{"id":29265,"date":"2025-07-31T09:20:57","date_gmt":"2025-07-31T07:20:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/?page_id=29265"},"modified":"2025-08-07T04:19:15","modified_gmt":"2025-08-07T02:19:15","slug":"alchimie-jazz","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/ryan-nielsen\/alchimie-jazz\/","title":{"rendered":"L\u2019ordinaire radical : John McNeil et l\u2019alchimie du jazz"},"content":{"rendered":"<p><strong>Le trompettiste Ryan Nielsen explore le jazz \u00e0 travers le prisme de l\u2019alchimie et de la psychologie jungienne, en hommage \u00e0 son mentor John McNeil. Une image issue d\u2019un r\u00eave \u00e9veill\u00e9 l\u2019a conduit \u00e0 Boston pour \u00e9tudier directement aupr\u00e8s de McNeil, l\u2019arrachant \u00e0 son \u00e9ducation mormone. Dans l\u2019alchimie propre \u00e0 l\u2019approche de McNeil, l\u2019ordinaire radical ou l\u2019acceptation profonde de soi, constitue le c\u0153ur de l\u2019opus alchimique.<\/strong><\/p>\n<p>Le texte est parsem\u00e9 de liens musicaux : des portes sonores invitant le lecteur non seulement \u00e0 lire, mais \u00e0 \u00e9couter et \u00e0 vivre l\u2019exp\u00e9rience.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/jps\/articles\/ryan-nielsen\/alchemy-of-jazz\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Version anglaise de cet article<\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-29087 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/breaking-through.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"398\" srcset=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/breaking-through.jpg 600w, https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/breaking-through-300x199.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<h6 style=\"text-align: center;\"><strong>\u00ab Breaking Through \u00bb [Franchir] par Holly Parson Nielsen<\/strong><\/h6>\n<div style=\"border: 1px solid #ccc; padding: 10px; background-color: #f9f9f9;\">\n<p><span style=\"color: #008000;\"><strong>Note des \u00e9diteurs adress\u00e9e \u00e0 un public francophone<\/strong><\/span><br \/>\nCe texte, sign\u00e9 par un musicien de jazz am\u00e9ricain d\u2019exception, m\u00e9rite qu\u2019on prenne le temps de s\u2019y plonger. Il s\u2019inscrit dans un univers anglo-saxon o\u00f9 jazz, alchimie et psychologie jungienne se r\u00e9pondent. Certaines formules peuvent d\u00e9router au premier abord, mais elles prennent tout leur sens au fil de la lecture. L\u2019article r\u00e9sonnera tout particuli\u00e8rement chez les lecteurs familiers de l&rsquo;alchimie, de l\u2019univers musical, et plus encore du jazz.<\/p>\n<\/div>\n<h2>Plan de l\u2019article<\/h2>\n<p>Comme cet article explore les correspondances entre l\u2019alchimie et le jazz, sa structure refl\u00e8te celle d\u2019une performance jazz :&nbsp;<\/p>\n<ul>\n<li>Intro \u2013 <a href=\"#Intro\">John McNeil<\/a><\/li>\n<li>Premier solo \u2013 <a href=\"#Premier\">Le choix et l\u2019ordinaire radical<\/a><\/li>\n<li>Deuxi\u00e8me solo \u2013 <a href=\"#Deuxieme\">L\u2019ordinaire radical comme Mercurius<\/a><\/li>\n<li>Interlude \u2013 <a href=\"#Interlude\">John et le temple mormon<\/a><\/li>\n<li>Troisi\u00e8me solo \u2013 <a href=\"#Troisieme\">L\u2019\u00e9preuve de l\u2019authenticit\u00e9<\/a><\/li>\n<li>Head Out (le th\u00e8me principal) \u2013 <a href=\"#Head\">L\u2019alchimie du jazz<\/a><\/li>\n<li>Outro (le final) \u2013 <a href=\"#Outro\">La sagesse de Sophia dans la mati\u00e8re<\/a><\/li>\n<li>Riff (une figure r\u00e9p\u00e9t\u00e9e) \u2013 <a href=\"#Riff\">Quand tu t\u2019acceptes comme \u00e7a<\/a><\/li>\n<\/ul>\n<h2>Le langage de l\u2019alchimie<\/h2>\n<p>Je suis tomb\u00e9 amoureux de l\u2019univers de Jung \u00e0 cause de cette id\u00e9e que les nombreuses facettes de notre \u00eatre aspirent \u00e0 \u00eatre connues, vues, et t\u00e9moins de leur propre existence. Qu\u2019il y a en nous bien plus que ce que nous percevons consciemment. Qu\u2019<em>il existe en nous une part qui nous conna\u00eet mieux que nous nous connaissons nous-m\u00eames,<\/em> comme aime \u00e0 le dire James Hollis.<\/p>\n<p>J\u2019aimais aussi cette id\u00e9e que cette part de nous poss\u00e8de une intelligence inn\u00e9e et communique dans le langage du symbole et de la m\u00e9taphore \u2014 \u00e0 travers nos r\u00eaves, mythes, contes de f\u00e9es, sympt\u00f4mes, l\u2019astrologie et l\u2019alchimie. Pour moi, ces domaines sont comme des terrains de jeu o\u00f9 nous pouvons r\u00e9apprendre notre premi\u00e8re langue : la m\u00e9taphore.<\/p>\n<p>Cet accent mis sur le symbole et la m\u00e9taphore m\u2019a profond\u00e9ment marqu\u00e9, car j\u2019avais v\u00e9cu dans un monde o\u00f9 tout est pris au pied de la lettre, de fa\u00e7on monotone pendant des d\u00e9cennies avant de rencontrer Jung, ayant grandi dans le mormonisme. (M\u00eame si j\u2019ai depuis quitt\u00e9 l\u2019\u00c9glise mormone, je connais de nombreux mormons nuanc\u00e9s dont la vie n\u2019est en rien <em>monotone<\/em>.)<\/p>\n<p>En commen\u00e7ant \u00e0 pr\u00eater attention \u00e0 mes r\u00eaves, cette voix qui s&rsquo;en tenait au sens litt\u00e9ral en moi surgissait encore pour rejeter les images oniriques qui me semblaient \u00e9tranges. C\u2019est alors que je me tournais vers l\u2019alchimie. Souvent, lorsqu\u2019un r\u00eave me pr\u00e9sentait une image si inhabituelle que <em>je ne pouvais en saisir le sens<\/em>, je cherchais cette image ou ce symbole dans un texte alchimique, et j\u2019y trouvais une r\u00e9sonance.<\/p>\n<p><strong>Ces r\u00e9f\u00e9rences alchimiques ouvraient des portes pour danser avec l\u2019image du r\u00eave de mani\u00e8re inattendue. Peu \u00e0 peu, je me surprenais \u00e0 dire : <em>Je me sens en trois dimensions pour la premi\u00e8re fois de ma vie.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Les alchimistes commen\u00e7aient leur \u0153uvre (l\u2019<em>opus<\/em>) avec la mati\u00e8re brute de la vie, qu\u2019ils appelaient la <em>prima materia<\/em> (boue, excr\u00e9ments ou autres substances ordinaires). Ils pla\u00e7aient cette <em>prima materia<\/em> dans leur atelier, dans un flacon de verre appel\u00e9 <em>alambic<\/em>.<\/p>\n<p><strong>L\u2019alambic \u00e9tait le contenant de tout le processus, une sorte de <em>temenos<\/em> pour la transformation.<\/strong><\/p>\n<p>Il devait \u00eatre herm\u00e9tiquement ferm\u00e9 (herm\u00e9tiquement, comme Herm\u00e8s, ce dieu farceur aux multiples visages), afin que la chaleur de la transformation ne s\u2019\u00e9chappe pas.<\/p>\n<p><strong>L\u2019alchimiste travaillait ensuite avec cette <em>prima materia<\/em> pour la transformer (et se transformer lui-m\u00eame) en <em>lapis<\/em>, la pierre philosophale, l\u2019or alchimique, ou le Soleil alchimique.<\/strong><\/p>\n<p>Cela passait par diff\u00e9rentes op\u00e9rations :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La s\u00e9paration<\/strong> (<em>separatio<\/em>) : une forme de diff\u00e9renciation. On pourrait \u00e9voquer ici le th\u00e8me du tri, si fr\u00e9quent dans les contes.<\/li>\n<li><strong>La dissolution<\/strong> (<em>solutio<\/em>) : certaines rigidit\u00e9s doivent \u00eatre dissoutes pour que naisse une nouvelle vie. Le puits est souvent le seuil vers cette nouveaut\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La coagulation<\/strong> (<em>coagulatio<\/em>) : la glu de l\u2019attachement. Enchev\u00eatr\u00e9e, elle nous emp\u00eache d\u2019\u00eatre nous-m\u00eames, comme les figures de belles-m\u00e8res ou de pactes diaboliques dans les contes. Mais diff\u00e9renci\u00e9e, elle devient la relation, permettant la connaissance de soi et de l\u2019autre, comme dans ces m\u00eames contes o\u00f9 apparaissent des figures de guides ou de mentors.<\/li>\n<li><strong>La calcination<\/strong> (<em>calcinatio<\/em>) : une chaleur intense est parfois n\u00e9cessaire pour transformer les parties de nous qui n\u2019\u00e9voluent plus. Pensons \u00e0 Vassilissa, dont le feu, donn\u00e9 par Baba Yaga, consume ceux qui ne peuvent suivre son renouveau.<\/li>\n<li><strong>Le mariage int\u00e9rieur<\/strong> (<em>conjunctio<\/em>) : l&rsquo;union des p\u00f4les qui semblent oppos\u00e9s en nous, image de Shiva et Shakti (tantrisme), du Yin et du Yang (tao\u00efsme), du F\u00e9minin et du Masculin (Gr\u00e8ce-Rome). Lorsqu\u2019elle est m\u00fbrement diff\u00e9renci\u00e9e, la <em>conjunctio<\/em> repr\u00e9sente la jonction de ces oppos\u00e9s (apparents) \u00e0 travers une friction qui pousse vers la mort et la renaissance \u2014 parfois discr\u00e8te, parfois radicale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les sept m\u00e9taux (du plomb \u00e0 l\u2019or) correspondaient symboliquement aux sept plan\u00e8tes (de Saturne au Soleil), l\u2019objectif \u00e9tant de transformer la <em>prima materia<\/em> en or alchimique \/ soleil, c\u2019est-\u00e0-dire en <em>lapis<\/em>.<\/p>\n<p>La plupart des alchimistes ne comprenaient pas cela de fa\u00e7on litt\u00e9rale. Ils ne croyaient pas fabriquer de l\u2019or r\u00e9el. Ils percevaient plut\u00f4t le processus dans l\u2019alambic comme le reflet de leur vie int\u00e9rieure, myst\u00e9rieusement connect\u00e9e \u00e0 la mati\u00e8re.<\/p>\n<p><strong>Peut-\u00eatre le plus myst\u00e9rieux de tous est <em>Mercurius<\/em>, l\u2019agent de transformation.<\/strong><\/p>\n<p><em>Mercurius<\/em> \u00e9tait dit pr\u00e9sent en trois lieux \u00e0 la fois : dans la <em>prima materia<\/em>, dans la pierre philosophale, et dans les alchimistes eux-m\u00eames. Il vivait aussi dans trois temps : le d\u00e9but, le milieu et la fin de l\u2019\u0153uvre. Comme l\u2019explique merveilleusement Liz Greene :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab L\u2019alchimiste ne transforme pas quelque chose en autre chose [\u2026] Elle lib\u00e8re ce qui a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0 [\u2026] Rien n\u2019est ajout\u00e9, rien n\u2019est retir\u00e9. \u00bb (Greene, 1988, p. 267)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>J\u2019aime cette id\u00e9e que nous sommes d\u00e9j\u00e0 entiers, en ce sens.<\/p>\n<p><strong>Dans la vie \u00e9veill\u00e9e, les alchimistes acc\u00e9daient \u00e0 la fonction onirique de la psych\u00e9 et collaboraient avec elle \u00e0 travers les mat\u00e9riaux de leur atelier. Ils suivaient ou s\u2019accordaient au mouvement de la psych\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p>Dans la communaut\u00e9 jungienne d\u2019aujourd\u2019hui, je retrouve cette \u00e9coute dans l\u2019approche <em>BodyDreaming<\/em> de Marian Dunlea pour traiter les traumatismes d\u00e9veloppementaux.<\/p>\n<p>Von Franz, Jung et d\u2019autres percevaient une r\u00e9sonance entre les mat\u00e9riaux, les processus et les \u00e9tats de l\u2019alchimie, et les mouvements de la psych\u00e9 ou de l\u2019\u00e2me. Jung disait m\u00eame que <em>Mercurius<\/em> \u00e9tait le \u201cd\u00e9but et la fin\u201d du travail. Pas de <em>Mercurius<\/em>, pas de transformation. Cet article vise justement \u00e0 d\u00e9mystifier <em>Mercurius<\/em>.<\/p>\n<p><strong>J\u2019aime jouer avec l\u2019image de la <em>prima materia<\/em> comme symbole des sympt\u00f4mes, de la psych\u00e9 pathologisante, ou des \u00e9v\u00e9nements de vie per\u00e7us comme adverses.<\/strong><\/p>\n<p>Et j\u2019aime la vision de Liz Greene du <em>lapis<\/em>, de l\u2019or ou du soleil comme symbole du <em>sentiment inn\u00e9 de l\u00e9gitimit\u00e9 et d\u2019unicit\u00e9<\/em>, une authenticit\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e des attachements et du regard collectif.<\/p>\n<p>En tant que musicien de jazz, ces images r\u00e9sonnent avec moi.<\/p>\n<p><strong>Comme l\u2019alchimie, le jazz valorise l\u2019authenticit\u00e9 (l\u2019or alchimique), forg\u00e9e sur sc\u00e8ne (l\u2019alambic), transformant spontan\u00e9ment la merde de la vie (la <em>prima materia<\/em>, qu\u2019on appelle le Blues) en jeu cr\u00e9atif (l\u2019<em>opus<\/em>).<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 la fois ludique et profond\u00e9ment s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Une diff\u00e9rence essentielle entre l\u2019alchimie traditionnelle et celle du jazz est que les musiciens de jazz passent des milliers d\u2019heures seuls \u00e0 pratiquer, comme les alchimistes seuls dans leur <em>atelier<\/em>. On appelle cela le <em>shed <\/em>(cabane), comme la cabane \u00e0 bois, o\u00f9 l\u2019on va fendre du bois pour le feu.<\/p>\n<p><strong>Mais dans le jazz, on ne peut accomplir l\u2019<em>opus<\/em> seul. Ce n\u2019est que par l\u2019improvisation collective, avec d\u2019autres, qu\u2019on affine et approfondit l&rsquo;exp\u00e9rience de qui nous sommes.<\/strong><\/p>\n<p>Puisque j\u2019\u00e9cris sur les correspondances entre l\u2019alchimie et le jazz, ce texte suit la forme d\u2019une performance jazz : Intro, Solo, Solo, Interlude, Troisi\u00e8me solo, Head Out (le th\u00e8me principal), Outro (le final), Riff (une figure r\u00e9p\u00e9t\u00e9e).<\/p>\n<p>M\u00eame si nous ne savons jamais o\u00f9 la musique nous emm\u00e8nera, chaque membre du public fait partie du groupe. Votre pr\u00e9sence transforme la musique, tout comme elle transformera la vie de ce texte.<\/p>\n<h2><a id=\"Intro\"><\/a>Intro \u2013 John McNeil<\/h2>\n<p>Ayant ouvert une porte entre le pays du jazz et le pays de Jung, je souhaite partager certaines exp\u00e9riences initiatiques que j\u2019ai v\u00e9cues gr\u00e2ce \u00e0 un mentor qui est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 subitement en septembre 2024. Je le fais, du moins en partie, par besoin de rituel \u2014 pour disposer d\u2019un espace o\u00f9 je puisse me souvenir et me recueillir, en l\u2019absence de service fun\u00e9raire.<\/p>\n<p>Son nom est John McNeil. Cet article lui rend hommage.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">Pour une introduction parfaite au sens de l&rsquo;humour <em>excentrique<\/em> de John, allez sur YouTube et tapez&nbsp;: <em>\u00ab Happy Holidays from Hush Point \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p><strong>John est une ic\u00f4ne dans le monde du jazz : il est le musicien des musiciens.<\/strong><\/p>\n<p>Il a \u00e9t\u00e9 trompettiste dans le Horace Silver Quintet et a jou\u00e9 sur des dizaines d\u2019albums avec une voix musicale tout \u00e0 fait unique.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>Vous pouvez \u00e9couter par exemple son interpr\u00e9tation de <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=dcuwB-Zar-M\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">The Old Standard<\/a>, sur son album Fortuity.<\/em><\/p>\n<p>Il m\u2019a un jour confi\u00e9 \u00eatre particuli\u00e8rement fier de cette performance, en partie parce que, un mois avant la session, sa CMT (maladie de Charcot-Marie-Tooth) s\u2019\u00e9tait raviv\u00e9e. Cette maladie neuromusculaire l\u2019a accompagn\u00e9 toute sa vie, lui donnant, selon ses mots, \u00ab l\u2019impression d\u2019avoir un fusil braqu\u00e9 sur la t\u00eate&nbsp;\u00bb. Cet \u00e9pisode-l\u00e0 avait rendu sa main droite inutilisable, alors que c&rsquo;est celle que les trompettistes utilisent le plus.<\/p>\n<p><strong>Devant le choix d\u2019annuler la session ou de jouer de la main gauche, il a choisi de jouer de la main gauche.<\/strong><\/p>\n<p>Et pourtant, en \u00e9coutant l\u2019album, on ne le devinerait jamais.<\/p>\n<p>Autre chose importante \u00e0 savoir sur John : il aurait <em>d\u00e9test\u00e9<\/em> le jargon jungien, et il ne se serait pas priv\u00e9 pour nous le dire.<\/p>\n<p>Il se m\u00e9fiait du langage qui permettait aux experts de se placer au-dessus de leurs \u00e9l\u00e8ves ; du langage qui servait de gardien aux structures de pouvoir, quelles qu\u2019elles soient ; et plus encore du langage utilis\u00e9 pour intellectualiser \u00e0 vide, celui qui permet de faire semblant d\u2019avoir une exp\u00e9rience v\u00e9cue alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, on s\u2019en sert pour \u00e9viter de se confronter \u00e0 soi-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>John \u00e9tait le m\u00eame homme en toute circonstance.<\/strong><\/p>\n<p>Chaque instant, chaque interaction, portait sa signature. Il laissait aux autres le soin d\u2019en juger. Il pouvait \u00eatre exasp\u00e9rant de t\u00e9nacit\u00e9. Il m\u2019appelait (ainsi que tout le monde) \u00ab Sweetie&nbsp;\u00bb. Et puisqu\u2019on parle de douceur : son attachement \u00e0 l\u2019amour de sa vie, Lolly,&nbsp;avec qui il a v\u00e9cu plus de 40 ans, exprimait une tendresse, un respect, un esprit et un humour partag\u00e9s o\u00f9 aucun sujet n\u2019\u00e9tait tabou.<\/p>\n<p>Quand la m\u00e8re d\u2019un futur \u00e9l\u00e8ve lui demanda : \u00ab Si mon fils vient \u00e9tudier avec vous, que lui apprendrez-vous ? \u00bb, il comprit qu&rsquo;elle voulait dire : \u00ab Je ne respecte pas l\u2019art auquel vous avez consacr\u00e9 votre vie, et je pense que c\u2019est une perte de temps et d\u2019argent pour mon fils. \u00bb John, sentant son pr\u00e9jug\u00e9, entra dans un st\u00e9r\u00e9otype, en r\u00e9pondant : \u00ab Eh bien, d\u2019abord, je vais lui apprendre \u00e0 attacher l\u2019\u00e9lastique pour que l\u2019aiguille ne laisse pas de marque. \u00bb [Ndlr : Allusion ironique \u00e0 un st\u00e9r\u00e9otype sur les musiciens de jazz utilisant de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, l\u2019\u00e9lastique servant \u00e0 faire gonfler les veines avant une injection.] Autrement dit : \u00ab Je ne daignerai pas r\u00e9pondre \u00e0 votre question. \u00bb<\/p>\n<p>Quand il m\u2019a racont\u00e9 \u00e7a, j\u2019en suis rest\u00e9 sans voix. Cela ne faisait aucune diff\u00e9rence que vous soyez le pape, le pr\u00e9sident du New England Conservatory, un coll\u00e8gue, un \u00e9tudiant, un inconnu ou la m\u00e8re d\u2019un \u00e9tudiant potentiel : John se pr\u00e9sentait toujours tel qu&rsquo;il \u00e9tait, partout o\u00f9 il allait.<\/p>\n<p>Cette capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre lui-m\u00eame faisait de lui un guide id\u00e9al dans l\u2019alchimie du jazz. Car au c\u0153ur de son enseignement, de son \u00e9criture, de son art, se trouvait cette acceptation de soi profond\u00e9ment ordinaire, ce qu\u2019il appelait \u00ab l\u2019ordinaire radical \u00bb.<\/p>\n<h2><a id=\"Premier\"><\/a>Premier solo \u2013 Le choix et l\u2019ordinaire radical<\/h2>\n<p><strong>Dans l\u2019alchimie de l\u2019approche de John envers le jazz, l\u2019ordinaire radical, ou l\u2019acceptation radicale de soi, est le c\u0153ur de l\u2019opus.<\/strong><\/p>\n<p>Et, paradoxalement, une telle acceptation radicale ne peut se cultiver seul. L&rsquo;acceptation radicale de soi exige la relation, elle exige de jouer avec d\u2019autres musiciens. Une des descriptions les plus claires de ce paradoxe vient de Liz Greene, analyste jungienne, chercheuse et astrologue :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Je ne pourrais avoir conscience de toi sans projeter une part de moi sur toi, et toi sur moi. Mais en cr\u00e9ant ce va-et-vient \u00e9nerg\u00e9tique, nous allons in\u00e9vitablement nous forcer mutuellement \u00e0 nous d\u00e9finir pour survivre en tant qu\u2019individus. Sans projection, nous n\u2019interagirions jamais ; nous ne nous reconna\u00eetrions pas \u2014 et nous ne nous reconna\u00eetrions pas nous-m\u00eames. Et alors, nous serions vraiment condamn\u00e9s, car nous n\u2019aurions aucune capacit\u00e9 de choix. \u00bb<br \/>\n(Greene 2023, p. 66)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Elle aurait tout aussi bien pu parler du jazz. Et c\u2019est la <em>capacit\u00e9 de choix<\/em> dont parle Liz Greene qui fut pr\u00e9cis\u00e9ment le point de d\u00e9part de mon apprentissage avec John.<\/p>\n<p>Lors de notre premi\u00e8re le\u00e7on ensemble, j\u2019avais une conception tr\u00e8s diff\u00e9rente de l\u2019improvisation que lui. Je pensais que cela consistait \u00e0 r\u00e9citer des phrases que j\u2019avais m\u00e9moris\u00e9es, telles que jou\u00e9es par d\u2019autres musiciens de jazz. On appelle \u00e7a des <em>licks<\/em>. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, quand j\u2019improvisais, je ne faisais pas mes propres choix. Je me cachais derri\u00e8re les sons des autres que j\u2019avais appris par c\u0153ur.<\/p>\n<p><strong>Mais pour John, l\u2019improvisation, ce n\u2019est rien de plus, ni de moins, que faire des choix&nbsp;: ses <em>propres<\/em> choix.<\/strong><\/p>\n<p>John entendit tout de suite ce que je faisais et me con\u00e7ut un exercice \u00e0 partir de deux structures musicales de base. Il limita mes choix avec des consignes simples. Les choix \u00e9taient simples et restreints pour \u00e9viter que cela ne devienne \u00e9crasant. Mais c&rsquo;\u00e9taient les <em>miens<\/em>. En une semaine, j\u2019entendais et jouais des sons que je n\u2019avais jamais produits auparavant.<\/p>\n<p>Un an plus tard, je suis all\u00e9 le voir pour une discussion qui a chang\u00e9 ma vie d\u2019artiste, d\u2019enseignant, de musicien, de personne.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Moi : John, il faut qu\u2019on parle d\u2019enseignement.<\/p>\n<p>John : Oh ! Enseigner, c\u2019est facile !<\/p>\n<p>Moi : Comment \u00e7a, facile ?!<\/p>\n<p>John : Tout le monde apprend de la m\u00eame fa\u00e7on&nbsp;: exposition et r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n<p>Moi (pensant en moi-m\u00eame que c&rsquo;\u00e9tait une h\u00e9r\u00e9sie. Tout le monde apprend de la m\u00eame mani\u00e8re ?) : Bon, admettons. Mais alors, comment fais-tu pour que tes \u00e9l\u00e8ves r\u00e9p\u00e8tent de mani\u00e8re cr\u00e9ative ?<\/p>\n<p>John : Simple. Tu dois juste t\u2019assurer qu\u2019ils font des choix tout le temps pendant qu\u2019ils s\u2019exercent.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il le disait comme si c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9vidence m\u00eame. Mais pour moi, c\u2019\u00e9tait r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<blockquote>\n<p>Juste s\u2019assurer qu\u2019on fait des choix tout le temps pendant la pratique.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Durant toutes mes ann\u00e9es d\u2019\u00e9tude musicale, je n\u2019avais jamais rencontr\u00e9 une p\u00e9dagogie centr\u00e9e sur le choix. Toutes les autres m\u00e9thodes \u00e9taient fond\u00e9es sur la m\u00e9morisation par c\u0153ur.<\/p>\n<p><strong>Le choix. Un choix simple, non paralysant. C\u2019\u00e9tait le d\u00e9but, le milieu et la fin du chemin que John avait trac\u00e9 pour que je puisse, un jour, ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;ordinaire en moi.<\/strong><\/p>\n<p>Et ces rencontres r\u00e9p\u00e9t\u00e9es avec ma part ordinaire ont fini par faire na\u00eetre en moi une l\u00e9gitimit\u00e9 et une unicit\u00e9&nbsp;inn\u00e9es. L\u2019ordinaire radical, pratiqu\u00e9 \u00e0 travers des choix simples, \u00e9tait le catalyseur de la cr\u00e9ativit\u00e9 dans le studio de John.<\/p>\n<p>Et&nbsp;pas n\u2019importe quel choix. Pour lib\u00e9rer la cr\u00e9ativit\u00e9, les choix devaient para\u00eetre <em>\u00e9vidents<\/em> \u00e0 la personne elle-m\u00eame. \u00ab Ce qui est \u00e9vident pour toi ne l\u2019est ni pour moi, ni pour personne \u00bb, me rappelait-il souvent.<\/p>\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, pour John, le fait de chercher \u00e0 atteindre ou \u00e0 forcer quelque chose d\u00e9tournait les gens de leur cr\u00e9ativit\u00e9 inn\u00e9e. Cela tranchait radicalement avec ma formation musicale pr\u00e9c\u00e9dente.<\/p>\n<p><strong>John me r\u00e9p\u00e9tait simplement&nbsp;:&nbsp;\u00ab Ce qui est ordinaire pour toi, c\u2019est ce que tu es. \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Je lui ai un jour demand\u00e9 : \u00ab Quel est le plus grand obstacle pour les \u00e9tudiants en musique aujourd\u2019hui&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Il a r\u00e9pliqu\u00e9 sans h\u00e9siter : \u00ab Facile. Ils essaient de bien jouer. \u00bb<\/p>\n<p>Intrigu\u00e9 et un peu troubl\u00e9, j\u2019ai r\u00e9pondu : \u00ab \u00c9videmment qu\u2019on essaie de bien jouer, John ! C\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on est \u00e0 l\u2019\u00e9cole, non ? Apprendre \u00e0 bien jouer ! \u00bb<\/p>\n<p>Ce \u00e0 quoi il a r\u00e9pondu : \u00ab Voil\u00e0 tout le probl\u00e8me. Combien de musiciens connais-tu qui jouent mal expr\u00e8s ? \u00bb<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 silencieux. \u00ab Aucun \u00bb, ai-je r\u00e9pondu.<\/p>\n<p>\u00ab Alors c\u2019est de l\u2019\u00e9nergie gaspill\u00e9e. Tu d\u00e9penses une \u00e9nergie qui pourrait \u00eatre consacr\u00e9e \u00e0 la t\u00e2che elle-m\u00eame, juste parce que tu essaies de bien la faire. \u00bb<\/p>\n<p>Tu m\u2019as eu, John.<\/p>\n<h2><a id=\"Deuxieme\"><\/a>Deuxi\u00e8me solo \u2013 L\u2019ordinaire radical comme <em>Mercurius<\/em><\/h2>\n<p>Pour traduire l\u2019univers de John dans le langage de l\u2019alchimie : l\u2019ordinaire radical, c\u2019est <em>Mercurius<\/em>, cet agent de transformation insaisissable dans l\u2019\u0153uvre de l\u2019alchimiste et dans le processus cr\u00e9atif. Pour John, le choix \u00e9tait un chemin particuli\u00e8rement efficace pour le lib\u00e9rer.<\/p>\n<p>Ma pr\u00e9sentation pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e du r\u00f4le de <em>Mercurius<\/em> en alchimie vient de Liz Greene :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab \u00c0 travers le prisme de l\u2019alchimie, on peut voir le potentiel dans la merde [\u2026]. La prima materia est le commencement de l\u2019opus. \u00c0 la fin se trouve le lapis [\u2026] parfois appel\u00e9e or [\u2026] une sensation d\u2019essence individuelle.&nbsp;<\/p>\n<p>Si une personne n\u2019a pas ce sentiment de l\u00e9gitimit\u00e9 int\u00e9rieure et d\u2019unicit\u00e9, alors elle est \u00e0 la merci du collectif et des \u00e9v\u00e9nements ext\u00e9rieurs [\u2026].<\/p>\n<p>Les alchimistes croyaient que le lapis [\u2026] aussi appel\u00e9e Mercurius [\u2026] avait un effet catalytique sur le monde autour de lui. Autrement dit, le lapis transformait d\u2019autres substances grossi\u00e8res par sa seule pr\u00e9sence. \u00bb<br \/>\n(Greene, 1988, p. 265)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Par sa seule pr\u00e9sence.<\/strong><\/p>\n<p>John aurait pu dire que le <em>lapis<\/em> transforme la merde en \u00e9tant simplement ordinaire. Mais ce myst\u00e8re alchimique va encore plus loin. Toujours selon Liz Greene :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Pourtant, Mercurius est aussi la <em>prima materia\u2014<\/em>la base, naus\u00e9abonde, diabolique, conflictuelle en nous. Il existe une unit\u00e9 secr\u00e8te entre Mercurius comme substance brute et Mercurius comme or alchimique. Les excr\u00e9ments qui causent la honte et la culpabilit\u00e9 sont identiques \u00e0 la figure lumineuse du Christ.<\/p>\n<p>L\u2019alchimiste ne transforme pas une chose en une autre [\u2026]. Elle lib\u00e8re ce qui a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0 [\u2026]. Rien n\u2019est ajout\u00e9, rien n\u2019est retir\u00e9. Mais une transformation alchimique a lieu. Plus paradoxal encore : l\u2019alchimiste se consid\u00e9rait elle-m\u00eame comme Mercurius. \u00bb<br \/>\n(Greene, 1988, p. 266-267)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ainsi, <em>Mercurius<\/em> est une substance myst\u00e9rieuse, un agent de transformation int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, pr\u00e9sent dans la merde de la vie (le blues, la <em>prima materia<\/em>), pr\u00e9sent dans le <em>lapis<\/em> ou or alchimique (le sentiment d\u2019unicit\u00e9 int\u00e9rieure), <em>et<\/em> pr\u00e9sent dans les alchimistes eux-m\u00eames.<\/p>\n<p><strong>L\u2019art consiste donc \u00e0 lib\u00e9rer ce qui a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Rien n\u2019est ajout\u00e9. Rien n\u2019est enlev\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p>Traduit dans le langage de John :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Ce qui est \u00e9vident et ordinaire pour toi <em>est<\/em> l\u2019agent de transformation dans le processus cr\u00e9atif. Il ne te manque <em>rien<\/em>. Et tu rencontreras ton sentiment d\u2019unicit\u00e9 int\u00e9rieure dans la mesure o\u00f9 tu acceptes et fais confiance, de fa\u00e7on radicale, \u00e0 ton ordinaire tortueux, sinueux (<em>Mercurius<\/em>).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Traduit dans le langage du Christ :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Consid\u00e9rez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne peinent ni ne filent ; et pourtant, Salomon dans toute sa gloire n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 v\u00eatu comme l\u2019un d\u2019eux. \u00bb<br \/>\n(Matthieu 6:28, version King James)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Traduit dans le langage du Bouddha :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Le miracle, ce n\u2019est pas de marcher sur l\u2019eau.<br \/>\nLe miracle, c\u2019est de marcher sur la terre verte. \u00bb<br \/>\n(Thich Nhat Hanh, 1995, p. 23)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Traduit en langage du mythe grec :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Narcisse, apr\u00e8s avoir rencontr\u00e9 le soi sous forme d\u2019un autre, parl\u00e9 aux arbres, resplendi et finalement \u00e9t\u00e9 consum\u00e9 par le feu de l\u2019amour, devient une fleur ordinaire. \u00bb<br \/>\n(Moore, 1992)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Sois ordinaire.<\/strong><\/p>\n<h2><a id=\"Interlude\"><\/a>Interlude \u2013 John et le temple mormon<\/h2>\n<blockquote>\n<p>\u00ab\u202fLe symbole est cette parole qui sort par la bouche, qu\u2019on ne prononce pas, mais qui remonte des profondeurs du Soi comme une parole de force et de d\u00e9tresse et qui se pose sur la langue inopin\u00e9ment [\u2026].\u202f\u00bb<br \/>\n(C.G. Jung, <a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/livrerouge\/\">Le Livre Rouge<\/a>, version texte, p. 432)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Que John m\u2019initie \u00e0 un tel myst\u00e8re s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 clair lors de l\u2019une de mes premi\u00e8res exp\u00e9riences d\u2019imagination active \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. Pour comprendre cela, un peu de contexte est n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>J\u2019ai grandi dans l\u2019\u00c9glise mormone. Ayant quitt\u00e9 le mormonisme sept ans avant d\u2019\u00e9crire ces lignes, on pourrait dire que je me consid\u00e8re aujourd\u2019hui comme un mormon en voie de gu\u00e9rison.<\/p>\n<p>Dans l\u2019\u00c9glise mormone, il existe des ordonnances (des rites consid\u00e9r\u00e9s comme n\u00e9cessaires au salut) r\u00e9serv\u00e9es aux plus fid\u00e8les. L\u2019une d\u2019elles s\u2019appelle l\u2019<em>endowment<\/em> (ou dotation). Ce rituel rejoue l\u2019histoire d\u2019Adam et \u00c8ve, sous la forme d\u2019un r\u00e9cit qui d\u00e9crit la <em>progression \u00e9ternelle<\/em> de la vie pr\u00e9-terrestre \u00e0 l\u2019au-del\u00e0, en passant par la vie terrestre, et o\u00f9 l\u2019on gravit les diff\u00e9rents <em>royaumes c\u00e9lestes<\/em>.<\/p>\n<p>Pour acc\u00e9der \u00e0 cet <em>endowment<\/em> (ou dotation), il faut \u00eatre d\u00e9clar\u00e9 \u00ab digne \u00bb par un<em> juge en Isra\u00ebl,<\/em> c\u2019est-\u00e0-dire un membre du clerg\u00e9 mormon &#8211; exclusivement masculin -, en r\u00e9pondant \u00e0 une s\u00e9rie de questions cens\u00e9es \u00e9valuer sa fid\u00e9lit\u00e9 au mormonisme, sa loyaut\u00e9 et son ob\u00e9issance aux dirigeants masculins de l\u2019\u00c9glise. Une fois d\u00e9clar\u00e9 digne, on re\u00e7oit un laisser-passer appel\u00e9 <em>recommandation au temple<\/em>, qui permet d\u2019entrer dans un temple mormon pour participer \u00e0 l&rsquo;<em>endowment<\/em> (dotation) et \u00e0 d\u2019autres rituels jug\u00e9s essentiels pour acc\u00e9der au paradis.<\/p>\n<p>Le <em>point culminant<\/em> de ce rituel, pour moi, c\u2019\u00e9tait le passage du royaume terrestre (le deuxi\u00e8me plus \u00e9lev\u00e9) au royaume c\u00e9leste (le plus \u00e9lev\u00e9). \u00c0 ce moment-l\u00e0, on se tient devant un voile blanc qui s\u00e9pare le participant de la pr\u00e9sence de Dieu. Derri\u00e8re le voile, un officiant, repr\u00e9sentant Dieu lui-m\u00eame,<em> \u00e9carte le voile<\/em> de la main pour enseigner au participant ce qu\u2019il doit savoir pour entrer en pr\u00e9sence de Dieu.<\/p>\n<p><strong>L\u2019image que la psych\u00e9 m\u2019a offerte, c\u2019est celle de la main de <em>John<\/em>, \u00e9cartant le voile du temple mormon, comme s\u2019<em>il \u00e9tait<\/em> l\u2019officiant, comme s\u2019<em>il incarnait<\/em> Dieu.<\/strong><\/p>\n<p>Dans cette image, il <em>me<\/em> prenait par la main. L\u2019implication \u00e9vidente, c\u2019\u00e9tait que John allait me conduire vers la lumi\u00e8re. Et cette image m\u2019est venue \u00e0 un moment o\u00f9 je cherchais o\u00f9 poursuivre mes \u00e9tudes doctorales, comme un <em>Saint des Derniers Jours<\/em> pleinement croyant, persuad\u00e9 d\u2019appartenir \u00e0 <em>la seule v\u00e9ritable \u00c9glise.<\/em><\/p>\n<p>Aussit\u00f4t, mon moi conscient a essay\u00e9 de reprendre le contr\u00f4le de l\u2019image pour ne pas \u00e9branler mon ego (ni l\u2019institution). Apr\u00e8s tout, cette image \u00e9tait un peu \u00e0 l\u2019envers, non ? C\u2019est moi qui d\u00e9tenais la v\u00e9rit\u00e9 du mormonisme, pas John.<\/p>\n<p>Il y avait quelque chose de litt\u00e9ral dans ma premi\u00e8re lecture de cette image, que j\u2019ai comprise comme une vision o\u00f9 John devenait mormon. Mais, comme me l\u2019a fait remarquer un nouvelle amie jungienne, peut-\u00eatre que l\u2019arch\u00e9type du <em>Trickster<\/em> (le farceur) \u00e9tait aussi \u00e0 l\u2019\u0153uvre ici. Sans doute ne serais-je jamais all\u00e9 \u00e0 Boston si j\u2019avais compris correctement cette image \u00e0 l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p><strong>Et pourtant, j&rsquo;ai interpr\u00e9t\u00e9 cette image comme signifiant que je devais aller \u00e0 Boston pour convertir John McNeil au mormonisme.<\/strong><\/p>\n<p>Quiconque connaissait John doit bien rire en ce moment. Mais c\u2019est bien ce que j\u2019ai tent\u00e9 de faire. Et cela me fait mal de l\u2019avouer publiquement.<\/p>\n<p>Mais r\u00e9trospectivement, tout est tr\u00e8s clair. Cette image de la main de John \u00e9cartant le voile dans le temple mormon pour me faire entrer dans la lumi\u00e8re pr\u00e9figurait ce qui allait se passer au cours des quinze ann\u00e9es suivantes, alors que John me guidait vers l\u2019acceptation radicale de ma propre ordinarit\u00e9, et vers un sentiment int\u00e9rieur de compl\u00e9tude.<\/p>\n<p>Pour moi, cela signifiait (finalement) quitter la foi de mon enfance, ce qui impliquait d&rsquo;abandonner mon poste dans une universit\u00e9 mormone, de changer compl\u00e8tement ma vision du monde, et de dire adieu \u00e0 la seule communaut\u00e9 que j\u2019avais jamais vraiment connue.<\/p>\n<p>Durant cette p\u00e9riode, j\u2019ai v\u00e9cu l&rsquo;insupportable<em> tension des oppos\u00e9s <\/em>entre :<\/p>\n<ul>\n<li>l&rsquo;enseignement de John, qui me poussait vers mon authenticit\u00e9,<\/li>\n<li>et ma culture mormone, qui m\u2019ancrait dans la loyaut\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l&rsquo;institution, \u00e0 travers l\u2019ob\u00e9issance aux dirigeants masculins de l\u2019\u00c9glise.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette tension se manifestait notamment dans les fameux <em>entretiens de dignit\u00e9<\/em> que j\u2019ai mentionn\u00e9s plus haut.<\/p>\n<p>J\u2019ai v\u00e9cu ces entretiens de \u00ab dignit\u00e9 \u00bb comme une exigence de c\u00e9der \u00e0 un autre \u00eatre humain, <em>un dirigeant du sacerdoce d\u00fbment autoris\u00e9<\/em>, le pouvoir de d\u00e9terminer ma valeur personnelle. Ce pr\u00eatre me jugeait et, selon ce que j\u2019avais appris, avait le pouvoir de m\u2019emp\u00eacher d\u2019acc\u00e9der au paradis s\u2019il me jugeait indigne. Il fondait son jugement sur le<em> don de discernement<\/em>, un don suppos\u00e9ment conf\u00e9r\u00e9 par Dieu, qui lui permettait de lire dans le c\u0153ur de la personne interrog\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour en savoir plus sur cette histoire, voir la vid\u00e9o <em>\u00ab Mormon Stories Ryan and Holly Nielsen \u00bb<\/em> sur YouTube.<\/p>\n<p><strong>Mais au-del\u00e0 de cette tension insoutenable, lorsque la transformation s\u2019est op\u00e9r\u00e9e \u00e0 travers une crise (annonc\u00e9e par un autre r\u00eave), j\u2019ai ressenti le sentiment d&rsquo;\u00eatre <em>r\u00e9el<\/em>, d&rsquo;\u00eatre <em>suffisant<\/em>, ordinaire, \u00e9vident, moi.<\/strong><\/p>\n<p>Cela signifiait aussi la naissance d\u2019un nouveau sentiment de bien-\u00eatre et de compl\u00e9tude, accompagn\u00e9 d\u2019une vie cr\u00e9ative plus profonde que le perfectionnisme. L\u2019ordinaire radical comme <em>Mercurius<\/em> alchimique. Une grande transformation.<\/p>\n<h2><a id=\"Troisieme\"><\/a>Troisi\u00e8me solo \u2013 L\u2019\u00e9preuve de l\u2019authenticit\u00e9<\/h2>\n<p>En 2010, apr\u00e8s avoir \u00e9tudi\u00e9 avec John pendant neuf mois, j\u2019ai pris l\u2019avion pour l\u2019Idaho afin d\u2019y donner un concert avec mes propres compositions. Mon intention \u00e9tait simple : \u00eatre ordinaire. Je voulais jouer <em>uniquement<\/em> ce que j\u2019entendais, <em>uniquement<\/em> ce qui \u00e9tait \u00e9vident pour moi.<\/p>\n<p>Et pour la premi\u00e8re fois de ma vie, je l\u2019ai fait. Sans forcer. Sans chercher \u00e0 impressionner. Sans jouer des choses que je savais \u00ab sonner bien \u00bb. Juste ancr\u00e9, ordinaire, \u00e9vident, moi.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>Voici mon interpr\u00e9tation de <a href=\"https:\/\/www.dropbox.com\/scl\/fi\/7kq0mniv7imodtb1kvagp\/06-Abel-Promise.mp3?rlkey=8oe0yebs3vivmrip7jzpsp5rc&amp;st=2grtsa7h&amp;dl=0\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Abel Promise<\/a>, enregistr\u00e9e ce soir-l\u00e0 par hasard.<\/em><\/p>\n<p>Mais au lieu de la gu\u00e9rison profonde \u00e0 laquelle je m\u2019attendais, j\u2019ai ressenti une tristesse d\u00e9routante, une impression de perte. Pourtant, je savais que la musique s\u2019\u00e9tait d\u00e9ploy\u00e9e magnifiquement. C\u2019\u00e9tait <em>tr\u00e8s<\/em> d\u00e9sorientant pour moi.<\/p>\n<p>De retour \u00e0 Boston, pr\u00e9occup\u00e9, j\u2019ai partag\u00e9 cette exp\u00e9rience avec John. Je lui ai demand\u00e9 si je devenais fou : \u00ab Est-ce que tout \u00e7a a du sens pour toi ? \u00bb<\/p>\n<p><strong>Il m\u2019a r\u00e9pondu par une image de son cru : <\/strong><strong>\u00ab Tout ce temps, tu t\u2019accrochais \u00e0 une corde au bout de laquelle tu te balan\u00e7ais au-dessus de ce que tu prenais pour un ab\u00eeme. Ce soir-l\u00e0, tu as enfin l\u00e2ch\u00e9 la corde. \u00bb Pour John, je pleurais la perte de celui que je pensais \u00eatre : la perte de la corde que je croyais \u00eatre moi.<\/strong><\/p>\n<p>Il m\u2019a aussi rassur\u00e9 : la descente ne menait pas dans un vrai ab\u00eeme. Elle me conduisait dans mon propre territoire int\u00e9rieur. \u00ab Il y a beaucoup l\u00e0 plus que tu ne crois \u00bb, m\u2019a-t-il dit. Tout jungien sourirait devant un <em>tel<\/em> euph\u00e9misme.<\/p>\n<p>Une vie faite de lutte, d\u2019effort, de recherche constante (la vie d\u2019avant le l\u00e2cher de la corde) m\u2019avait conduit \u00e0 croire que la vie cr\u00e9ative \u00e9tait toujours plus <em>\u00e9lev\u00e9e<\/em>, toujours un sommet. Mais apr\u00e8s avoir l\u00e2ch\u00e9 la<em> corde-que-je-croyais-\u00eatre-moi<\/em>, je n\u2019\u00e9tais plus int\u00e9ress\u00e9 par les hauteurs du transcendant. Ils peuvent venir, ou non ; mais l\u2019alchimie de l\u2019ordinaire, le fait d\u2019exp\u00e9rimenter la vie dans ce corps qui est le mien, avec mes propres traces, voil\u00e0 la pratique qui me permet de me r\u00e9aliser.<\/p>\n<p>L\u00e2cher la corde \u2014 et le chagrin qui s\u2019en est suivi \u2014 a laiss\u00e9 place \u00e0 une nouvelle cr\u00e9ativit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>J\u2019ai ensuite compos\u00e9 une pi\u00e8ce intitul\u00e9e <a href=\"https:\/\/youtu.be\/owKdsJ8eaYg?si=DrI4aaM51tVI67Pd&amp;t=308\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Letting Go<\/a>, qui me semble \u00eatre l\u2019\u0153uvre la plus \u00ab ordinairement-moi&nbsp;\u00bb de tout ce que j\u2019ai fait \u00e0 ce jour.<\/em><\/p>\n<p>Il y a quelque chose dans l\u2019authenticit\u00e9 qui produit un sentiment de perte. James Hillman en parle \u00e9galement :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Le champ de l\u2019imaginal suit ses propres chemins, qui commencent avec ce qui nous vient \u00e0 l\u2019esprit \u2014 n\u2019importe quelle image ou fantasme \u2014 tout comme en alchimie. La fantaisie n\u2019a pas besoin d\u2019atteindre un but. L\u2019activit\u00e9 imaginative est \u00e0 la fois jeu et travail, et \u00e0 mesure que les images prennent forme, l\u2019autocratie de l\u2019ego tend \u00e0 se dissoudre. Mais la dissolution de l\u2019ego ne signifie pas le d\u00e9sordre, car toute fantaisie est port\u00e9e par un ordre plus profond, arch\u00e9typique.<\/p>\n<p>Le meilleur test de l\u2019authenticit\u00e9, c\u2019est quand l\u2019ego habituel se sent perdu. \u00bb<br \/>\n(Hillman, 1992, p. 40-41)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>On pourrait y voir un \u00e9clairage sur le processus alchimique de la <em>solutio<\/em> : l\u2019exp\u00e9rience de la dissolution de mon identification \u00e0 l\u2019ego, \u00e0 la<em> corde-que-je-croyais-\u00eatre-moi.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Je per\u00e7ois ici quatre \u00e9tapes du processus de la <em>solutio<\/em> (dissolution alchimique), \u00e0 travers les mots de Hillman :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Un encouragement.<\/strong> Commencer avec n\u2019importe quoi. Commencer avec ce qui vient. John appelait cela <em>jouer ou choisir ce qui est \u00e9vident pour toi.<\/em> Il n\u2019y a vraiment aucune pression pour commencer avec quelque chose de <em>bien<\/em>.<\/li>\n<li><strong>Un l\u00e2cher-prise.<\/strong> \u00c0 mesure que les images prennent corps ou, pour le dire autrement, \u00e0 mesure que la musique prend vie, l\u2019autocratie de l\u2019ego tend \u00e0 se dissoudre. Pour reprendre les mots de John : on l\u00e2che la corde.<\/li>\n<li><strong>Une assurance. <\/strong>L\u2019autre versant du l\u00e2cher-prise, ce n\u2019est pas le chaos. Il y a quelque chose de plus profond. Le sentiment d\u2019un ordre arch\u00e9typique chez Hillman. La pr\u00e9sence, chez McNeil, de ce que j\u2019avais (\u00e0 tort) per\u00e7u comme un ab\u00eeme. Il y a l\u00e0 bien plus qu\u2019on ne le pense.<\/li>\n<li><strong>Une sensation de perte.<\/strong> Mais n&rsquo;ayez pas peur. Ce sentiment de perte est la meilleure preuve d\u2019authenticit\u00e9. On fait le deuil de la corde qu\u2019on croyait \u00eatre soi. La perte ne marque la fin que si l\u2019on s\u2019accroche \u00e0 l\u2019illusion de l\u2019ego selon laquelle la vie est lin\u00e9aire, et la perte, la fin de tout. Au contraire, Clarissa Pinkola Est\u00e9s rappelle que les mythes et les contes r\u00e9v\u00e8lent la \u00ab Nature Vie\/Mort\/<em>Vie<\/em> \u00bb de la psych\u00e9 (Est\u00e9s, 1992). Dans le domaine de la psych\u00e9, c\u2019est le cycle qui r\u00e8gne, et avec lui la promesse de renaissance. Ou, comme le disait John : \u00ab Il y a l\u00e0 bien plus qu\u2019on ne le pense. \u00bb<\/li>\n<\/ol>\n<h2><a id=\"Head\"><\/a>The Head Out \u2013 L\u2019alchimie du jazz<\/h2>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Ce que menacent les d\u00e9mons bleus du d\u00e9sespoir, ce n\u2019est pas l\u2019\u00e2me. Ce qui est en jeu, c\u2019est un sentiment de bien-\u00eatre, suffisamment solide pour faire face aux exigences du quotidien. Ainsi, en plus de l\u2019affrontement direct et de la catharsis, [le jazz] consiste aussi en des rituels de r\u00e9silience et de pers\u00e9v\u00e9rance par l\u2019improvisation face aux ruptures capricieuses. \u00bb<br \/>\n(Murray, 2017, p. 42)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous voici donc revenus au jazz en tant qu\u2019art alchimique : la sc\u00e8ne comme alambic, la musique comme feu transformateur, le public et les musiciens comme alchimiste(s).<\/p>\n<p>J\u2019ai soutenu l\u2019id\u00e9e que, dans cet art, l\u2019<em>ordinaire radical <\/em>est <i>Mercurius <\/i>: l\u2019agent qui transforme, pr\u00e9sent \u00e0 la fois dans le blues (<em>prima materia<\/em>), dans le sentiment int\u00e9rieur d\u2019unicit\u00e9 (l\u2019or alchimique), et dans les musiciens \/ le public (les alchimistes).<\/p>\n<p><strong>J\u2019aimerais maintenant vous inviter \u00e0 plonger plus profond\u00e9ment dans ce qui touche \u00e0 l\u2019\u00e2me dans cette musique. Nous allons chanter dans les terrains de jeu de l\u2019alchimie et du mythe, danser avec ce que James Hillman appelle le travail et le jeu du \u00ab <em>voir \u00e0 travers<\/em> \u00bb, appliqu\u00e9 ici \u00e0 la nature du jazz.<\/strong><\/p>\n<p>Pour Hillman, tout commence par la <em>personnification<\/em>. L\u2019exp\u00e9rience du \u00ab <em>voir \u00e0 travers<\/em> \u00bb prend racine dans les questions qui nous font entrer dans l\u2019imaginal, lorsqu\u2019elles demandent <em>qui <\/em>anime les ph\u00e9nom\u00e8nes (plut\u00f4t que <em>quoi<\/em>).<\/p>\n<p>Ce qui suit, c\u2019est ma mani\u00e8re de m\u2019engager l\u00e0-dedans. Par-dessus tout, j\u2019esp\u00e8re que vous pourrez sentir combien j\u2019aime cette forme d\u2019art, qui me para\u00eet si vivante.<\/p>\n<p>Dans le jazz, on joue un morceau, et on en r\u00e9p\u00e8te la forme musicale encore et encore, comme un support pour l\u2019improvisation.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><em>Un exemple en est la chanson d\u2019amour<\/em> <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=V92jGW0CC5w\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>The Nearness of You.<\/em><\/a><\/p>\n<p>La <em>forme musicale<\/em> renvoie \u00e0 la longueur des phrases (issues des paroles et de la m\u00e9lodie), ainsi qu\u2019aux accords qui soutiennent cette m\u00e9lodie. Improviser sur cette forme signifie que, dans les limites impos\u00e9es par la structure du morceau, tout ce que nous jouons est invent\u00e9 sur le moment.<\/p>\n<p><strong>Notre art consiste \u00e0 \u00e9noncer la v\u00e9rit\u00e9 du moment pr\u00e9sent, tout en laissant de l&rsquo;espace aux voix des autres, y compris quand nous les mettons au d\u00e9fi.<\/strong><\/p>\n<p>En ce sens, la forme musicale dans le jazz est spiral\u00e9e. Elle r\u00e9p\u00e8te en boucle les \u00ab m\u00eames \u00bb accords encore et encore (\u00ab m\u00eames \u00bb entre guillemets car comment pourrait-on entrer deux fois dans le m\u00eame fleuve ? ). Marion Woodman (1982, p. 8) sugg\u00e8re d\u2019ailleurs que la spirale est une forme propre au F\u00e9minin arch\u00e9typal.<\/p>\n<p>Sous ces cycles r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, une vague oc\u00e9anique monte, retombe, se brise, tourbillonne, \u00e9clabousse, plonge, se calme, puis repart, baptisant chaque retour dans la forme musicale comme un \u00ab&nbsp;accomplissement toujours renaissant \u00bb de la singularit\u00e9 (Rhudyar, 1978, p. 113). Toujours renaissant, toujours nouveau, chaque retour est une naissance, chaque moment une initiation.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Vers celui-ci [le Soi], il n\u2019existe point de d\u00e9veloppement lin\u00e9aire, mais seulement une approche circulaire, \u00ab\u00a0circumambulatoire\u00a0\u00bb. \u00bb<br \/>\n(C.G. Jung, <a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/oeuvre\/ma_vie_folio.htm\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Ma vie<\/a>, version poche, p. 315)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Le jazz ondule. Ses grooves sont Ses grooves, les ryhtmes de Ga\u00efa, la Terre elle-m\u00eame, dont les cycles et les saisons sont \u00e0 la fois fiables et toujours changeants. Il en va de m\u00eame pour le groove dans le jazz.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: left; padding-left: 40px;\"><em><a href=\"https:\/\/youtu.be\/nKSfi5uwVeM?si=jeqH0x8DN66kJ3nc&amp;t=123\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Happy Little Tune<\/a> vous permet d\u2019exp\u00e9rimenter notre danse avec les grooves contagieux de la samba br\u00e9silienne, toujours empreints de joie et de c\u00e9l\u00e9bration.<\/em><\/p>\n<p>Incarnez Ses sons, et vous ressentirez Son pouls vivant, comme les affluents d\u2019un r\u00e9seau de veines incarn\u00e9es, anim\u00e9es, vibrantes sous vos pieds ; <em>un groove cr\u00e9atif jaillissant, qui \u00e9voque l\u2019image de la Vierge en tant que F\u00e9minin arch\u00e9typal, compl\u00e8te en Elle-m\u00eame, n\u2019ayant besoin d\u2019aucun apport ext\u00e9rieur pour concevoir sa cr\u00e9ation<\/em> (Woodman, 1985). L\u2019arch\u00e9ologue Marija Gimbutas nous rappelle que <em>l\u2019image du phallus auto-f\u00e9condant de la D\u00e9esse est ancienne dans la psych\u00e9 humaine<\/em> (Gimbutas, 1982, p. 216).<\/p>\n<p>Je retrouve cette id\u00e9e dans la culture contemporaine \u00e0 travers le glyphe astrologique de la constellation de la Vierge. Ces images de compl\u00e9tude autonome, de matrice cr\u00e9ative anim\u00e9e, li\u00e9es aux cycles de la terre et de la lune, r\u00e9sonnent avec ce que je ressens \u00e0 travers cette musique.<\/p>\n<p style=\"text-align: left; padding-left: 40px;\"><em>Un exemple en serait notre version fa\u00e7on La Nouvelle-Orl\u00e9ans de <a href=\"https:\/\/youtu.be\/ilgYj6nEXPg?si=ppR4f1ns0ZWDR3O9&amp;t=76\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"> Driftin.<\/a><\/em><\/p>\n<p>Dans sa pr\u00e9face au <a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/publications\/yiking\/yiking_1.htm\"><em>Yi King<\/em><\/a>, Jung sugg\u00e8re que chaque moment du temps porte ses propres qualit\u00e9s, et que tous les ph\u00e9nom\u00e8nes de ce moment sont en coh\u00e9rence avec ces qualit\u00e9s. Cette id\u00e9e n\u2019a rien de myst\u00e9rieux pour les musiciens qui interpr\u00e8tent le m\u00eame morceau soir apr\u00e8s soir. Si l\u2019on essaie de reproduire une performance pass\u00e9e, un moment pr\u00e9c\u00e9dent, la musique meurt.<\/p>\n<p>Parce que le jazz est une musique improvis\u00e9e, il vit dans la spontan\u00e9it\u00e9 de l\u2019\u00e2me qui danse avec les qualit\u00e9s de l\u2019instant pr\u00e9sent, dans \u00ab nos corps singuliers, avec nos empreintes singuli\u00e8res \u00bb (Dunlea, 2024). Mon cher ami, le formidable batteur Kobie Watkins, m\u2019a un jour lanc\u00e9 avec force : \u00ab Les pieds ! Les pieds ! \u00bb<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;\">Garde la conscience dans tes pieds, reste ancr\u00e9, et tu seras port\u00e9 par l\u2019\u00e9nergie de la musique. Mais si tu quittes tes pieds \u2014 si tu poursuis l\u2019esprit\/le pneuma de la musique en te dissociant et en t\u2019\u00e9levant trop \u2014 tu risques l\u2019\u00e9puisement.<\/p>\n<p>Robert Johnson r\u00e9sume bien cela : \u00ab Apr\u00e8s tout, pour entrer dans la cath\u00e9drale, on entre par les pieds. \u00bb (Johnson, 2022)<\/p>\n<p>En tant que musiciens de jazz, l\u2019inflation est un risque bien r\u00e9el du m\u00e9tier. \u00c0 la mani\u00e8re d\u2019Icare, nombreux sont ceux qui ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9duits par le d\u00e9sir de toucher l\u2019esprit\/la lumi\u00e8re, et de s\u2019identifier \u00e0 elle. Mais touche directement la flamme arch\u00e9typale, identifie-toi au monde d\u2019en-haut et tu te br\u00fbleras. M\u00eame Prom\u00e9th\u00e9e avait besoin de v\u00e9g\u00e9tation pour contenir la lumi\u00e8re solaire, et c\u2019\u00e9tait un titan.<\/p>\n<p>Croire qu\u2019on <em>est<\/em> l\u2019arch\u00e9type, dans l\u2019alambic de la sc\u00e8ne, c\u2019est courir au d\u00e9sastre.<br \/>\nOu pire. Une simple \u00e9tude de l\u2019histoire du jazz en t\u00e9moigne : tant de morts pr\u00e9matur\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>Le jazz ne se limite <em>pas<\/em> \u00e0 l\u2019expression ou \u00e0 la catharsis, et le blues n\u2019est <em>pas<\/em> \u00ab triste \u00bb.<\/strong><\/p>\n<p>Le jazz est un art qui traduit spontan\u00e9ment l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 en une langue sonore, ritualis\u00e9e, arch\u00e9typale (Murray, 2017). Les contenants, les <em>temenoi,<\/em> sont primordiaux. Nous les tissons dans une exp\u00e9rience partag\u00e9e, construite collectivement,&nbsp;du temps qui passe : un groove.<\/p>\n<p>Le groove est le seuil d&#8217;embrasement. Kronos (le temps mat\u00e9riel)<em> devient<\/em> Kairos (le temps mythique).<\/p>\n<p style=\"text-align: left; padding-left: 40px;\"><em>Dans&nbsp;<\/em><em><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=RwDigqA5vGg\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Falling Upward<\/a>, la musique s\u2019est ouverte sur ce que j\u2019appelle le temps mythique. <\/em><em>On l\u2019a senti d\u00e8s les premi\u00e8res notes jou\u00e9es par Kobie Watkins, batteur et leader de la session. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">Nous acc\u00e9dons \u00e0 l\u2019arch\u00e9typal \u00e0 travers les autres, tout comme on peut toucher l\u2019oc\u00e9an en ne touchant qu&rsquo;une seule vague.<\/p>\n<p><strong>Dans le jazz, la porte d\u2019entr\u00e9e vers l\u2019arch\u00e9typal est le personnel.<\/strong><\/p>\n<p>Notre danse est \u00e0 la fois individuelle et collective, int\u00e9rieure et ext\u00e9rieure, car, par myst\u00e8re, les transformations int\u00e9rieures impactent <em>instantan\u00e9ment<\/em> le son dans l\u2019espace-temps acoustique.<\/p>\n<p><strong>Pour un musicien de jazz, la synchronicit\u00e9 n\u2019est pas une simple th\u00e9orie.<\/strong><\/p>\n<p>Le jazz partage des anc\u00eatres avec le vaudou, tout autant qu\u2019avec certaines exp\u00e9riences chr\u00e9tiennes charismatiques qui impr\u00e8gnent l\u2019\u00c9glise noire am\u00e9ricaine (Shipton 2008 ; Murray 2017). Le profane et le sacr\u00e9, l\u2019h\u00e9r\u00e9tique et le sanctifi\u00e9, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te.<\/p>\n<p>La lign\u00e9e est sacr\u00e9e et vivante dans le jazz. Faites un tour \u00e0 <em>Snug Harbor<\/em>, \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans, pour entendre l\u2019<em>Uptown Jazz Orchestra<\/em> de Delfeayo Marsalis, et vous comprendrez exactement ce que je veux dire.<\/p>\n<p><strong>En jouant avec la mati\u00e8re brute du blues, nous transformons notre rapport au blues<\/strong> ; \u00e0 ce que Hillman appellerait les \u00e9v\u00e9nements adverses \u00e0 travers lesquels la psych\u00e9 fa\u00e7onne l\u2019exp\u00e9rience (Hillman, 1992, p. xvi, 57).<\/p>\n<p>Avec tout le respect d\u00fb aux d\u00e9mons que nous appelons le blues, nous chantons et dansons pour les \u00e9loigner, dans ce que Albert Murray d\u00e9crit comme un rituel dionysiaque de purification (Murray 2017).<\/p>\n<p style=\"text-align: left; padding-left: 40px;\"><em><a href=\"https:\/\/youtu.be\/qoQZkRQx-sU?si=wAueylt5KCS7yAgi&amp;t=173\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Triple B Blues, North Carolina Style<\/a> est un bon exemple de cela. C\u2019\u00e9tait notre premi\u00e8re fois ensemble en tant que groupe.<\/em><\/p>\n<p>Le jazz est une musique d\u2019\u00e2me. James Hillman, qui a consacr\u00e9 sa vie \u00e0 l\u2019\u00e9tude de l\u2019\u00e2me, disait que l\u2019\u00e2me est l\u2019espace entre les \u00e9v\u00e9nements et l\u2019exp\u00e9rience (Hillman, 1992, p. xvi). En tant que musicien de jazz, cela a beaucoup de sens pour moi. Cela d\u00e9signe un territoire que nous cultivons et explorons toute notre vie \u00e0 travers cet art.<\/p>\n<p>C\u2019est un \u00ab terrain entre la r\u00e9pression et la possession \u00bb (Greene 1988, p. 279). Et nous ne savons jamais o\u00f9 nos explorations nous m\u00e8neront, guid\u00e9s par Psych\u00e9 et \u00c9ros, ou peut-\u00eatre m\u00eame par Herm\u00e8s et Iris : cette \u00e9nergie si mercurienne avec laquelle, selon Jung, l\u2019\u0153uvre commence et s\u2019ach\u00e8ve.<\/p>\n<p>Mais jamais nous ne pourrions dire que l\u2019on conna\u00eet bien ce territoire m\u00e9dian. On y acc\u00e8de parfois, mais c\u2019est un paysage int\u00e9rieur en perp\u00e9tuel changement, fait d\u2019images vivantes : sonores, visuelles et mythiques.<\/p>\n<p>Et l\u2019\u00e9treinte du sensoriel et du corps dans le Jazz nous fait entrevoir la <em>conjunctio<\/em> dans l\u2019alchimie musicale.<\/p>\n<p><strong>L\u2019image de la <em>conjunctio<\/em> est si centrale dans le jazz encore aujourd\u2019hui, que quand quelqu\u2019un&nbsp;casse le groove, les musiciens plaisantent souvent (ou s\u2019agacent) en parlant de <em>coitus interruptus<\/em>.<\/strong><\/p>\n<p>Et parfois, un <em>coitus interruptus<\/em> inattendu en concert produit une nouvelle beaut\u00e9 \u00e9mergente, alors que nous tentons de remettre de l\u2019ordre, en direct, sur sc\u00e8ne (pas si loin de la vie qui surgit d\u2019Aphrodite apr\u00e8s l\u2019interruption de l\u2019union de ses parents par Kronos).<\/p>\n<p><strong>Ces dieux et d\u00e9esses mythiques, ces processus alchimiques, sont vivants dans cette musique. Ils ne sont pas des abstractions pour moi, ni pour les musiciens que j\u2019aime et admire, m\u00eame si nous nommons autrement les \u00e9nergies et les motifs qu\u2019ils incarnent. Nous les avons exp\u00e9riment\u00e9s directement, \u00e0 travers cette musique extraordinaire, qui est sans fin, toujours plus profonde, une musique de l\u2019\u00e2me, de la psych\u00e9.<\/strong><\/p>\n<h2><a id=\"Outro\"><\/a>Outro \u2013 La sagesse de Sophia dans la mati\u00e8re<\/h2>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Il \u00e9merge une toute nouvelle forme du F\u00e9minin dans notre culture. Une f\u00e9minit\u00e9 consciente dans la mati\u00e8re. La plan\u00e8te exprime une conscience. Nos corps expriment une conscience. La mati\u00e8re prend vie d\u2019une mani\u00e8re qu\u2019Elle n\u2019avait jamais v\u00e9cue jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent. \u00bb<br \/>\n(Woodman, 2015, \u00e9p. 7)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Les musiciens de jazz que j\u2019aime \u00e9couter et avec qui j\u2019aime jouer savent ce que signifie \u00eatre dans\u00e9 par ce que Marion Woodman appelle \u00ab la sagesse de Sophia dans la mati\u00e8re \u00bb (Woodman, 1992), la conscience de la mati\u00e8re Elle-m\u00eame.<\/strong><\/p>\n<p>Une fois que le <em>temenos<\/em> (l\u2019espace sacr\u00e9) est en place pour permettre Sa venue, Elle s\u2019\u00e9l\u00e8ve majestueusement de derri\u00e8re le <em>pilier sombre<\/em> au centre de l\u2019espace rituel, la sc\u00e8ne-alambic. Dans sa beaut\u00e9 androgynique et amphibie, Elle ouvre l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre de sa bouche et nous inonde de ses vagues sonores diseuses de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Si nous franchissons ensemble sans h\u00e9siter ce seuil vivant du groove, la Beaut\u00e9, dans toute sa complexit\u00e9, ne manquera pas d\u2019\u00e9merger, qu\u2019elle vienne de la Terre de Ga\u00efa, de la Mer de Th\u00e9tis, ou de la Substantifique Noire Cosmique de Nyx.<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai ressenti cette fertilit\u00e9 \u00e0 travers la terre noire et riche de cette musique : des chants et danses de la Vierge Noire.<\/p>\n<p>\u00c0 mes yeux, l\u2019alchimie sonore du jazz prend racine dans le F\u00e9minin arch\u00e9typal, ce que Demetra George nomme \u00ab la loi du cycle \u00bb (George, 1992), et que Clarissa Pinkola Est\u00e9s appelle \u00ab la nature Vie\/Mort\/<em>Vie<\/em> \u00bb (Est\u00e9s, 1992). C\u2019est pourquoi je souris quand je repense \u00e0 la vision pseudo-masculine selon laquelle l\u2019obscurit\u00e9 \u00e9quivaut \u00e0 la n\u00e9gativit\u00e9 et au mal, vision que j\u2019ai moi-m\u00eame longtemps entretenue.<\/p>\n<p>Qu\u2019est-il advenu de l\u2019obscurit\u00e9 comme gestation, terre, germination, matrice, semence, incarnation, cycle, renaissance, et Lunaire ? Les \u00e9crits de Riane Eisler, Mary Condren, Bell Hooks, Clarissa Pinkola Est\u00e9s, Marion Woodman et Demetra George r\u00e9pondent \u00e0 cette question avec une force saisissante.<\/p>\n<p>Ce que je ne savais pas, ce que je ne pouvais pas savoir , c\u2019est que c\u2019\u00e9tait Elle qui m\u2019appelait, tout ce temps. Ses cycles, Ses rythmes, Sa gu\u00e9rison, Sa vitalit\u00e9, Sa sagesse, Sa v\u00e9rit\u00e9, Sa danse.<\/p>\n<p>Comment aurais-je pu le savoir ? L\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai grandi, il nous \u00e9tait interdit de Lui parler. Ceux qui le faisaient \u00e9taient exclus du groupe ; litt\u00e9ralement excommuni\u00e9s (Toscano, 2007). Elle, la M\u00e8re Divine, nous disait-on, \u00e9tait trop fragile pour supporter notre d\u00e9sordre terrestre. Il ne fallait pas la d\u00e9ranger. Il ne fallait s\u2019adresser qu\u2019\u00e0 Dieu le P\u00e8re, sous peine d\u2019exil. Alchimiquement parlant, ceux qui osaient commencer l\u2019<em>opus <\/em>\u00e9taient chass\u00e9s de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Et pourtant, il y a quelque chose de miraculeux et de subversif dans la mani\u00e8re dont Elle m\u2019a trouv\u00e9 \u00e0 travers la musique. Comment Elle m\u2019a rappel\u00e9 \u00e0 la Vie et au Soi, dedans comme dehors. Comment Psych\u00e9 a trouv\u00e9 le moyen de me placer sur le chemin de John, \u00e0 travers les formes cycliques et les grooves du jazz.<\/strong><\/p>\n<p>John a jou\u00e9 un r\u00f4le central dans mon initiation aux myst\u00e8res de cette renaissance cr\u00e9ative, de ce mouvement cyclique, de ce F\u00e9minin. Cette initiation tient dans une seule phrase, qu\u2019il partageait avec celles et ceux qu\u2019il choisissait de guider :<\/p>\n<blockquote>\n<p><strong>Sois ordinaire. Ce qui est ordinaire pour toi, c\u2019est ce que tu es.<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Peu apr\u00e8s sa mort \u2014 merci, Farayi, de m\u2019avoir appel\u00e9 pour me pr\u00e9venir \u2014 j\u2019ai red\u00e9couvert une transcription mot pour mot de ce que John avait dit un jour. Cela se lit presque comme un po\u00e8me :<\/p>\n<blockquote>\n<p>Quand tu joues,<br \/>\nne cherche pas \u00e0 faire quoi que ce soit.<br \/>\nTu dois avoir l\u2019impression que ce que tu joues est la chose la plus simple,<br \/>\nla plus ennuyeuse au monde.<\/p>\n<p>Pour toi.<\/p>\n<p>Quand tu t\u2019acceptes comme \u00e7a,<br \/>\nd\u2019abord, tu ressens une perte,<br \/>\ncomme si tu \u00e9tais en pleine mer, sans rien \u00e0 quoi te raccrocher.<\/p>\n<p>En fait, ce \u00e0 quoi tu te raccrochais avant,<br \/>\nt\u2019emp\u00eachait de voir.<br \/>\nT\u2019emp\u00eachait de voir ce qui est vraiment l\u00e0.<\/p>\n<p>Tu penseras peut-\u00eatre :<br \/>\n\u00ab Ce n\u2019est que moi ! Il n\u2019y a rien d\u2019int\u00e9ressant ici ! \u00bb<\/p>\n<p>Mais tu verras.<br \/>\nTu es vraiment int\u00e9ressant.<\/p>\n<\/blockquote>\n<h2><a id=\"Riff\"><\/a>Riff \u2013 Quand tu t\u2019acceptes comme \u00e7a<\/h2>\n<p>Quand tu t\u2019acceptes pleinement, alors oui, tu verras la peine comme la meilleure \u00e9preuve d\u2019authenticit\u00e9.<\/p>\n<p>Quand tu t\u2019acceptes comme \u00e7a, tu te pr\u00e9senteras avec confiance, sans h\u00e9sitation, tel que tu es. Non pas comme une entit\u00e9 fig\u00e9e, mais comme un fleuve vivant, dont le sentiment d\u2019unicit\u00e9 int\u00e9rieure te permet de bouger, lib\u00e9r\u00e9 du pouvoir du collectif et de l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Quand tu t\u2019acceptes comme \u00e7a, tu lib\u00e8res ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Rien n\u2019est ajout\u00e9. Rien n\u2019est enlev\u00e9. Mais une transformation alchimique a lieu.<\/p>\n<p>Quand tu t\u2019acceptes comme \u00e7a, tu pourrais dire, avec Mary Oliver :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Je ne veux pas \u00eatre timide et respectable. Je l\u2019ai \u00e9t\u00e9, endormie, pendant des ann\u00e9es. \u00bb (Oliver, 2020)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ou avec Maya Angelou :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Et pourtant, je me l\u00e8ve. \u00bb (Angelou, 1978)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Quand tu t\u2019acceptes comme \u00e7a, tu verras que \u00ab Il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 quoi faire confiance, rien d\u2019autre \u00e0 faire que de suivre les d\u00e9tours sinueux de ce personnage surprenant (Greene, 1988, p. 270-271). \u00bb&nbsp;Ce <em>personnage surprenant<\/em>, c\u2019est toi, \u00e9vident, ordinaire, authentique.<\/p>\n<p>Quand tu t\u2019acceptes comme \u00e7a, tu d\u00e9couvriras que tu es vraiment int\u00e9ressant.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Merci, John. Tu me manques. Tu nous manques.<br \/>\nOn essaie de continuer \u00e0 continuer.<br \/>\nJ&rsquo;aurais (nous aurions) bien besoin de ton aide.<br \/>\n\u00ab Tu me dis, hein ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Ryan Nielsen (\u00ab Sweetie \u00bb)<br \/>\n<em>Nom du lecteur\u00b7trice ici (aussi \u201cSweetie\u201d)<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Mars 2025<\/p>\n<p>La liste compl\u00e8te des ouvrages cit\u00e9s se trouve <a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/jps\/articles\/ryan-nielsen\/alchemy-of-jazz\/#references\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">en bas de la version anglaise de l\u2019article<\/a>.<\/p>\n<h2>Ryan Nielsen<\/h2>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-29088 alignright\" src=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/wp-content\/uploads\/2025\/03\/ryan-nielsen.jpg\" alt=\"\" width=\"120\" height=\"120\" \/>Ryan Nielsen est Docteur en arts musicaux. C&rsquo;est un trompettiste reconnu, qui s\u2019est produit et a enregistr\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s de nombreux artistes salu\u00e9s par la critique, parmi lesquels Kobie Watkins, Delfeayo Marsalis, Bobby Broom et Ra Kalam Bob Moses. Sa cha\u00eene YouTube, Ryan\u2019s Trumpet, compte des milliers d\u2019abonn\u00e9s \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<p>Nielsen est r\u00e9dacteur Jazz pour le International Trumpet Guild Journal et co-auteur, avec John McNeil, de <em>The Classroom Guide to Jazz Improvisation<\/em>, publi\u00e9 chez Oxford University Press en 2024.<br \/>\nVous pouvez le retrouver sur : <a href=\"http:\/\/www.ryanstrumpet.com\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">www.ryanstrumpet.com<\/a>.<\/p>\n<p><strong>Article<\/strong><\/p>\n<ul>\n<li><a href=\"https:\/\/www.cgjung.net\/espace\/accueil\/ryan-nielsen\/alchimie-jazz\/\">L\u2019ordinaire radical : John McNeil et l\u2019alchimie du jazz<\/a><\/li>\n<\/ul>\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le trompettiste Ryan Nielsen explore le jazz \u00e0 travers le prisme de l\u2019alchimie et de la psychologie jungienne, en hommage \u00e0 son mentor John McNeil. 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