{"id":30441,"date":"2025-08-05T02:31:01","date_gmt":"2025-08-05T00:31:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/?page_id=30441"},"modified":"2025-08-05T04:54:46","modified_gmt":"2025-08-05T02:54:46","slug":"etty-hillesum","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/ressources\/etty-hillesum\/","title":{"rendered":"Le journal d\u2019Etty Hillesum, un chemin d\u2019individuation \u00e9clair\u00e9 par Jung"},"content":{"rendered":"<p><strong>Etty Hillesum (1914\u20131943), jeune femme juive n\u00e9erlandaise, nous a laiss\u00e9 une \u0153uvre d\u2019une rare intensit\u00e9 qui, \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9preuve, r\u00e9v\u00e8le un chemin d&rsquo;individuation que la pens\u00e9e de Carl Gustav Jung permet d&rsquo;\u00e9clairer. <\/strong><\/p>\n<p>Dans <em>Une vie boulevers\u00e9e<\/em>, son journal tenu de 1941 \u00e0 1943, suivi des Lettres de Westerbork, elle relate ce qu\u2019elle vit, tra\u00e7ant ainsi son \u00e9volution int\u00e9rieure. Ce r\u00e9cit, bien au-del\u00e0 du t\u00e9moignage historique bouleversant qu\u2019il constitue, peut \u00eatre lu comme une qu\u00eate de conscience et de libert\u00e9 int\u00e9rieure.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-30444 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Une-vie-bouleversee.jpg\" alt=\"\" width=\"364\" height=\"600\" srcset=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Une-vie-bouleversee.jpg 364w, https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Une-vie-bouleversee-182x300.jpg 182w\" sizes=\"auto, (max-width: 364px) 100vw, 364px\" \/><a href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/exec\/obidos\/ASIN\/2757885723\/carlgustavjungen\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"https:\/\/www.cgjung.net\/images\/achat-2.gif\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"25\" \/><\/a><\/p>\n<h2>Une voix plurielle vers le \u00ab&nbsp;Je&nbsp;\u00bb<\/h2>\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res pages du journal, le style d\u2019Etty Hillesum trahit un chaos int\u00e9rieur. Elle alterne les pronoms personnels : \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;tu&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;elle \u00bb \u2013 comme si plusieurs parts d\u2019elle-m\u00eame se disputaient la parole. Elle parle d\u2019elle \u00e0 la troisi\u00e8me personne lorsqu\u2019elle se rejette, se critique avec une grande duret\u00e9. Le \u00ab tu&nbsp;\u00bb semble \u00eatre l\u2019instance critique, grondant cette autre Etty qu\u2019elle ne parvient pas \u00e0 aimer.<\/p>\n<p>Mais peu \u00e0 peu, cette pluralit\u00e9 conflictuelle laisse place \u00e0 une unification int\u00e9rieure. Le \u00ab je&nbsp;\u00bb devient central, et le \u00ab tu&nbsp;\u00bb s\u2019adresse alors non plus \u00e0 une part d\u2019elle-m\u00eame, mais \u00e0 Dieu, ce Dieu qu\u2019elle d\u00e9couvre en elle, personnel et empreint de diff\u00e9rentes traditions religieuses. Ce glissement du regard marque la reconnaissance d\u2019une dimension int\u00e9rieure transpersonnelle, source d\u2019unification et de sens.<\/p>\n<h2>Une psychanalyse existentielle<\/h2>\n<p>Avant la guerre, Etty est une jeune femme cultiv\u00e9e, polyglotte, passionn\u00e9e de litt\u00e9rature russe, mais aussi tourment\u00e9e et d\u00e9pressive. Elle entame une th\u00e9rapie avec <a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/ressources\/hands-children\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Julius Spier<\/a>, chirologue, psychanalyste jungien, r\u00e9fugi\u00e9 juif allemand \u00e0 Amsterdam. Cette rencontre est d\u00e9cisive. Le lien est profond&nbsp;: th\u00e9rapeutique, spirituel, amoureux. Le transfert est puissant, porteur de transformation.<\/p>\n<p>C\u2019est aupr\u00e8s de lui qu\u2019elle amorce cette descente en elle-m\u00eame, qu\u2019elle apprend \u00e0 \u00ab faire silence&nbsp;\u00bb, \u00e0 \u00e9couter sa voix int\u00e9rieure, \u00e0 prier, \u00e0 s\u2019abandonner sans se fuir. La d\u00e9marche d\u2019Etty est \u00e0 la fois analytique et mystique. Elle note&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Je sentais que ce r\u00eave \u00e9tait un morceau de ma personnalit\u00e9 : il m\u2019appartenait, j&rsquo;y avais droit, je ne devais le conna\u00eetre si je voulais sentir ma personnalit\u00e9 compl\u00e8te. \u00bb (p.&nbsp;86)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le r\u00eave est consid\u00e9r\u00e9 comme une clef pour entrer en dialogue avec soi-m\u00eame : il n\u2019est pas d\u00e9coratif, il est fragment du Soi.<\/p>\n<h2>Aguerrie, jamais endurcie<\/h2>\n<p>\u00c0 mesure que la pers\u00e9cution s\u2019intensifie, Etty d\u00e9veloppe une posture int\u00e9rieure d\u2019une maturit\u00e9 bouleversante. Elle fait la distinction entre l\u2019endurcissement \u2013 qui ferme le c\u0153ur \u2013 et l\u2019aguerrissement \u2013 qui affine la lucidit\u00e9 sans perdre l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Je m\u2019aguerris, mais je ne m\u2019endurcirai probablement jamais. \u00bb (p.&nbsp;197)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette position int\u00e9rieure est d\u2019autant plus remarquable que l\u2019horreur cro\u00eet inexorablement autour d\u2019elle. Mais elle ne voile pas son regard. Elle voit et reste pr\u00e9sente, sans haine, consciente qu\u2019elle doit \u00eatre t\u00e9moin et qu\u2019elle doit relater les faits&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab La sensation tr\u00e8s nette qu&rsquo;en d\u00e9pit de toutes les souffrances inflig\u00e9es et de toutes les injustices commises, je&nbsp; ne parviens pas \u00e0 ha\u00efr les hommes. Et que toutes les atrocit\u00e9s perp\u00e9tr\u00e9es ne constituent pas une menace ext\u00e9rieure et lointaine, ext\u00e9rieure \u00e0 nous, mais qu&rsquo;elles sont toutes proches de nous et \u00e9manent de nous-m\u00eames, \u00eatres humains. Elles me sont ainsi plus famili\u00e8res et moins effrayantes \u00bb (p.&nbsp;107)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Elle refuse la projection du mal \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, elle le reconna\u00eet en l\u2019homme, en elle aussi, dans une lucidit\u00e9 sans ressentiment.<\/p>\n<p>Faisant partie des fonctionnaires envoy\u00e9s par le Conseil Juif \u00e0 Westerbork, un camp de transit pour les d\u00e9port\u00e9s avant leur acheminement vers les camps de la mort, elle fait plusieurs allers-retours entre Amsterdam o\u00f9 elle tient son journal, et Westerbork d\u2019o\u00f9 elle envoie ses lettres.<\/p>\n<h2>Le conte d\u2019Etty<\/h2>\n<p>\u00c0 travers ses \u00e9crits, Etty semble \u00e9crire un conte, l\u2019histoire d\u2019une transformation. Elle traverse une trag\u00e9die, mais au lieu de se refermer, elle s\u2019ouvre \u00e0 elle-m\u00eame, aux autres, au divin&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Quelle \u00e9trange histoire, tout de m\u00eame, que la mienne, celle de la fille qui ne savait pas s\u2019agenouiller. Ou variante \u2013 de la fille qui a appris \u00e0 prier.&nbsp;\u00bb (p. 242)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette phrase, \u00e0 la fois simple et bouleversante, r\u00e9sume \u00e0 elle seule la nature de son parcours : une conversion non religieuse, mais existentielle, qui lui permet d\u2019entrer dans une relation vivante au monde et \u00e0 son destin. Etty n\u2019a pas fui son \u00e9poque, ni les camps. Elle n\u2019a fui ni ses responsabilit\u00e9s, ni sa propre fragilit\u00e9. Elle a habit\u00e9 chaque instant de sa vie, m\u00eame les plus terribles, avec une intensit\u00e9 int\u00e9rieure qui force l\u2019admiration.<\/p>\n<p>Ainsi, elle a puis\u00e9 dans cette int\u00e9riorit\u00e9 une forme de r\u00e9sistance. Pas une r\u00e9sistance politique ou militaire, mais une r\u00e9sistance de l\u2019\u00e2me, ancr\u00e9e dans une foi in\u00e9branlable en la vie, en l\u2019humain.<\/p>\n<h2>La lumi\u00e8re dans l\u2019ab\u00eeme<\/h2>\n<p>Les Lettres de Westerbork, \u00e9crites entre juillet 1943 et septembre 1943, sont d\u2019une rare intensit\u00e9. Etty y d\u00e9crit avec un grand calme la r\u00e9alit\u00e9 du camp, les convois vers Auschwitz, les enfants, les familles. Son regard ne cesse d\u2019\u00eatre tendre, doux, attentif aux autres. M\u00eame lorsqu\u2019elle sait que la mort approche, son ton reste paisible. Dans sa derni\u00e8re lettre, avant son d\u00e9part avec ses parents et l\u2019un de ses fr\u00e8res dans un convoi dont nul ne reviendra, elle \u00e9crit simplement, laissant une ouverture sur l\u2019avenir :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Au revoir de nous quatre. \u00bb (p.&nbsp;345)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette simplicit\u00e9 n\u2019est pas une r\u00e9signation, c\u2019est une acceptation totale, une conscience pleine et \u00e9veill\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la fin. Elle n\u2019id\u00e9alise pas, elle voit. Mais elle ne se laisse pas \u00e9craser.<\/p>\n<h2>Etty Hillesum et Sabina Spielrein en miroir<\/h2>\n<p>Si tout semble opposer Etty Hillesum (1914\u20131943) et <a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/publications\/sabina-spielrein\/\">Sabina Spielrein<\/a> (1885\u20131942), \u00e0 commencer par leur diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge et de trajectoire, un regard attentif laisse entrevoir des r\u00e9sonances profondes. Juives toutes deux, n\u00e9es dans des familles bourgeoises cultiv\u00e9es, elles partagent une passion pour la langue russe et un m\u00eame attrait pour l\u2019introspection, nourri par une relation amoureuse&nbsp;: Carl Gustav Jung pour Sabina et Julius Spier (form\u00e9 par Jung) pour Etty.<\/p>\n<p>Brillantes, sensibles, exigeantes envers elles-m\u00eames, elles se sont engag\u00e9es sur un chemin int\u00e9rieur intens\u00e9ment v\u00e9cu. Conscientes du danger, elles poursuivent leur destin\u00e9e avec une lucidit\u00e9 tragique, sans c\u00e9der aux appels de leurs proches ni \u00e0 la tentation de fuir. Toutes deux seront broy\u00e9es \u00e0 quelques mois d\u2019intervalle par la barbarie nazie, l\u2019une \u00e0 Rostov-sur-le-Don, l\u2019autre \u00e0 Auschwitz, dans une Europe d\u00e9vast\u00e9e.<\/p>\n<p>Leurs \u00e9crits, retrouv\u00e9s bien apr\u00e8s leur mort, r\u00e9sonnent aujourd\u2019hui comme des t\u00e9moignages essentiels. Leur mise en regard \u00e9claire, en creux, les diff\u00e9rentes issues d\u2019un travail int\u00e9rieur confront\u00e9 \u00e0 l\u2019histoire et \u00e0 l\u2019inconscient.<\/p>\n<p>Jean-Pierre Robert, dans son article <a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/jprobert\/sabina-spielrein-fascine\/\">Sabina Spielrein fascine !<\/a>, s\u2019appuie sur le type psychologique de Sabina Spielrein tel qu\u2019il se d\u00e9gage de ses propres \u00e9crits et de ses confidences. De son c\u00f4t\u00e9, Etty Hillesum exprime avec clart\u00e9 ce qui, en elle, r\u00e9siste \u00e0 une domination par la pens\u00e9e&nbsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Ce n&rsquo;est pas de penser qui me tirera d&rsquo;affaire. Penser, c&rsquo;est une grande et belle occupation dans les \u00e9tudes, mais ce n&rsquo;est pas ce qui vous tire de situations psychologiques difficiles. [&#8230;] On ne peut dominer par la raison, laissons dont les fontaines du sentiment et de l&rsquo;intuition jaillir un peu elle aussi \u00bb. (p.&nbsp;58).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 travers ces quelques lignes, on mesure combien leurs cheminements int\u00e9rieurs, bien que men\u00e9s dans des contextes tr\u00e8s diff\u00e9rents, s\u2019appuient sur une m\u00eame sensibilit\u00e9 structurante.<\/p>\n<h2>L&rsquo;individuation comme acte de vie<\/h2>\n<p>Jung parlait de l\u2019individuation comme du processus par lequel l\u2019\u00eatre humain devient ce qu\u2019il est, en assumant les tensions contraires, en int\u00e9grant l\u2019ombre, en s\u2019ouvrant au Soi. Etty Hillesum nous offre une lecture personnelle de ce chemin&nbsp;: \u00e0 la fois ancr\u00e9e dans son \u00e9poque et connect\u00e9e \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 int\u00e9rieure transcendante.<\/p>\n<p><strong>Lire Etty Hillesum aujourd\u2019hui, c\u2019est entendre la voix d\u2019une femme qui a accompli, dans les circonstances les plus extr\u00eames, un travail int\u00e9rieur d\u2019une puissance rare. Son journal n\u2019est pas seulement un t\u00e9moignage historique, c\u2019est un acte de vie.<\/strong><\/p>\n<p><i>\u00c9diteur : Points \u2013 2025 \u2013 408 pages \u2013 ISBN 9782757885727\u2013 10,9 x 17,9 x 2 cm (poche)<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Ao\u00fbt 2025<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Etty Hillesum (1914\u20131943), jeune femme juive n\u00e9erlandaise, nous a laiss\u00e9 une \u0153uvre d\u2019une rare intensit\u00e9 qui, \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9preuve, r\u00e9v\u00e8le un chemin d&rsquo;individuation que la pens\u00e9e de Carl Gustav Jung permet d&rsquo;\u00e9clairer. 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