa profondeur propre.<\/p>\n<p>Lawrence avance ainsi dans un champ satur\u00e9 de projections, de calculs et de rivalit\u00e9s, tout en maintenant en lui une qualit\u00e9 d\u2019attention qui ne c\u00e8de ni \u00e0 la fascination ni \u00e0 la crispation. Il observe, il interroge, il relie, il laisse les \u00e9l\u00e9ments venir \u00e0 lui avant de leur imposer une forme trop rapide. Cette mani\u00e8re d\u2019habiter sa charge lui donne une v\u00e9ritable \u00e9paisseur psychique, car elle engage moins une ma\u00eetrise qu\u2019une v\u00e9ritable tenue int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Le doute joue ici un r\u00f4le central. Il travaille Lawrence du dedans, affine sa pr\u00e9sence et l\u2019ouvre davantage au r\u00e9el. Il emp\u00eache sa conscience de se fermer sur une certitude pr\u00e9matur\u00e9e et lui apprend \u00e0 m\u00fbrir au contact de ce qu\u2019elle ne poss\u00e8de pas encore. Le film conf\u00e8re ainsi au doute la dignit\u00e9 d\u2019une discipline int\u00e9rieure. Lawrence cherche le sens avec gravit\u00e9. Il consent \u00e0 \u00eatre d\u00e9plac\u00e9 par ce qui surgit. Il laisse para\u00eetre une v\u00e9rit\u00e9 qui se forme \u00e0 travers lui et qui exc\u00e8de sa volont\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est en cela qu\u2019il touche \u00e0 ce que Jung appelait la fonction transcendante. Lawrence soutient l\u2019espace o\u00f9 les contraires peuvent demeurer ensemble assez longtemps pour qu\u2019une orientation nouvelle commence \u00e0 se dessiner. Sa conscience accueille l\u2019ambivalence, endure l\u2019inconfort et traverse l\u2019incertitude sans forcer la r\u00e9solution. Elle s\u00e9journe dans cette r\u00e9gion exigeante o\u00f9 le r\u00e9el r\u00e9siste encore \u00e0 la saisie imm\u00e9diate et o\u00f9 l\u2019\u00e2me travaille en profondeur avant de pouvoir reconna\u00eetre ce qu\u2019elle voit.<\/p>\n<p>Lawrence appara\u00eet ainsi comme une figure de conscience relationnelle, attentive, responsable, capable de traverser l\u2019\u00e9branlement sans se laisser absorber par la grandeur de sa fonction. Son lien au doute le garde disponible \u00e0 plus vaste que lui. Il conserve une porosit\u00e9 au myst\u00e8re, et cette porosit\u00e9 pr\u00e9pare silencieusement la r\u00e9v\u00e9lation finale, car il fallait, pour accueillir ce qui vient, une conscience assez ouverte pour laisser \u00e9merger l\u2019in\u00e9dit sans l\u2019\u00e9craser sous des cat\u00e9gories pr\u00e9\u00e9tablies.<\/p>\n<h2><strong>S\u0153ur Agnes, le f\u00e9minin de veille<\/strong><\/h2>\n<p>S\u0153ur Agnes occupe dans <em>Conclave<\/em> une place discr\u00e8te et pourtant capitale. Gouvernante en chef des cardinaux, elle veille sur les autres s\u0153urs engag\u00e9es dans le service.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur d\u2019un univers r\u00e9gi par le masculin, la hi\u00e9rarchie, et la fonction, S\u0153ur Agnes introduit une autre modalit\u00e9 de pr\u00e9sence. Elle porte une qualit\u00e9 de f\u00e9minin qui veille, relie et garde m\u00e9moire. Sa position reste en retrait, mais elle voit, entend et retient. Elle per\u00e7oit ce que le regard absorb\u00e9 par le pouvoir ne remarque plus, conserve la trace de ce qui s\u2019est jou\u00e9, et ram\u00e8ne chacun \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 concr\u00e8te de la situation. Par elle, le conclave demeure en contact avec le r\u00e9el au moment m\u00eame o\u00f9 le prestige des charges, le jeu des positions et la cl\u00f4ture du syst\u00e8me risquent d\u2019en couper les cardinaux.<\/p>\n<p>De S\u0153ur Agnes \u00e9mane une qualit\u00e9 d\u2019attention orient\u00e9e vers le vrai&nbsp;: elle agit sans \u00e9clat, par pr\u00e9sence, vigilance et discernement. Sa parole vient peu, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui lui donne sa force. Lorsqu\u2019elle intervient, elle ne cherche ni place ni ascendant. Elle tranche dans le mensonge. Le f\u00e9minin commence alors \u00e0 travailler le centre depuis cette autorit\u00e9 silencieuse qui ne s\u2019appuie sur aucun signe visible de pouvoir.<\/p>\n<p>La port\u00e9e symbolique du personnage s\u2019\u00e9largit avec finesse. \u00c0 travers elle, le film d\u00e9place peu \u00e0 peu le regard vers ce qui paraissait lat\u00e9ral, peu investi, presque silencieux, et y fait appara\u00eetre une part d\u00e9cisive du vrai.<\/p>\n<p>S\u0153ur Agnes pr\u00e9pare ainsi le d\u00e9placement int\u00e9rieur du film. Par sa seule pr\u00e9sence, elle fait sentir qu\u2019une institution ne se comprend jamais tout enti\u00e8re depuis sa fa\u00e7ade officielle, ni depuis les seuls lieux o\u00f9 le pouvoir se montre. Avec elle, <em>Conclave<\/em> r\u00e9oriente discr\u00e8tement le regard vers une zone de veille, de m\u00e9moire et de v\u00e9rit\u00e9, et c\u2019est depuis ce lieu apparemment secondaire que commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 se dessiner une autre intelligence du centre.<\/p>\n<h2><strong>Benitez, une figure du myst\u00e8re<\/strong><\/h2>\n<p>Benitez se pr\u00e9sente d\u2019abord comme un cardinal au parcours discret, form\u00e9 loin des centres de pouvoir, au contact direct du monde, de la mission et de la souffrance humaine. Cette biographie plus expos\u00e9e au r\u00e9el qu\u2019aux jeux d\u2019influence donne imm\u00e9diatement \u00e0 sa pr\u00e9sence un ton singulier dans le conclave.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 l\u2019institution cherche celui qui pourra l\u2019orienter, Lawrence devient capable de laisser \u00e9merger une pr\u00e9sence qui \u00e9largit l\u2019ordre int\u00e9rieur du conclave. Le travail travers\u00e9 dans l\u2019exercice de sa charge l\u2019a conduit jusqu\u2019\u00e0 ce point de disponibilit\u00e9. Parce qu\u2019il a tenu la tension, travers\u00e9 l\u2019ambivalence et laiss\u00e9 les contraires s\u00e9journer ensemble sans les rabattre trop vite sur une solution, il rend possible l\u2019\u0153uvre de la fonction transcendante, ce travail de la psych\u00e9 gr\u00e2ce auquel une orientation in\u00e9dite se forme au c\u0153ur m\u00eame du conflit. Le centre auquel il peut alors consentir accueille une question vivante, assez vaste pour porter ensemble la vocation, le corps, la loi, l\u2019identit\u00e9, le myst\u00e8re et la foi.<\/p>\n<p>Le cardinal Benitez, d\u00e9sormais \u00e9lu, appara\u00eet comme une personne intersexe, reconnue comme homme, dont le corps r\u00e9unit des caract\u00e8res sexuels masculins externes, ainsi qu\u2019un ut\u00e9rus et des ovaires.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9v\u00e9lation touche \u00e0 un point d\u2019extr\u00eame sensibilit\u00e9 dans l\u2019imaginaire chr\u00e9tien. Le Verbe passe par la chair, et l\u2019incarnation conf\u00e8re au corps une dignit\u00e9 irr\u00e9ductible. Avec Benitez, le film place l\u2019institution devant une existence que ses cat\u00e9gories habituelles ne suffisent plus \u00e0 contenir. En un m\u00eame corps se trouvent r\u00e9unies des polarit\u00e9s que l\u2019ordre \u00e9tabli avait appris \u00e0 distribuer, \u00e0 distinguer, \u00e0 s\u00e9parer. C\u2019est en cela que la r\u00e9sonance avec la <em>coniunctio<\/em> peut appara\u00eetre.<\/p>\n<p>Le film donne chair \u00e0 la rencontre des contraires dans une vie, dans une histoire, dans une personne. Le centre vivant surgit alors l\u00e0 o\u00f9 l\u2019unit\u00e9 demande une intelligence plus vaste que la simple s\u00e9paration des formes.<\/p>\n<p>Dans le d\u00e9nouement du r\u00e9cit, Benitez, devenu pape, choisit de porter le nom d\u2019Innocent XIV. Ce choix scelle le d\u00e9placement int\u00e9rieur accompli par le film.<\/p>\n<h2><strong>Le sens du nom Innocent XIV<\/strong><\/h2>\n<p>L\u2019\u00e9lection de Benitez sous le nom d\u2019Innocent r\u00e9pond \u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9 de sens. Elle marque d\u2019abord une rupture avec le poids de la persona institutionnelle. En d\u00e9laissant les noms des grandes lign\u00e9es papales, charg\u00e9s d\u2019histoire, de pouvoir ou de raidissement doctrinal, ce choix introduit une inflexion de d\u00e9pouillement. Comme si quelque chose de l\u2019institution cherchait \u00e0 revenir vers son noyau vivant.<\/p>\n<p>Le nom d\u2019Innocent cristallise alors l\u2019issue de la transmutation alchimique travers\u00e9e au c\u0153ur du conclave. Il \u00e9voque l\u2019alb\u00e9do, ce moment de l\u2019\u0153uvre o\u00f9, apr\u00e8s la nigredo, la mati\u00e8re psychique commence \u00e0 se clarifier. Apr\u00e8s la mont\u00e9e des ambitions, l\u2019\u00e9preuve des ombres et le passage par le creuset, ce nom d\u00e9signe une part du corps eccl\u00e9sial qui a travers\u00e9 le feu sans c\u00e9der \u00e0 la corruption. Il porte l\u2019innocence de celui qui a vu, compris, et qui s\u2019oriente pourtant vers la clart\u00e9.<\/p>\n<p>Ce nom agit enfin comme un miroir de la v\u00e9rit\u00e9 propre de Benitez. Sa condition d\u2019intersexe, r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00e0 la fin du r\u00e9cit, rel\u00e8ve d\u2019une donn\u00e9e de nature port\u00e9e dans la discr\u00e9tion, l\u2019humilit\u00e9, et sans volont\u00e9 de tromperie. En ce sens, son innocence touche \u00e0 une profondeur plus grande que la seule rectitude morale. Elle dit une v\u00e9rit\u00e9 du vivant que les cat\u00e9gories rigides de l\u2019ordre humain peinent \u00e0 contenir.<\/p>\n<h2><strong>Quand le vivant d\u00e9place l\u2019ordre<\/strong><\/h2>\n<p><em data-start=\"649\" data-end=\"659\">Conclave<\/em> d\u00e9borde largement le cadre eccl\u00e9sial. Le film touche un point anthropologique constant. La psych\u00e9 humaine cherche des lignes nettes, des places lisibles, des appartenances stables. Elle tend \u00e0 distribuer, \u00e0 distinguer, \u00e0 fixer, afin de rendre le r\u00e9el plus habitable. Le vivant avance selon une autre logique. Il demeure plus nuanc\u00e9,&nbsp; \u00e9pais et myst\u00e9rieux. Il appelle une pens\u00e9e capable de relier sans \u00e9craser, de discerner sans appauvrir et de tenir ensemble sans r\u00e9duire.<\/p>\n<p>C\u2019est en cela que <em>Conclave<\/em> rejoint l\u2019une des t\u00e2ches les plus pr\u00e9cieuses de la psychologie analytique aujourd\u2019hui. Une communaut\u00e9, comme un sujet, acc\u00e8de \u00e0 davantage de v\u00e9rit\u00e9 lorsqu\u2019elle consent \u00e0 \u00eatre d\u00e9plac\u00e9e par ce qui l\u2019agrandit. Le centre vivant se reconna\u00eet alors \u00e0 sa puissance de relation, de conjonction et d\u2019orientation.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, le conclave raconte bien davantage que l\u2019\u00e9lection d\u2019un pape. Il remet au premier plan une question qui concerne toute psych\u00e9 et toute institution : <strong>quelle figure peut v\u00e9ritablement porter l\u2019unit\u00e9 d\u2019une communaut\u00e9 humaine ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Avril 2026<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/contact.htm\"><strong>Adresser un message \u00e0 Rachel Huber<\/strong><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Rachel Huber<\/h2>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-22852\" src=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/rachel-huber.jpg\" alt=\"\" width=\"120\" height=\"176\" \/>Rachel Huber est praticienne en psychoth\u00e9rapies, sophrologue, enseignante, formatrice et assure des supervisions. Son cabinet se trouve dans le Sud-Est de la France.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s attach\u00e9e \u00e0 la psychologie jungienne, s&rsquo;appuyant sur des textes fondateurs, elle d\u00e9montre comment celle-ci apporte un \u00e9clairage autour des questionnements li\u00e9s \u00e0 nos modes de vie actuels.<\/p>\n<p>Elle est professionnelle agr\u00e9e de la <a href=\"https:\/\/www.ff2p.fr\/recherche-praticien\/?search-psycho=Rachel%20HUBER&amp;search-psycho-type=praticien&amp;search-location=Cap-d%27Ail%20%20%2806320%29&amp;search-location-disabled&amp;search-location-country&amp;search-location-zipcode=06320&amp;search-location-city=Cap-d%27Ail&amp;search-location-department&amp;search-practitioner=Rachel%2CHUBER\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">F\u00e9d\u00e9ration Fran\u00e7aise de Psychoth\u00e9rapie et Psychanalyse<\/a> (FF2P).<\/p>\n<p>Elle fait partie de l&rsquo;\u00e9quipe \u00e9ditoriale du site Espace Francophone Jungien.<\/p>\n<p>Pour en savoir plus, voir son site internet <a href=\"http:\/\/cabinet-sophro-psy.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Cabinet Sophro-Psy<\/a><\/p>\n<p><strong>S\u00e9minaires<\/strong><\/p>\n<p>Elle coanime <a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/seminaires\/\">des s\u00e9minaires de formation<\/a> avec d&rsquo;autres membres d\u2019Espace Francophone Jungien.<\/p>\n<p><strong>Articles<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/conclave\/\">Conclave, ou l\u2019\u00e9preuve du centre<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/chronos-kairos-et-aion\/\">Chronos, Kairos et A\u00efon : temporalit\u00e9s psychiques<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/symbolisme-semiotique-iconologie-symbologie\/\">O\u00f9 se situe la psychologie analytique parmi le symbolisme, la s\u00e9miotique, l\u2019iconologie et la symbologie ?<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/noel-le-soi\/\">No\u00ebl, l\u2019ombre et le f\u00e9minin r\u00e9conciliateur : fils conducteurs vers le Soi<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/visite-musee-emma-carl-gustav-jung\/\">Visite du foyer d\u2019Emma et de Carl Gustav Jung<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/breves-efj\/processus-individuation\/\">Un processus d\u2019individuation \u00e0 \u00e9couter et \u00e0 voir<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/reseaux-sociaux\/\">C.G. Jung, les r\u00e9seaux sociaux et le malaise des jeunes : un regard jungien<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/feminin-masculin\/\">Qu\u2019est-ce que le f\u00e9minin, qu\u2019est-ce que le masculin ?<\/a> Cet article s&rsquo;appuie en partie sur les entretiens audio diffus\u00e9s sur France Culture dans la s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9missions <a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/ressources\/jung-totalite-homme-futur\/\">Carl Gustav Jung ou la totalit\u00e9 de l\u2019homme futur<\/a>.<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>Entretiens<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/ressources\/bernard-hort\/\">Animus et anima au XXIe si\u00e8cle<\/a> (entretien avec Bernard Hort)<\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/alizon-opicino\/\">Opicino de Canistris<\/a> (entretien avec Jean-Fran\u00e7ois Alizon)<\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/marie-laure-colonna\/\">Discussion avec Marie-Laure Colonna<\/a><\/li>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/rachel-huber\/discussion-avec-bertrand-de-la-vaissiere\/\">Discussion avec Bertrand de la Vaissi\u00e8re<\/a><\/li>\n<\/ul>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans un espace clos o\u00f9 le pouvoir se recompose, une question surgit : quelle figure peut v\u00e9ritablement porter l\u2019unit\u00e9 et la r\u00e9volution d\u2019une communaut\u00e9 humaine ? Une lecture jungienne, \u00e0 partir du film Conclave, en r\u00e9v\u00e8le toute la port\u00e9e. Rachel Huber Adapt\u00e9 du roman de Robert Harris, Conclave, r\u00e9alis\u00e9 par Edward Berger en 2024, prend [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":16,"featured_media":0,"parent":22850,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-34115","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/34115","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/users\/16"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=34115"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/34115\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":34142,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/34115\/revisions\/34142"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/22850"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=34115"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}